UN ACADÉMICIEN D'HIER
M. JOHN LEMOINNE
Voilàqui est pournous rendre modestes, nous autres journalistes. M. John Lemoinne a été l'un des premiers journalistes de ce temps ; il a été académicien ; il était sénateur. Deux mois à peine sont passés depuis qu'il est mort, et je me demande s'il n'est pas déjà trop tard pour parler encore de lui.
M. John-Emile Lemoinne était néà Londres, de parents français, le 17 octobre 181 5. Il commença ses études enAngleterrepourles termineren France. Ainsi que pour Philarète Chasles, dont il devait être le collaborateur aux Débats et à la Revue des Deux-Mondes^ l'anglais et le français étaient pour lui deux langues maternelles. Il avait h sa disposition un double instrument, comme il avait à son service un double prénom, Anglais par l'un, Français par l'autre. En 1840, il entra au Joufvial des Débats pour y dépouiller les journaux d'Angleterre et d'Amérique. On eut vite fait de reconnaître qu'il n'était pas pour rester un simple traducteur, qu'il était un véritable écrivain, net,
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précis, alerte, très spirituel et très fin. Si brillante que fût alors la rédaction des Débats^ il eut bientôt marqué sa place dans les premiers rangs. Cependant, comme en ce tcnips-là les articles des journaux n'étaient pas signés, son nom serait resté longtemps ignoré du public s'il ne fût devenu en 1842 l'un des collaborateurs de la Revue des Deux-Mondes. De 1842 a 1848, ily publia un trèsgrand nombre d'articles. Tous avaient trait aux choses et aux hommes d'Angleterre. Je signalerai ici les principai4x de ces articles. En 1842 et 1843, Mœurs électorales de la Grande-Bretagne. — De l éducation religieuse des classes manufacturières en Angleterre. — Sir Robert Peel et l* Irlande, — L'Eglise d'Irlande. — Conquêtes et désastres des Anglais dans VAsie centrale. — De la monarchie des Afghans. — Les Druses et les Maronites. — Les Anglais et les Russes dans le Caboul. — Journal d'un prisonnier dans l'Afghanistan. De 1844 à 1848 : La Viede Brummel. — Correspondance diplomatique du comte de Malmesbury. — L'Irlande et le parlement anglais. — La Jeune Irlande et l'agitation irlandaise. — Des Rapports de l'Etat avec l'Eglise en Angleterre.
Quelques-uns de ces articles, en petit nombre, ont été recueillis par l'auteur dans un volume publié, en i852, sous ce titre : Etudes critiques et biographiques (i). Ils se lisent avecplaisir, mais sans grand profit. Pour agréables qu'ils soient, ils manquent d'éclat
(i) Un volume in-i8, Michel Lévy frères, e'diteurs. — Un second volume a paru, en i863, sous ce titre : Nouvelles études critiques et biographiques.
H et de vigueur. Un des meilleurs morceaux du volume H est une assez longue étude sur la Vie de Bnumnel^ d'après son ami le capitaine Jess. Il y a là d'assez jolies pages, mais qui pâlissent singulièrement à côté de celles de Barbey d'Aurevilly sur le môme sujet. Le roi dts dandies, le prince de la mode et de \i\ fashion, l'ami du prince de Galles, du duc de Rutland et du duc de Devonshire, George-Bryan Brummel, avait été réduit, sur ses vieux jours, à quitter Londres et à chercher un refuge à Calais, puis à Gaen, où il vécut plusieurs années et mourut, le 3o mars 1840, à l'hospice du Bon-Sauveur. Avant de mourir, il avait eu pourtant une dernière bonne fortune. Barbey d'Aurevilly habitait alors la ville de Gaen; il y connut le vieux beau; il vit de près, il étudia cette singulière figure, et un jour, précisément vers le temps où paraissait dans la Revue des Deux-Mondes l'étude de John Lemoinne, il fit, lui aussi, son George Brwnmel. Il traça de ce personnage étrange un portrait plein de bizarreries, où les défauts abondent, mais où la vie déborde (i). A côté de cette toile, au bas de laquelle nul n'eût été surpris de lire : Eugène Delacroix pinxit^ le petit dessin de M. John Lemoinne, un dessin à la mine de plomb, ne laisse pas de faire, il le faut avouer, une assez piètre figure. Les défauts y sont moindres sans doute; peut-être même le dessin est-il irréprochable; mais ce n'est au demeurant qu'un léger crayon, qui ne mord pas sur l'esprit du lecteur et ne
(i) Du Dandysme et de G. Brummel^ par J. Barbey d'Aurevilly. Gaen et Paris, 1845.
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lui laisse que le fugitif souvenir d'agréables variations sur l'Art de mettre sa cravate.
Après comme avant 1848, M. John Lemoinne a continué de donner à la Revue des Deux-Mondes de nombreux articles. Tous sont remarquables ; aucun d'eux pourtant n'a laissé trace. C'est qu'il ne suffit pas d'être né à Londres et de s'appeler John pour être un véritable essayist, à la façon de Hazlitt, par exemple, de Charles Lamb ou de Leigh Hunt. Autant qu'eux il avait de l'esprit, mais il n'avait que cela et ce n'est pas assez. L'imagination lui faisait défaut, et aussi la fantaisie, le caprice et Vhuinour. Il était correct, mais froid; ingénieux, mais terne; railleur, mais triste ; c'était un pince-sans-rire, ce n'était pas un « bonhomme )). Il ne pensait pas de la critique comme La Fontaine au sujet des causeries :
La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens.
