MISERABLES DE VICTOR HUGO
« En i8i 5, M. Charles-François-Bienvenu Myriel €tait évoque de D. — G'e'tait un vieillard d'environ ■soixante-quinze ans ; il occupait le siège de D. depuis 1806. »
C'est par cette phrase que s'ouvrent les MiseYables de Victor-Hugo. M. Charles-François-Bienvenu Myriel, évêque de D..., est Mgr Charles-François- Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne. Mgr Ricard vient de publier sa biographie, biographie savante, complète, écrite avec les papiers de l'évêque,
(i) Monseigneur de Mioîlis, évêque de Digne (1753-184.3), par Mgr Ricard, avec des notices sur la famille de Miollis, par M. Charles ^e Ribbe. Un volume in-i8. E. Dentu, éditeur, 1893.
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avec sa correspondance, avec des notes et documents de famille fournis par M. Charles de Kibbc, petitneveu de Mgr de Miollis. Nous avons ici du pieux et saint prélat un portrait exact et fidèle. Je le voudrais mettre en regard du portrait de fantaisie trace' par Victor Hugo.
Le poète raconte en ces termes la jeunesse du futur évêque de Digne et les circonstances dans lesquelles il se serait fait prêtre :
Son père, conseiller au parlement d'Aix, le réservant pour hériter de sa charge, l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel ; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de gS, plus effrayants encore -peut-être -pourj es émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de Vépouva?ite, firent-ils germer en lui des idées de renoncement et de solitude ? Futil, au milieu d'une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n'aurait pu le dire ; tout
ce qu'on savait, c'est que, lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre (i).
Sauf que Charles de Miollis e'tait fils d'un conseiller à la Cour des comptes, — et non pas au parlement d'Aix — il n'est pas un des détails donnés ici par le poète qui ne soit inexact. >
Charles de Miollis n'a jamais été marié.
Il était né à Aix le 19 juin lyôS (2). Sa famille était une de celles où s'étaient le plus religieusement conservées les traditions d'honneur et de foi. Tous les soirs, le père récitait la prière devant les siens réunis, et c'était merveille déjà de voir le petit Charles-Bienvenu joindre ses mains avec une ferveur et un recueillement angéliques, tandis que son père, vrai patriarche, prononçait lentement et gravement les paroles saintes. Le futur évêque eut l'enfance d'un saint Louis de Gonzague. De bonne heure, il manifesta son goût pour le service des autels. Sa famille n'était pas pour y contredire. Il entra d'abord au petit-séminaire de Saint-Eutrope, puis au grand-séminaire d'Aix. A vingt ans, — précisément à l'âge où Victor Hugo place son prétendu mariage — il se fit recevoir bachelier en théologie (21 juin lyyS). Promu au grade de licencié Tannée suivante, le 20 mai 1774, il fut reçu docteur en théologie le 22 mai 1776.
Ordonné prêtre le 20 septembre 1777, il fut d'abord envoyé comme vicaire à Brignoles, puis rappelé bien-
(i) Les Misérables, lome I", p. 4.
(2) En i8i5, époque à laquelle s'ouvre le roman des MisérableSy l'évéque de Digne avait donc soixante-deux ans seulement, et non pas soixante-quinze, comme le dit Victor Hugo.
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tôt à Aix, OÙ il fut autorise à exercer son ministère dans la chapelle des Ursulines. Il existait alors dans la capitale de la Provence une œuvre admirable, fondée en 1 7'2(3 par un saint prêtre nommé Bègue et un pieux laïque, Esprit Cairet. C'était l'œuvre du Catéchisme delà campagne ci' Aix. De jeunes prêtres parcouraient en toute saison les campagnes, re'unissant les enfants pauvres dans les granges, en plein air quand l'abri manquait, leur enseignant le catéchisme et les préparant à la première communion. On lit dans un des articles du règlement dressé par les fondateurs de l'œuvre : « Il est permis, tout au plus, aux catéchistes, d'accepter un verre d'eau pure, s'ils sont pressés par la soif en faisant cette longue tournée, et dans un temps de l'année où la chaleur se fait encore sentir ; il leur est également défendu de recevoir aucun présent, de quelque nature que ce soit, fût-ce un fruit, de la part des parents ou des enfants qui viennent au catéchisme. »
Cette œuvre attira tout de suite l'abbé de Miollis. Il s'y adonna avec un zèle dont le souvenir, après plus d'un siècle, vit encore en Provence. On se plaît à y rappeler quelques-uns des traits de son apostolat auprès des petits campagnards des environs d'Aix. En voici un qui semble une page détachée de la vie de saint Vincent de Paul.