Sur différentes fleurs, l'abeille se repose
Et fait du miel de toute chose.
Et ce n'était pas non plus — puisque aussi bien il était àdemi Anglais et qu'il nous faut avec lui chercher aussi, nos points de comparaison en Angleterre — ce n'était pas non plus un liujnoiirist comme Sterne, cet aimable et riant Sterne, qui serait immortel, n'eût-il écrit que le discours de l'oncle Toby à cette mauvaise mouche qui, durant tout le dîner, s'est acharnée sur son nez, comme la pieuvre au flanc de Gilliatt : « Va,
lui dit-il après l'avoir prise enfin, je ne te ferai pas de mal ; — et en parlant, il s'était levé de sa chaise et traversait sa chambre. — Je ne ferai pas tomber un cheveu de ta tête. Va, — et il levait le châssis de la fenêtre et ouvrait la main: Va, pauvre diablesse, pars; pourquoi te ferais-je du mal? Ce monde est bien asse^ grand pour nous contenir tous deux^ toi et moi, »
La Revue des Deux-MondeSy en ce temps-là, s'occupait presque autant de l'Angleterre que de la France. Elle ne se contentait pas de publier des articles de M. John Lemoinne. Elle en demandait aussi à Philarète Chasles et à Eugène Forcade, dont le voisinage ne laissait pas de faire tort à l'auteur des Etudes critiques et biographiques. Philarète Chasles connaissait à fond et mieux que personne, en France, la litte'rature anglaise. Il joignait à une e'rudition très e'tendue une imagination très vive. II avait des vues neuves, originales. C'était un critique qui eût été au besoin un historien et un romancier. Semeur d'idées, moissonneur infatigable, il ne se faisait pas faute d'ailleurs de mêler à ses gerbes des bleuets et des coquelicots. M. John Lemoinne avait horreur de ces mauvaises herbes. Il se gardait de l'imagination comme d'une peste; il avait de même en horreur l'émotion et le sentiment. Le sentiment et Témotion, c'était là, au contraire, ce qu'Eugène Forcade demandait à l'histoire et à la littérature; et c'est pourquoi tel de ses articles. Cavaliers et Tètes-Rondes, par exemple, ou encore Lord George Bentinck et M. Disraeli, sont de véritables chefs-d'œuvre. On y rencontre, en plus
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d'un endroit, des pages comme celle-ci, que j'emprunte à l'article sur Cavaliers et l^ùtes-Rondes :
« Quelque grands que furent pour les cavaliers (i) les malheurs de cette lutte, ils sont amplement rachetés par l'honneur immortel qui s'attache au souvenir de leur dévouement, de leur bravoure et de leur mort. Bien mourir est une vertu vulgaire en temps de révolution ; mais il y a des morts entourées d'un éclat si lumineux qu'on ne songe jamais à les plaindre, et qu'elles attirent par un prestige irrésistible. Telles furent les morts des cavaliers, qu'ils aient péri sur l'échafaud, sur le champ de bataille, ou fusillés après la défaite. Strafford leur avait donné le ton. Charles P^, comme Bossuet l'a dit de sa fille, fut doux envers la mort ; les autres furent pieux et gais. Sir Charles Lucas et sir George Lisle, pris dans une insurrection qui suivit le supplice du roi, sont un dernier exemple de ces belles fins. Aussitôt après le combat où ils furent faits prisonniers, Fairfax donna ordre de les fusiller. Ils demandèrent que l'exécution fût remise au lendemain, « afin de pouvoir arranger quelques affaires en ce monde et préparer leurs âmes pour l'autre ». On ne leur donna que le temps de faire une courte prière. A sept heures, on les mena sur un terrain gazonné dans l'enceinte de laforteressedeColchester.Onlessépara au moment de l'exécution. On commença par sir Charles Lucas. Ce galant homme s'agenouilla sur l'herbe et pria un
(i) Les partisans de Charles I".
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instant avec ferveur; puis, se levant la figure riante, il de'boutonna son pourpoint et découvrit sa poitrine, disant : « Me voici, je suis prêt, rebelles, faites.» Il tomba mort de quatre balles au cœur. On amena sir George Lisle : il s'agenouilla devant le cadavre de son ami et le baisa au visage. Debout et promenant un regard sur le peloton des mousquetaires, il leur dit qu'ils étaient trop loin. « N'ayez pas peur, monsieur, riposta un soldat, nous ne vous manquerons pas. — Imbécile, dit le cavalier en riant, j'ai été souvent plus près de vous, et vous m'avez manqué. » Alors il fit une courte prière. Ses derniers mots furent : « Je suis prêt, traîtres, feu ! »
(( Personne n'a jamais plaint ces cavaliers qui ont eu le bonheur de mourir ainsi pour la cause de l'autorité, des traditions patriotiques et religieuses, de toutes les choses qui sont la force et l'honneur de la vie sociale et de la vertu. En dehors des considérations purement philosophiques et politiques auxquelles on est parfois si heureux de pouvoir se dérober, des destinées si généreuses n'éveillent d'autre sentiment que l'admiration et l'enthousiasme : c'est que le cœur se dilate en contemplant ces glorieux soldats qui grandirent deux fois leur vie et par la religion du passé et par une foi radieuse en l'avenir éternel. Il y eut parmi leurs ennemis de grands génies et de puissants caractères. Ces ennemis avaient pactisé avec la tentation fatale de l'esprit et du cœur de l'homme, avec cet appétit de la liberté déréglée qu'attise depuis le commencement la curiosité du bien
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et du mal, et qui //V/v le monde à la libre conscience des méchants et au libre jugement des sots. Oui, ce fut un bonheur de mourir, dans cette lutte, avec la noble et aveugle abne'gation d'un sentiment passionne', de la mort des martyrs et des héros » (i).