Un dimanche, l'abbé de Miollis rencontra dans un champ, tandis qu'il s'en allait faire le catéchisme accoutumé au hameau voisin, un petit berger qui gardait ses moutons.
— Au moins, petit, dit le bon cate'chiste, ton maître t'a envoyé à la messe, ce matin !
— Eh non ! re'pond l'enfant tout attristé, et maintenant je ne puis pas laisser mes moutons pour aller l'entendre.
— Oh! répliqua l'abbé, qu'à cela ne tienne, va-t-en vite entendre la messe ; moi je garderai les moutons à ta place jusqu'à ce que tu sois de retour.
Quand le maître du troupeau aperçut à l'église son petit valet il courut à lui s'informer de ce que le berger avait fait de ses bêtes.
— Un curé me les garde ! répondit l'enfant.
— Un curé !... ce ne peut être qu'un voleur déguisé, qui a abusé de l'ignorance du petit. Et le maître, avec quelques autres paysans, de courir, armés de fourches et de bâtons, à la poursuite du troupeau volé. On imagine l'émotion de tous ces braves gens, quand ils trouvèrent l'abbé de Miollis en train de s'acquitter consciencieusement de sa nouvelle tâche.
Voilà comment Charles de Miollis « faisait parler de lui », selon Victor Hugo ; comment « toute la première partie de sa vie fut donnée au monde et aux galanteries ».
Pendant le carême, le zélé catéchiste de la campagne allait, plusieurs fois par semaine, instruire et confesser les mendiants, réunis dans l'hospice de la Charité, à Aix. Sur cet humble théâtre, le pieux missionnaire des pauvres se rencontrait avec l'abbé Ruffo de Bonneval qui, devenu évêque de Senez, donna des lettres de vicaire général à son ancien compagnon d'apos-
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tolat. (^cs lettres sont datées du i i juillet 1789. Déjà la révolution était commencée, et la Terreur était proche. « Pour tout homme impartial, a dit très justement Malouet dans ses MémoireSy la Terreur date du 14 juillet » (i).
Au début de la tourmente, on put croire que la touchante popularité de Tabbéde MioUis le préserverait des fureurs de la persécution. Peut-être est-ce à cette naïve confiance que l'Université royale d'Aix obéit, lorsqu'elle songea à lui pour la délicate mission du maniement et de la conservation des fonds menacés par les envahissements journaliers durégime nouveau. Le i'^^ mai 1790, il fut nommé trésorier de l'Université. En cette qualité, il fut mis en demeure, l'année suivante, de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Il s'y refusa, sans hésitation comme sans bravade, simplement, ainsi qu'il faisait toutes choses. Le directoire du département déclara, par délibération du 17 )uin 1791, que l'abbé Miollis était considéré comme « déchu de sa fonction )>.
Force lui fut bientôt de s'éloigner d'Aix. Ne voulant pas émigrer, il chercha un refuge à Marseille, se berçant de l'espoir que, perdu dans la foule, habillé en laïque, il pourrait échapper aux recherches des jacobins et continuer d'exercer en secret son ministère. Mais la noblesse de ses traits si connus des pauvres, et sa haute taille (même en ce petit détail Victor Hugo est inexact) ne tardèrent pas à le trahir. Un groupe
(i) Mémoires de Malouet, tom. II, pag. 9.