De telles pages, où l'on a devant soi non plus seulement un reviewery mais un homme, de telles pages, M. John Lemoinne n'en a pas une seule.
Lorsqu'e'clata la révolution du 24 février, M. John Lemoinne rédigeait à la Revue des Deux-Mondes^ depuis le i5 octobre 1847, la chronique politique de quinzaine. Il écrivit encore celle du i^"" mars 1848, puis se consacra tout entier au Jourtial des Débats, Depuis qu'il y était entré, en 1840, sur la recommandation de M. Guizot, il s'y occupait surtout des questions de politique extérieure. La monarchie de Juillet, le ministère de M. Guizot n'avaient pas eu de plus chaud partisan. Sous la seconde République, il ne fut rien moins que républicain. Un jour viendra où il fera une guerre violente au gouvernement « de l'ordre moral «.Mais, après 1848, il combat dans les rangs du <( parti de l'ordre ». Plus tard, il travaillera, dans la mesure de ses forces, au renversement du pouvoir temporel. Mais, en 1849, il approuve hautement
(i) Revue des Deux- Mondes, 1 5 octobre 1849. — Etudes historiques, par Eugène Forcade, pag. 119.
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Texpédition romaine. Envoyé en Italie par M. Bertin, il fut témoin de la rentrée triomphante de Pie IX à Rome. Les correspondances qu'il envoya alors à son journal témoignent d'un véritable enthousiasme.
Après le coup d'Etat du 2 décembre et pendant toute la durée du second Empire, le Journal des Débats^ et avec lui M. John Lemoinne, conservèrent une indépendance à laquelle il n'est que juste de rendre hommage. Seulement, s'ils ne servirent pas Napoléon III, ils travaillèrent pour le roi de Piémont, ce qui était, hélas! une manière, et la pire de toutes, de travailler pour le roi de Prusse. M. John Lemoinne — c'est M. Cuvillier-Fleury lui-même qui nous l'apprend (i) — « avait dans le Journal des Débats un véritable département des affaires étrangères. » C'est donc lui surtout qui doit porter la responsabilité de la campagne menée parce journal en faveur du Piémont et de Garibaldi. Ni M. Adolphe Guéroult, ni M. Léonor Havin, ni M. Edmond About et les autres tenants de l'unité italienne, mère de l'unité allemande; ni V Opinion nationale^ ni le Siècle^ ni le Constitutionnel y ne mirent au service de cette politique détestable plus de zèle et d'ardeur que le Jouriial des Débats Qt M.. John Lemoinne.
Je retrouve dans mes notes de cette époque, à la date de 1862, des triolets sur M. John Lemoinne et ses collaborateurs, que je m'étais amusé à griffonner
(i) Réponse de M. Cuvillier-Fleury au dicours de M. John Lemoinne, venant prendre séance à l'Académie française, le 2 mars 1876, en remplacement de M, Jules Janin.
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après une lecture des Odes funambulesques de M. Théodore de Banville. Pourquoi ne les glisserais-jepas ici, — non sans demander pardon de la liberté grande ? N'est-ce pas Horace, un poète que l'on cite volontiers rue des Pretres-Saint-Germain-TAuxerrois, qui a dit un jour : Dulce est desipere in loco?
Donc, voici mes triolets d'antan, qui auront atout le moins un intéretarchéologique, puisque les curieux y pourront retrouver la liste très complète des rédacteurs du Journal des Débats^ en Tan de grâce 1862 :
J'aime le Journal de Bertin, Malgré ce qu'en dit la Gâchette, Bien qu'il soit un peu libertin (i), J'aime le Journal de Berlin, Et je le lis chaque matin, Car Weiss n"est point une mazette»
J'aime le Journal de Bertin, Malgré ce qu'en dit la Ga^^ette.
Il est quelquefois trop hardi Sous la plume de John Lemoinne.
Lorsqu'il chante Garibaldi, Il est quelquefois trop hardi :
Ces jours-là, comme un étourdi.
Il brave Tévêque et le moine.
Il est quelquefois trop hardi, Sous la plume de John Lemoinne.
Cela déplaît fort à Sacy (2), Le descendant du grand Lemaistre.
Quoi ! les Débats parler ainsi I Cela déplaît fort à Sacy,
(i) Le mot libertin n'est pris ici, bien entendu, que dans l'acception qu'il avait au XYii' siècle et comme synonyme de libre penseur.
(2) Sylvestre de Sacy, éditeur des Petits traités de morale j par Pierre Nicole; membre de l'Académie française depuis 1854.
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Janséniste très adouci ;
Mais, lasl Sacy n'est point le maître.
Cela déplait fort à Sacy,
Le descendant du grand Lemaistre.
Il se console en relisant Les Petits traités de Nicole, Dont Techener lui fit présent :
11 se console en relisant.