de patriotes le reconnut dans les rues de Marseille, et l'un d'eux, peut-être un de ses chers petits catéchistes d'autrefois, se chargea de Taller dénoncer au district. C'était pour cet homme le moyen d'acquitter une vieille dette de reconnaissance. Au lieu de courir au comité de permanence, il se précipita chez l'abbé de MioUis. Quelques instants après, l'abbé sortait de la ville, le col enfoncé dans une haute veste comme celle dont on affuble les malades, les yeux dissimulés derrière de grosses besicles comme en portaient nos grand'mères au début de ce siècle. Son sauveur l'installait dans une patache publique à destination de Nice. Lorsque M. deMiollis arriva dans cette ville, il n'y trouva pas moins de trois cents prêtres émigrés et de six évêques français, ceux de Toulon, Fréjus, Grasse, Senez, Nevers et Saint- Claude. On était alors au mois de juin 1792. Le 29 septembre, prêtres, évêques, émigrés, toute une colonie française, furent obligés de fuir précipitamment la ville, menacée par l'armée du général d'Anselme. L'abbé de MioUis se rendit à Rome. C'est de là qu'il écrivait à sa mère dans les premiers jours de 1798 :
Heii mihiîquia incolatiis meus prolungatus est !... Souvent, quoique absent, j'entre dans votre cœur même, et c'est pour vous dire que je suis tout à vous, comme vous êtes toute à vos enfants. Puis-je ne pas être tout à vous ? Ne dois-je pas l'être plus encore qu'on ne l'est communément, moi à qui Jésus-Christ, auquel me lie de la manière la plus étroite le saint ministère, apprend combien nous sommes redevables à nos bonnes mères ? Jésus-Christ a tant aimé la sienne !...
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11 n'est aucun jour que je ne le prie de vous bénir; lorsque je le tiens entre mes mains, je vous nomme à lui : ah ! je le supplie, pour l'amour que lui portail Marie, sa sainte Mère, d'alléger vos croix...
Quand nous sera-t-il donné de ne plus marcher dans une voie de larmes ! Quand fera-t-il que la paix, la concorde, l'union des cœurs, concourent à guérir toutes les blessures de nos âmes !
Du moins veut-il imiter Tobie, qui, dit-il, « dans sa captivité, demeura fidèle à son Dieu » (i).
Que nous voilà loin des imaginations de Victor Hugo, et que le vrai Charles de Miollis ressemble peu à ce Charles Myriel, homme de fêtes et de plaisirs, se livrant, pour se consoler de son veuvage, aux distractions et aux affections du monde, jusqu'au jour où (( un coup myste'rieux et terrible » vient le renverser au pied des autels et fait un prêtre de l'épicurien trahi !
Le séjour de l'abbé de Miollis à Rome ne dura pas moins de dix ans. Il avait trouvé, au couvent deSaint- Onuphre, une hospitalité telle qu'il la fallait à un proscrit comme lui, épris de vie intérieure et en même temps désireux de joindre l'étude à la prière. Ce qu'étaient ses « distractions », où allaient ses « affections )), sa correspondance est encore là qui va nous l'apprendre, a Hier, écrit-il à sa sœur Emilie, j'ai eu
(i) Mgr Ricard, pag. 45.
le bonheur de monter la Sainte-Echelle (la Scala Santa) ; j'y ai prié Jésus-Christ pour ma mère, pour mes frères, pour vous et pour tous nommément. » — Dans une autre lettre : « Le jeudi saint, on nous montra le fer de la Lance, une partie du bois de la vraie Croix, le voile de Véronique. Ah ! je vous présentai encore tous nommément à Celui par les souffrances et par les mérites de qui vous pouvez tout souffrir avec patience, au milieu des peines et des chagrins qui sont devenus le partage des Français... » Quand il se trouve auprès du tombeau des saints apôtres, son âme déborde : « Quelle ne fut pas ma ferveur, s'écriet-il, lorsque je me prosternai au pied du sépulcre où repose une partie considérable du corps de saint Pierre et de celui de saint Paul ! J'y fis aussi une prière devant un crucifix célèbre qui parla à sainte Brigitte. J'ai eu également beaucoup de consolations à saint François de Ripa, à prier dans la chambre même que ce grand saint habita tout le temps qu'il demeura à Rome; le chevet de son lit était une pierre qu'on y voit encore... » — Cinquante ans après, le 6 décembre 1842, parvenu au terme de sa course, rappelant ses souvenirs de Rome, il écrivait aux religieuses ursulines de Digne : « Dieu a voulu qu'étant à Rome, j'offrisse le saint sacrifice de la messe à l'autel où l'on a placé une magnifique relique du bras droit de saint François Xavier. Si j'en eusse été digne, des flammes d'amour divin auraient pu sortir des ossements de l'apôtre des Indes et s'attacher à moi pour consumer mon cœur. »
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Au lendemain du Concordat, l'abbé de Miollis quitta Rome pour revenir en France. Mgr de Cicé venait d'être nommé archevêque d'Aix. Kn retrouvant dans la capitale de la Provence un de ses plus édifiants compagnons d'exil, il voulut d'abord le garder près de lui. L'archevêque savait pouvoir compter sur l'humilité de M. de Miollis. Il lui assigna une modeste situation, celle de vicaire à Saint-Sauveur.