Des écrivains du temps présent Et de notre nouvelle école, Il se console en relisant Les Petits traités de Nicole.
Pour moi, je relis Alloury, Ecrivain digne du grand siècle.
De bons auteurs toujours nourri, Pour moi, je relis Alloury, Qui, plus léger qu'une houri.
Folâtre avec les gens du Siècle, Pourmoi, je relis Alloury, Ecrivain digne du grand siècle.
J'estime Guvillier-Fleury (i).
Sa critique me paraît saine.
Lorsqu'il éreinte Champfleury,
J'estime Cuvillier-Fleury.
II est sévère, mais fleuri ;
Son style est clair comme eau de Seine.
J'estime Guvillier-Fleury :
Sa critique me paraît saine.
Je fais grand cas de Girardin(2); Ce n'est pas le cousin d'Emile.
Bien qu'il soit un peu bavardin, Je fais grand cas de Girardin.
(i) Elu membre de l'Académie française en 1866, (2) Saint-iVlarc Girardin ; il était membre de l'Académie française depuis 1844,
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Du bon sens c'est le paladin :
Comme il a fustigé V Emile!
Je fais grand cas de Girardin ; Ce n'est pas le cousin dlCmile.
Quel jeune homme que Baudrillart (i),
Couronné par l'Académie I
Il a les vertus d'un vieillard :
Quel jeune homme que Baudrillart !
Il écrit sur papier brouillard,
Par amour pour V Economie f
Quel jeune homme que Baudrillart,
Couronné par l'Académie !
Taine, Paradol et Renan (2)
Iront loin — plus loin que Barrière (3).
Voyez ce trio rayonnant :
Taine, Paradol et Renan.
Chacun d'eux est entreprenant
Et ne connaît point de barrière.
Taine, Paradol et Renan
Iront loin — plus loin que Barrière,
J'aime jusqu'à Jules Janin (4), A son latin lâchant l'écluse.
Avec son feuilleton bénin, J'aime jusqu'à Jules Janin.
J'aime le sourcil léonin De Léo; j'aime Delécluze.
J'aime jusqu'à Jules Janin A son latin lâchant l'écluse.
(i) Economiste, membre de l'Académie des sciences morales et politiques depuis i863, couronné quatre fois par l'Académie française.
(2) Elus tous les trois membres de l'Académie française, le premier et le troisième en 1878, le second dès i865.
(3) M. Françors-Bàriière, éditeur de \a. Bibliothèque des Mémoires relatifs à Vhistoire de France pendant le xviii' et le xix^ siècle.
(4) Elu membre de l'Académie française en 1878.
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Je voudrais peindre ici Camus (i), Raymond, Bersot (2) et Ratisbonne.
Si j'e'iais Duval-Lecamus, Je voudrais peindre ici Camus.
Que de lecteurs charmés, émus Par sa prose courte, mais bonne I Je voudrais peindre ici Camus, Raymond, Bersot et Ratisbonne.
O Saint-Ange, ange des Débats (3), Je clos par vous ma litanie.
Quand vous décrivez les combats, O Saint-Ange, ange des Débats^ On croit voir, prenant ses ébats, Un vieil officier du génie.
O Saint-Ange, ange des Débats, Je clos par vous ma litanie (4).
Le Journal des Débats de 1862 — et cela seul, on l'avouera, méritait bien d'être chante' — n'a pas fourni moins de dix acade'miciens, en comptant M. John Lemoinne, qui fut élu, le i3 mai 1875, par 18 voix contre 17 données à MM. Gaston Boissier et Charles
(i) M. Camus avait aux Débats la spécialité des entrefilets. Il ne s'est jamais présenté à l'Académie.
(2) Elu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en i865.
(3) Rédacteur militaire du Journal des Débats. S'il n'était pas de l'Académie, du moins était-il fils d'un académicien, Ange-François Fabiau, dit Saint-Ange, qui traduisit en vers les Œuvres d'Ovide.
(4) J'ai déjà eu occasion de citer ces vers dans un de mes précédents volumes, Portraits littéraires, à propos de M. Cuviilier-Fleury. Me pardonnera-t-on d'avoir cru qu'ils pouvaient également trouver place dans un chapitre consacré à M. John Lemoinne ?
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lilanc. Il lut reçu le 2 mars 1876. Le directeur chargé de lui souhaiter la bienvenue était M. Cuvillier- Fleury. J^c mort — pardon, l'Immortel — dont ils avaient l'un et l'autre à faire l'éloge était Jules Janin, comme eux rédacteur du Journal des Débais. La fcte, on le voit, se passait en famille.
Sa réception académique prend place entre les deux épisodes les plus marquants de sa carrière de journaliste.