Heureux de descendre, l'ancien vicaire général de Senez reprit avec une joie profonde les fonctions du ministère paroissial, pour lequel il eut toujours un si vif attrait que, devenu évêque, il n'avait pas de plus grand bonheur, au cours de ses tournées pastorales, que de redevenir curé, baptisant, confessant, visitant et administrant les malades, surtout les plus pauvres et les délaissés de ce monde, qui avaient ses prédilections.
Le i3 juillet 1804, il fut nommé curé de Brignoles. Une lettre charmante de simplicité et d'abandon nous introduit dans son humble et modeste intérieur. Il écrit à sa sœur, M"^^ de Ribbe :
Mon ménage est à peu près semblable au petit ménage de Bethléem ; mais je suis logé mieux que Notre-Seigneur dans retable. J'ai le plus beau rez-de-chaussée de Brignoles, avec un salon tapissé de tableaux et de gravures romaines que mes visiteurs admirent ; un cabinet boisé, où j'ai logé mes livres et une partie considérable de ceux de la cure, cabinet trop richement meublé ; enfin ma chambre a un lit, plus une commode. Je n'ai acheté, pour la meubler, que des étoffes bien communes. Il n'y a pas encore de rideaux aux fenêtres. Quand en mettrai-je ? Les
revenus de la cure se font toujours désirer et je suis assiégé de pauvres.
Si notre frère l'aîné pouvait me donner des rideaux, de vieilles chaises à la Dauphine, une vieille garniture de lit en laine, des antiques portières, et avec eux le bureau de sapin peint en rouge du cabinet de papa, j'ose dire qu'il me rendrait service. Si rien de tout cela ne peut avoir lieu, je n*y penserai plus. Vous savez que je suis l'homme le plus porté à me priver de tout, et, sous ce rapport, rien ne me coûte... (i).
Il était à peine depuis un an à Brignoles, lorsqu'il futnomméévêque de Digne. D'après Victor Hugo, cette nomination se serait faite de la manière suivante :
Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l'antichambre, se trouvait sur le passage de Sa Majesté. Napoléon, se voyant regarder avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna et dit brusquement :
— Quel est ce bonhomme qui me regarde?
— Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter.
L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et, quelque temps après, M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était nommé évêque de D. » (2).
N'en déplaise au grand poète, ce n'est point pour avoir fait une anthithèse que le curé de Brignoles fut nommé évêque de Digne. L'abbé de Miollis n'était
(i) Lettre du 20 avril i8o5. — Mgr Ricard, pag. 82. (2) Les Misérables^ tom. I", pag. 5.
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point à Paris à l'cpoquc du couronnement (2 décembre 1804). 11 y alla, pour la première fois, dans l'ctc de i8o5, après sa nomination. Voici comment les choses se passèrent.
Un des frères de l'abbé, le général Sextius de Miollis, qui avait un commandement en Italie, se trouvait à Paris dans les premiers mois de i8o5. Il vit l'empereur, qui l'interrogea sur sa famille et sur ce qu'il pourrait bien faire en faveur de ses parents. De propos en propos, le général fut amené à dire qu'il avait un frère, curé dans le Var.