Rédacteur en chef des Débats pendant le siège de Paris, il combattit énergiquement les hommes de désordre. Son attitude fut plus courageuse encore après le 18 mars 1871, et rien ne lui fait plus honneur que les huit ou dix articles qu'il écrivit du 19 mars au 4 avril; le 5 avril, son journal était supprimé. M. John Lemoinne avait vu de près la Commune, et comme les hommes de la Commune étaient de vrais républicains, il se sentit moins de goût que jamais pour la République. Aussi, deux ans plus tard, en iSyS, lorsque le rétablissement de la monarchie parut possible, il sortit de sa réserve habituelle pour s'associer avec éclat au mouvement royaliste qui se prononçait de plus en plus dans le pays. Il le fit avec une sincérité, avec une émotion qui produisirent un effet considérable. Nul doute, si le Roi était alors rentré à Paris, que le rédacteur des Débats n'eût retrouvé, pour saluer son retour, l'enthousiasme qu'il avait ressenti, vingt-deux ans auparavant, à la vue du pape Pie IX traversant les rues de Rome au milieu des acclamations populaires. Le discours de M. Cuvillier-
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Fleury, dans la séance du 2 mars 1876, renferme à cet égard un témoignage significatif. « Un sentiment non moins vif, disait M. Cuvillier-Fleury en le recevant à l'Académie française, parut vous animer lorsque, vingt ans plus tard, deux branches d'un même tronc royal semblèrent près de s'unir pour rendre à la France, sous l'ombrage traditionnel d'une royauté nationale, les garanties monarchiques de la liberté » (i).
En 1877, tout est bien changé.
La Monarchie ne s'est pas faite. Le maréchal de Mac-Mahon est président delà République : et de cela M. Thiers, dont il a pris la place, lui veut mal de mort, et aussi M. Gambetta, le dauphin de M. Thiers. M. John Lemoinne et M. Cuvillier-Fleury ont passé, avec le Journal des Débats, dans le camp de M. Thiers. M. Cuvillier-Fleury a soixante-quinze ans; M. John Lemoinne en a soixante-deux; ils se jettent dans la lutte avec une ardeur toute juvénile, avec un feu, un emportement, une passion que jusque-là ils n'avaient point encore connus. Ils ont l'honneur d'être à l'Académie les confrères du duc de Broglie et de M. de Falloux, du duc de Noailles et de M. de Champagny : cela ne les empêchera pas de ressasser les vieilles rengaines du Siècle et de la République fi^ançaise contre la « Monarchie traditionnelle » et ses partisans, contre les « impénitents de l'ancien régime, acharnés à la réalisation d'espérances rétrogrades, chimères de
(i) Cuvillier-Fleury, loc. cit.
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leur orgueil, ne rêvant que le retour du passé, ne voulant rien conserver du présent » (ij. Ils les accuseront de vouloir « retourner au régime des substitutions, du droit d'aînesse et des majorats. » Ils rééditeront contre eux le vieux vers du bonhomme Andrieux :
Au char de la raison attelés par derrière.
Une fois lancé dans cette voie, le Journal des Débats ne s'arrêtera plus :
Le vieux coursier a senti l'aiguillon.
Ce n'est pas assez pour lui de jeter l'outrage aux partisans «du roy héréditaire »; il brûle des flots d'encens sur les autels de la République. « La France, s'écrie-t-il, est depuis deux cents ans à l'œuvre de cette fondation républicaine dont nous avons posé, depuis la chute du second Empire, une des profondes assises.... La République tient aux racines mêmes de la civilisation française. » Il pleure de tendresse en voyant la République « attirer à elle tous ces jeunes hommes, les Savary (!!!), les Léon Renault[\ ! !), les Paul de Rémusat, les Duvergier de Hauranne, les Waddington, les Léon Say. ^)
Et si la vue de cette ye««e^ar<ie réchauffe son vieux sang, n'ayez peur qu'il oublie de saluer aussi les vétérans, ces vieilles baj^bes de 1848, qu'il a eu le tort de méconnaître jadis. Gomme il a embrassé Savary et
(i) Journal des Débats^ 2 juillet 1877. — Article signe' Cuvillier- Fleury.
M. JOHN LEMOINNE 'igS
pressé Wilson sur son cœur, il serrera dans ses bras Martin Bernard et Madier de Montjau :
Non ego nunc dulci amplexu divellerer unquam !
Il aura d'affectueux retours, de tendres paroles pour « les re'publicains de la veille, \ts vieux légionnaires^ éprouvés par plus d'une campagne, heureuse ou non, depuis le commencement du siècle, qui ne manquaient pas au service de la cause. » — « Ceux-là, ajoute-t-il, se reposaient 5//r leur passent, c'est-à-dire, si je comprends bien, sur les conspirations qu'ils avaient ourdies contre la monarchie de Juillet, sur les émeutes de i83'2, de 1884, de iSSg, sur cette révolution de Février que le Jourîial des DébatSj je ne sais pourquoi, a tant maudite autrefois.
Des prophètes de mauvais augure essayaient bien de jeter leurs notes discordantes au milieu de ces effusions de M. John Lemoinne et de ses collaborateurs en faveur de la République, cette « terre promise », où plus heureux que M. Thiers, qui l'avait vue seulement du haut de la montagne, il leur était donné de poser le pied. Ils allaient répétant, ces prophètes fâcheux, ces esprits mal faits, que «la République conservatrice était une bêtise », et que, si elle semait, les radicaux récolteraient. Rien n'égalait la pitié dédaigneuse des réponses de M. John Lemoinne et de ses amis. — Des radicaux? Mais où les prenez- vous ? A peine en peut-on, avec de bons yeux, découvrir quelques-uns, aux trois quarts noyés, à bout d'haleine et de force : appareyit rari nantes. Le radicalisme? vous
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voulez rire. Vous savez bien que c'est tout bonnement un cpouvantail à l'adresse des naïfs, une tête de turc à l'usage des réactionnaires qui veulent se faire la main! « Voyons ! excepte le nom de République qui déplaît à certains délicats de la vie mondaine, excepté cela, en quoi le gouvernement républicaiîi a-t-il atteint les mœurs, les idées, les sentiments, les intérêts légitimes de qui que ce soit? Ceux qui redoutent les grèves et les coalitions d'ouvriers en ont-ils aperçu une seule?. . . On a proposé des amnisties prématurées et subversives. Les propositions de ce genre ont passé dans Tair comme des bourrasques qui Jie le troubloit qiû un instant. Le socialisme est mort, ou, comme l'a dit spirituellement (?) M. Thiers, « il a passé à l'étranger. » Le radicalisme, ?ious avons souvent montrée qu'il n était, si on veut bien le regarder en face, qu'u?i fantôme qui fait plus de peur que de inal » (i). Je n'insiste pas, ce serait trop cruel.
Après une telle campagne, où il ne laissait pas d'avoir reçu plus d'une blessure, M. John Lemoinne avait droit d'être admis aux Invalides. Le 23 février 1880, il fut nommé sénateur inamovible, en remplacement de M. Léonce de Lavergne, par 142 voix sur 255 votants.
La même année, le 17 avril, il était envoyé à
(i) Journal des DébatSy i«' novembre 1877.
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Bruxelles comme ministre ple'nipotentiaire. Il avait soixante-cinq ans : c'était un peu tard pour entrer dans la carrière et faire un stage diplomatique. Au bout d'une ou deux semaines, il donna sa démission.
De retour à Paris, il reprit le harnois du journaliste. Seulement, il lui arriva, en ses dernières années, de faire une infidélité grave au journal qui était le sien depuis plus de quarante ans. Tout en continuant d'écrire aux Débats, il donna chaque semaine un article au Matin. La punition ne se fit pas attendre. Il était, dans cette nouvelle feuille, au milieu de jeiuies qui n'avaient pas son talent, mais que le public pourtant n'hésitait pas à lui préférer. Son talent et son esprit n'avaient point baissé ; ils étaient restés les mêmes qu'autrefois; c'était le public qui avait changé.
Lorsque Bassompierre, après une longue absence, revint à la Cour et fut présenté à Louis XIII, s'apercevant que son habit et sa toilette, qui n'étaient plus à la mode, excitaient le sourire des jeunes gens, il dit ingénieusement au roi : « Vous le voyez. Sire, quand on est tombé dans votre disgrâce, on n'est pas seulement malheureux, on devient ridicule. » Ridicule, il s'en faut bien que M. John Lemoinne l'ait jamais été, lui resté jusqu'à la fin si spirituel. Mais il était devenu malheureux. Il aurait pu se consoler en se rappelant le mot de M"^^ de Motteville, que les restes du maréchal de Bassompierre valaient mieux que la jeunesse des plus polis de ce temps-là,
M. John Lemoinne est mort le 1.4 décembre i8q2,
2{)G M. JOHN LEMOINNK
suivant de près trois autres Immortels et laissant vide un quatrième fauteuil, qui ne sortira pas sans doute de la famille des Débats. Le jour où son successeur viendra prendre séance, son nom sera répété une dernière fois par les journaux, et tout sera dit. Le journaliste meurt tout entier, lorsqu'il n'a pas été l'homme d'un livre ou le soldat d'une cause.
6 février iSqS.
Le i^*" mars 1854, sept ou huit personnes suivaient un corbillard — le corbillard des pauvres — qui se dirigeait de la rue du Grand-Chantier vers le cimetière du Père-Lachaise. Le cercueil fut descendu dans la fosse commune. Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda : « Faut-il une croix? » Un des amis du mort, M. Barbet, répondit : « Non. » Pas un mot ne fut prononcé sur la tombe (2).
Celui que l'on enterrait ainsi, presque furtivement, était un grand écrivain, un des hommes dont le nom avait retenti le plus haut dans le monde, un de ceux qui avaient exercé sur leur siècle l'action la plus considérable, — Félicité-Robert de La Mennais.
Près de quarante ans se sont écoulés, et Lamen-
(i) Lamennais, d'après des documents inédits, par Alfred Roussel, de l'Oratoire de Rennes, deux volumes grand in-i6, avec portrait. — Hyacinthe Caillière, libraire-éditeur, à Rennes, place du Palais.
{2) Essai biographique sur M. F. de Lamennais, par A. Blaize.
nais(i) attend encore un biographe qui retrace, avec les détails qu'elle comporte, sa vie si éclatante, si agitée, si sombre, je dirais presque si tragique. Un de ses neveux, M. Ange Blaize, a publié sur lui, en i858,un Essai biogj^aphique, qui renferme des documents précieux, mais qui est loin d'avoir les développements nécessaires. Ce n'est qu'une esquisse. Tout récemment, un homme politique, M. SpuUcr, a fait paraître un volume intitulé: Lamennais. Q'tsi encore un essai, mais cette fois un « essai philosophique )> et qui ne nous apprend rien sur la vie du grand écrivain.
A défaut d'une véritable biographie de Lamennais, nous avons ses lettres, ses nombreuses correspondances, qui nous permettent de le suivre, à travers les phases si diverses de son existence, d'un bout à l'autre de cette vie coupée en deux parts, où se rencontrent tous les contrastes de la foi et du doute, de l'affirmation et du scepticisme.