— Eh ! reprit vivement l'empereur, nous en ferons un évêque, un archevêque.
— Oh ! s'exclama le général qui connaissait lesgoûts simples de l'abbé, pour le coup, non pas. Sire. Si Votre Majesté veut en faire un évêque, je n'}^ contredirai point, mais, tout au plus, un évêque de montagne.
Le général instruisit sa famille de ce qui venait de se passer entre l'empereur et lui. Il eût fallu le laisser ignorer au principal intéressé. On ne jugea pomt à propos de le lui taire. Il écrivit aussitôt à son frère aîné (i) :
Vous êtes on ne peut plus aimable dans votre lettre, mon cher frère; mais je ne sais si vous avez bien consulté la vérité dans tout ce que vous me dites du bruit répandu au sujet de ma nomination à l'épiscopat. Je suis bien éloigné certainement de la souhaiter ; ne la souhaitez pas
(i) Du mariage de Joseph-Laurent de Miollis et de Thérèse-Delphine Boyer de Fonscolombe, étaient nés seize enfants. Sept moururent en bas âge. Les neuf autres, pour la plupart, devaient fournir une longue carrière. Chez les cinq fils, elle ne fut pas sans éclat, et
pour moi. Ce n'est qu'avec bien des peines et des soucis que je remplis ici ma place, et peut-être n'y fais-je point tout ce que je dois selon les vues de Dieu et de Je'sus- Christ, souverain pasteur des âmes ! Comment pourraisje me flatter d'aspirer à devenir un Ambroise, un Augustin, un saint Charles, un saint François de Sales? Faites des vœux au ciel, mon cher frère, afin que, prêchant présentement aux autres, je ne sois point un jour réprouvé...
Bientôt cependant il n'y a plus moyen de douter. La nouvelle lui est parvenue officiellement. Tremblant à la pensée d'une élévation pour laquelle il ne se croit point fait, saisi d'une véritable angoisse, il part pour Paris, afin de consulter le supérieur de Saint-Sulpice, le vénérable M. Émery.
De prime abord, M. Émery fut peu favorablement impressionné. L'extrême simplicité du langage de ce curé du Var lui parut insuffisante. Il conseilla à son visiteur de refuser la charge épiscopale.
— C'est bien, Monsieur le Supérieur, je vous remercie ; donnez-moi, s'il vous plaît, votre bénédiction.
M. Emery demeura interdit. Cette humilité sans apprêt, cette abnégation personnelle si dénuée de retour, cette absence d'hésitation, le frappèrent viveplusieurs acquirent une véritable illustration. L'aîné, Honoré, tut conseiller à la cour des comptes de Provence (1781-1790). Le second, BaWia:[ar, fut colonel au régiment d'Angoumois, où il se lia d'une étroite amitié avec la Tour-d'Auvergne, et parvint au grade d'adjudant général. Le troisième, Charles, fut l'évèque de Digne. Le quatrième, Gabriel, marqua, comme préfet, dans l'administration départementale du Finistère. Dans les dernières années de la Restauration, il habitait à Paris, rue Cassette, et comme il était très royaliste, Victor Hugo fréquentait chez lui. Le cinquième, Sextiiis- Alexandre, le général, fut gouverneur des Etats romains de 1808 à
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ment. Aussi, tandis que l'cvcque nommé de I)igne s'en allait dans le corridor du séminaire, tout prêt à reprendre le coche pour rentrer à Hrignolcs, le supérieur courut après lui.
— Monsieur l'abbé, monsieur l'abbé, je me suis trompé, acceptez !
— J'accepterai, fit simplement l'élu, etil accepta '^i].
A son arrivée, continue Victor Hugo, on installa Mgr Myriel en soîî palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque immédiatement après le maréchal de camp... Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par Mgr Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de D... en 17 12. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la cour d'honneur, fort large avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres...
Le palais épiscopal était attenant à l'hôpital... L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui... La conversation eut lieu dans la salle à manger-galerie du palais.