En 1 859, M. Forgues, légataire de ses papiers, a publié deux volumes de Correspondance ^ de l'intérêt le plus vif, mais qui vont seulement de 1 8 1 8 à 1 840 (2). Les lettres composant ces deux volumes avaient été réunies et classées par Lamennais luimême. Il fut interdit par arrêt à M. Forgues d'en publier d'autres et de passer outre sur ce point à l'opposition de la famille (3).
(i) A partir de 1834, époque de sa rupture avec l'Eglise, Félicité de La Mennais ne signa plus quei*'. Lamennais, afin de mieux marquer en lui, sans doute, l'homme nouveau et l'abandon de toussessouvenirs.
(2) Œuvres posthumes de F. Lamennais, publiées selon le vœu de l'auteur, par E. D. Forgues. Correspondance, deux volumes in-8% 1 85g.
(3) Arrêt de la Cour d'appel de Paris, du 5 juin iSby.
En 1866, SOUS ce titre : Œuvres inédites de F, de Lamennais, M. Blaize, à son tour, donna deux volumes formés en très grande partie de lettres; elles ont trait principalement à la première pe'riode de la vie de l'écrivain.
Quatre ans plus tôt, en 1862, un des hommes qui ont le mieux connu les choses religieuses de notre siècle et qui en ont le mieux parlé, M. Eugène de la Gourncrie, avait édité les lettres adressées, de 1806 à i836, par les deux frères Lamennais, à M. Gabriel Brute, d'abord professeur au grand-séminaire de Rennes, puis missionnaire aux Etats-Unis d'Amérique, et, en dernier lieu, évêque de Vincennes, dans l'Etat d'Indiana. A la mort de celui-ci, en 1839, ces lettres passèrent dans les mains de Mgr John Hughes, archevêque de New-York, qui les transmit plus tard à M. Henry de Courcy, correspondant de VUnipeî^s aux Etats-Unis. Le paquet qui les contenait portait la note suivante, de la main de Mgr Brute:
Soixante-dix lettres des deux frères, Jean et Féli de La Mennais, extrêmement intéressantes pour les matières ecclésiastiques et littéraires et les affaires du temps.
Trésor littéraire à conserver, même après qu'il aura cessé d'être le trésor de l'amitié.
O mon Dieu ! acceptez cette séparation. Qu'elle m'est sensible après douze années!
Ce recueil présente, en effet, un rare intérêt. La
plupart des lettres, datées de iSof) à 1814, jettent un
jour nouveau sur les années les moins connues des
P deux frères. On y trouve les premiers jets de deux
puissantes veines, les premières confidences de deux âmes magnifiquement douc'es et qui alors vibraient à l'unisson. On y entend, suivant l'heureuse expression de M. Eugène de la Gournerie, « à coté de l'ardente voix de Tertullien, l'accent plus doux de saint P'rancois de Sales ».
Parmi les disciples de Lamennais, celui qui tient le premier rang est assurément l'abbé Gerbet, l'auteur de VEsquisse de Rome chrétienne et des Considérations sur le Dogme générateur de la Piété catholique. Il était venu à l'auteur de « l'Essai sur Tlndifférence, » bien avant Lacordaire et Montalembert, dès 1822. En 1824, il avait fondé, avec son ami Tabbé de Salinis, comme lui aumônier du collège royal de Henri IV, le Mémorial catholique auquel Lamennais avait aussitôt prêté une collaboration aussi active qu'éclatante. A son tour l'abbé Gerbet devint, en i83i, l'un des collaborateurs de V Avenir. Il ne se sépara du Maître qu'en 1884, après la publication des Paroles d'un Croyant. « La vie de l'abbé Gerbet, dit Sainte-Beuve dans ses Causeries du Lundi., est toute simple, tout unie, et elle n'eut qu'un seul épisode considérable : ce fut sa liaison avec l'abbé de Lamennais, auquel il s'était prêté et comme donné, durant des années, avec un dévouement affectueux qui n'eut pour limite et pour terme que la révolte finale de ce grand esprit immodéré. L'abbé Gerbet, après avoir rempli tous les devoirs d'une religieuse amitié, avoir attendu, avoir patienté et espéré, se retira en silence. Il avait été longtemps comme Nicole
LAMENNAIS 3oi
auprès d'Arnauld, c'est-à-dire un modérateur; il avait tant qu'il avait pu adouci bien des aspérités, sauvé bien des chocs; il ne se lassa que quand il n'y eut plus moyen de persister, et il revint alors à être tout à fait lui » (i).
La vie de Mgr Gerbet, mort évêque de Perpignan le 7 août 1864, a été écrite par M. l'abbé de Ladoue et a paru, en 1872, sous ce titre: Monseigneur Gerbet^ sa vicy ses œuvres et V Ecole menaisienne , C'est une ample et copieuse biographie, comme on en publie trop rarement en France; elle ne lorme pas moins de trois forts volumes in-8°. Le premier, qui va jusqu'à la fin de 1884, offre un tableau complet de l'Ecole menaisienne ; Lamennais y est au premier plan, et le livre renferme un très grand nombre de ses lettres. On y trouve, en particulier, celles qu'il écrivit pendant son séjour à Rome, de janvier à juillet 1882, et qui forment une des parties les plus importantes de sa Correspondance.