— Tenez, monsieur le directeur, dit à la fin l'évêque, il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous
(i) Mgr Ricard, pag. 92.
dis, VOUS avez mon logis et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison ; c'est ici chez vous.
Le lendemain, les vingt-six pauvres malades étaient installe's dans le palais de l'évêque et Te'veque était à l'hôpital (i).
A son arrivée à Digne au mois de mai 1 806, Mgr de Miollis ne fut point installé au palais épiscopal, lequel n'était point vacant. De 1791 à 1793, ce palais avait été habité par l'évêque constitutionnel des Basses- Alpes. Dans les derniers mois de 1793, l'administration du district y transporta ses bureaux, et la municipalité les siens. En l'an IV, le tribunal du département vint occuper la partie restée libre. Malgré le décret du 5 juin 18 10, qui avait abandonné au département l'ancien évêché, pour y loger l'évêque diocésain, ce fut seulement en 1820 que les tribunaux en sortirent. La reconstruction du palais, commencée en 1822, ne fut terminée qu'en 1825, année ou Mgr de Miollis en prit possession.
La scène des Misérables, où l'évêque installe les pauvres malades dans son palais et prend leur place à l'hôpital — scène très belle du reste — est donc de pure invention. Depuis le jour de son arrivée à Digne jusqu'au 3o septembre 1826, Mgr de Miollis logea dans une maison particulière, la maison de M. Paul, rue du Jeu-de-Paume, i3. Il ne l'occupait même pas
(i) Les Misérables, tom. I^r, pag. S. — Dans la chambre de Mgr de Miollis, à l'hôpital, — où il n'a jamais loge' — Victor Hugo dit qu'il y avait un portrait représentant l'abbé de CJialiot, évéque de Saint- Claude en 1785. L'évoque de Saint-Claude en lySS s'appelait, non l'abbé de Chaliot, mais l'abbé Jean-Baptiste de Chabot, né en Poitou le 21 février 1740.
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en entier. Outre que, jusqu'en i(Si5, il permit à M. le chanoine Trenqualye et à son domestique d'y demeurer, on y vit constamment une boutique ouverte en face de la rue, au bout de laquelle était anciennement la porte de l'Ubac (i).
Victor Hugo n'a pas été plus exact en ce qui touche le rôle de l'évêque de Digne au concile de i8i i, qu'il appelle improprement un synode :
M. Myriel, dit-il, fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. EvGqued'un diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le dénûment, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l'assemblée. 11 revint bien vite à D — On le
questionna sur ce prompt retour, il répondit : — Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais l'effet d'une porte ouverte (2). »
Une lettre datée du palais impérial deSaint-Cloud, le 23 avril 1 8 1 1 , avait annoncé aux évêques de France et d'Italie la prochaine réunion d'un concile national à Paris, leur recommandant de se mettre en route aussitôt qu'ils auraient reçu la convocation. Mgr deMiollis ne répondit rien à cette lettre. Son silence lui attira une missive plus pressante de M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes :
(i) Bonnih, Discours sur la vie et les vertus de Mgr de Miollis, prononcé dans l'église de Saint-Jérôme, le 21 septembre 1843, à l'issue de la retraite pastorale, suivi de notes, de lettres et d'un appendice. — Digne, 1843.
{2) Les Misérables , pag. iio.
Monsieur l'évêque, écrivait le ministre à la date du 27 mai 181 1, le 27 du mois dernier, je vous ai transmis une expe'dition de la lettre par laquelle Sa Majesté' vous fait connaître son intention que vous vous rendiez à Paris pour assister au concile qui s'assemblera le 9 juin prochain, et qui sera composé des évoques de l'empire et du royaume d'Italie. Je vous invitais à m'accuser réception de cette lettre. Tous les évêques en deçà des Alpes ont eu le temps de me faire réponse. J'attends la vôtre.
A cette impérieuse et brève intimation, il n'y avait plus qu'à obéir. L'évêque de Digne partit pour Paris. Ouvert le 17 juin, le concile fut dissous le 2 octobre 181 1. Bien loin qu'il ne soit pas resté jusqu'à la fin, Mgr de Miollis demeura à Paris jusqu'au mois de novembre. Il assista à toutes les séances, à toutes les conférences particulières. Son nom se retrouve dans tous les votes des commissions, des congrégations générales et des sessions publiques. Il fit partie de la minorité « intransigeante » du concile, et se prononça toujours dans le sens le plus favorable aux prérogatives du siège apostolique.
L'empereur ayant résolu de présenter au corps législatif un décret aux termes duquel les métropolitains seraient autorisés, après un certain délai, à donner l'institution aux évêques, la'majorité des membres du concile y adhérèrent. Mgr de Miollis fut de ceux qui refusèrent de céder. M. Bigot de Préameneu le fit venir dans son cabinet, et s'efforça de vaincre sa résistance. Le ministre s'oublia jusqu'à lui dire, dans le feu de la discussion :
— Gomment! plusieurs évêques et archevêques
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distingues par leur nicritc et leurs lumières m'ont donne leur adhésion, et vous!...
L'éveque le regarda bien en face :
— Je vous entends, Monsieur le Ministre. Mais c'est précisément parce que la Providence m'a départi moins de facultés qu'à d'autres que je me crois d'autant plus obligé d'en faire le meilleur usage possible.
Où le ministre avait échoué, l'empereur réussirait peut-être. Mgr de Miollis fut mandé aux Tuileries. Napoléon fut gracieux, séduisant, d'une habileté suprême. Au moment où il croyait avoir cause gagnée : — Sire, lui dit son modeste interlocuteur, je suis dans l'habitude de ne prendre aucune décision importante sans avoir consulté le Saint-Esprit. Je vous demande un peu de temps. — Soit, répliqua ironiquement l'empereur, faites, faites, vous me direz demain vos résolutions.
Le lendemain, dans le salon où se trouvaient réunis les évêques et les cardinaux. Napoléon s'approcha de l'éveque de Digne, le sourire aux lèvres, et d'un ton bref, sarcastique :
— Eh bien ! Monsieur l'éveque, que vous a dit le Saint-Esprit ?
— Sire, pas un mot de ce que Votre Majesté a bien voulu me dire hier (i).
(i) Mgr Ricard, pag. 154.
Mgr de Miollis était un prêtre d'une foi ardente, d'une piété éclairée, mais simple et candide. Il croyait fermement tout ce que l'Eglise enseigne. Victor Hugo consent bien à en faire un saint, mais un saint légèrement teinté de panthéisme et qui en prend à son aise avec l'orthodoxie. « Que pensait-il de ce dogmeci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues » (i).
Après avoir donné à entendre que Mgr Myriel ne croyait point à tous les mystères ni à tous les dogmes catholiques, le poète nous le montre, à la page suivante, en train de devenir un adepte de la métempsycose :
Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct ne le troublaient pas et ne Tindignaient pas. Il en était ému, presque attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au delà de la vie apparente, la cause, rexplication ou l'excuse. Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. 11 examinait sans colère, et avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin, il se croyait seul; mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît; tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre ; c'était une grosse araignée noire, velue, horrible. Sa sœur l'entendit qui disait : —
(i) Les Misérables, tom. I"% pag. 12Ô.
272 MONSFIGNEUR Dli MIOLLIS
Pauvre bcte ! ce n'est pas sa faute... Un jour, il se donna une entorse pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi (i).
Que voulez-vous? il faut bien que l'e-vêque soit de la religion du poète, et qu'il dise, comme lui :
J'aime l'araignée et j'aime l'ortie ;
Il faut bien qu'il pleure, lui aussi,
Sur l'araignée immonde, sur le ver, Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver, Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre. Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre, Surl'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux (2).
Naturellement, c'est Victor Hugo qui fait les sermons de son évêque. Aussi sont-ils très beaux — et parfaitement absurdes. En voici un échantillon :
Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres (3).
Quand Mgr Myriel écrit, c'est encore Victor Hugo qui tient la plume, et le pauvre évêque devient alors d'une érudition effrayante :
O vous qui êtes !
L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Machabées vous nomment Créateur, l'Epître aux Ephésiens vous
(i) Les Misérables, tom. I^^*, pag. 27.
(2) Les Contemplations, liv. VI, xxvi.
(3) Les Misérables, tom. I*"", pag. 3o.
nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité', les Psaumes vous nomment Sagesse et Ve'rité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle Providence, le Le'vitique Sainteté, Esdras Justice... (i) et ainsi de suite.
Victor Hugo n'a cessé de demander la suppression de la peine de mort pour les assassins. Il assocîe Mgr Myriel à sa campagne. Il raconte comment un magistrat est parvenu, non sans peine, dans une affaire criminelle, à réunir les preuves de la culpabilité d'un accusé :
— Où jugera-t-on cet accusé ? demande l'évêque.
— A la cour d'assises.
Il reprit : — • Et où jugera-t-on M. le procureur du roi ?
Une autre fois, toujours d'après le récit du poète, un homme, un saltimbanque, est condamné à mort pour meurtre. La veille du jour fixé pour l'exécution, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. L'évêque dit : — • « Gela me regarde, c'est ma place. » Le lendemain, en camail violet, avec sa croix épiscopaleau cou, il se montra aux yeux de la foule, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. En rentrant à son logis, il dit à sa sœur : Je viens d'offî' cier pontifical ement (2).
Il y a là, dans Victor Hugo, deux ou trois pages su-
(i) Les Misérables^ tom. le', pag. 48.
(2) Ibidem, tom. I""", pag. Sy.
pcrbes, mais le fait est de pure invention. Il arriva seulement qu'en 1816, à un moment où Mgr de Miollis était très gravement malade, la cour d'assises des Basses-Alpes condamna un homme à mort.
Un matin, comprenant, au bruit qu'on entendait, que l'exécution allait avoir lieu, Tévéque interrompit l'ecclésiastique qui lui récitait l'office et lui dit : « Prions pour le malheureux qu'on va mettre à mort ; c'est ausssi un de mes enfants (i). ))
Après tout, l'invention du poète ne dépassait pas ici le droit du romancier. Ce qui est vraiment inadmissible, c'est le chapitre dans lequel Victor Hugo montre l'évêque de Digne écoutant, tête basse, les discours d'un vieux conventionnel qui glorifie la Terreur et les échafauds de gS, et s'agenouillant devant lui. — « Qu'est-ce que vous venez me demander ? dit le conventionnel. — Votre bénédiction, » dit l'évêque.
Cela est tout simplement monstrueux. Ai-je besoin d'ajouter que c'est faux ?
Victor Hugo place la scène sous la seconde Restauration, et il a soin de faire remarquer que son conventionnel des Basses-Alpes n'avait pas voté la mort du roi, que par suite il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil, et avait pu rester en France. Or, les conventionnels des Basses-Alpes n'ayant pas voté la mort de Louis XVI étaient au nombre de trois : Verdolin, Bouret etMaisse.
Verdolin est mort à Paris le 16 avril 1793.
(i) Mgr Ricard, pag, 187.
Bouret est mort à Paris le 28 juillet i8o5.
Maisse est mort à Forcalquier le 18 février 1806.
La scène de l'entrevue du conventionnel et de l'éveque, au lendemain de Waterloo, après 181 5, ne tient donc pas debout. Victor Hugo, après tout, écrivait un roman. Son seul tort a été, prenant un personnage qui avait réellement existé, d'affirmer qu'il n'avancerait rien, à son sujet, qui ne fût absolument vrai. Je tiens, dit-il en commençant, à « être exact en tout ». Et un peu plus loin : « Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; jious nous bornons à dire qu'il est ressemblant. »
Le portrait vraiment ressemblant, ce n'est pas dans les Misérables qu'il le faut chercher, c'est dans le modeste et consciencieux volume de Mgr Ricard. Si admirables que soient dans Victor Hugo les pages consacrées à l'évêque de Digne, la réalité dépasse ici le roman. Il y a quelque chose qui est au-dessus des inventions du talent, au-dessus même des inspirations du génie, c'est la Vertu et la Sainteté.
10 avril 1894.