Non moins précieuse, au point de vue de la biographie du grand écrivain, est la publication faite en 1 886 par M. Arthur du Bois de la Villerabel sous le titre de : Confidences de Lamennais. Elle jcomprend cent cinquante-deux lettres adressées par Lamennais, de 182 1 à 1848, à un de ses amis de jeunesse, M. Louis Marion. Chrétien fidèle, âme généreuse, M. Marion n'était pas resté étranger aux entreprises des deux Lamennais : fondation de l'Institut des « Frères de l'instruction chrétienne; » Agence générale pour la
(i) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tom. VI, pag. 314.
« dcfcnscdela liberté religieuse, » création du journal VAvenh^, etc. Aux jours de sa puissance, sous la Restauration, Chateaubriand, qui connaissait et appréciait le mérite de son compatriote, avait voulu l'appeler à un poste important. M. Marion avait refusé. Il était Breton, et il ne voulait pas être autre chose. Il lui arriva pourtant d'être maire de sa commune et marguillier de sa paroisse, — la paroisse de Pleudihen ! Je crois même qu'il se laissa nommer conseiller d'arrondissement. Jamais il ne voulut monter plus haut. Jamais il ne quitta sa terre de Mordreuc, peu éloignée de la Chênaie, propriété des Lamennais. Il s'établit entre lui et ses voisins une intimité véritable. De toutes les Cory^espondances de Lamennais, celle qu'il entretint avec M. Marion est peut-être celle où il s'abandonne le plus, celle où il a mis le plus de son âme. Combien de fois, au milieu des agitations de sa vie, sa pensée ne dut-elle pas se reporter vers le toit de ce sage qui avait choisi la meilleure part, et à qui il écrivait de Paris, le 23 mars 1847 • ^^ Jouissez, cher ami, de votre air pur, de votre belle rivière, de vos tranquilles jardins. Il est doux au moins de penser que ceux qu'on aime ont trouvé dans la vie un sentier moins âpre que celui qu'on était soi-même destiné à gravir » (i).
A l'exemple de M. Marion, plusieurs des amis bretons de Lamennais, tout en réprouvant son apostasie, lui restèrent attachés jusqu'à la fin. De ce nombre fut M. le chanoine Mathurin Houet, supérieur de l'Ora-
{\) Confidences de Lamennais, pag. 322.
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toire de Rennes, mort le 3o mai i8go, à l'âge de 84 ans. Il avait été Tun des premiers disciples de l'auteur de VEssai su?' rindifféi^ence. A la Chênaie et à Malestroit, sa vie avait été pendant plusieurs années liée à celle du grand écrivain. Le jour où Lamennais rompit avec l'Eglise, l'abbé Houet ne le suivit point; il demeura ferme dans sa foi. Il continua cependant à le voir et à lui écrire. Jusqu'à la mort de celui qui était toujours pour lui « M. Féli », il voulut espérer, se confiant dans la miséricorde divine. Quand tout fut fini, il refusa de renoncer à cet espoir, qui avait été le sentiment le plus profond et le plus ardent de sa vie ; il lui paraissait impossible qu'à Theure suprême le regard de celui qui avait si longtemps et si éloquemment défendu l'Eglise n'eût pas été éclairé de « cette lumière pénétrante, inexorable, qui nous apparaît aux derniers moments comme le crépuscule de l'éternité » (i).
La foi de l'abbé Houet était trop éclairée pour être superstitieuse, et pourtant sur ce point il ne demandait pas mieux que de s'illusionner. Un jour, M. Alfred Roussel parlait devant lui de la triste fin de Lamennais. — « Ayons bon espoir », lui répondit M. Houet d'une voix émue. Puis il ajouta, sur un ton plus bas, comme s'il n'eût voulu être entendu que de lui-même : « Il a été révélé à une sainte religieuse que M. de Lamennais est sauvé » (2).
(i) Lettre de Lamennais à M. le marquis de Coriolis, du 7 juillet i83o. Correspondance éditée par M. Forgles, tom. II, pag. 147.
(2) Lamennais^ Waprès des documents inédits^ par Alhcd Roussel, tom. I^r^ pag. 6.
M. Houet avait réuni un grand nombre de lettres de Lamennais, de son frère l'abbé Jean, de ses principaux disciples. Ce sont ces lettres que publie aujour- 1 d'hui M. Alfred Roussel, les reliant entre elles par un % commentaire et des éclaircissements qui en rehaussent encore le prix.
Tout en condamnant les erreurs de Lamennais et la déplorable transformation de ses idées, M. Houet était resté convaincu de sa sincérité. Il n'admettait pas qu'on la mît en doute. M. Alfred Roussel rapporte à ce sujet l'anecdote suivante. Un jour que l'on parlait en sa présence de son ancien maître, quelqu'un vint à dire : « Il n'était pas de bonne foi ! » M. Houet, demeuré silencieux jusque-là, tressaillit à cette parole et s'écria : « Comment? M. de Lamennais n'était pas de bonne foi? Mais c'était l'homme le plus franc, le plus loyal que j'aie jamais rencontré! »
Pas plus que l'abbé Houet, M. Roussel ne met en doute la sincérité de Lamennais, et il semble même que l'objet principal de son livre soit de la faire ressortir. Je crois que tout le monde, après l'avoir lu, lui donnera cause gagnée. Il n'apparaît pas, en effet, que l'auteur des Paroles d'un Croyant ait été guidé, lors de sa rupture avec l'Eglise, par aucun mobile intéressé. Loin qu'il eût rien à gagner à cette rupture, elle lui faisait perdre, au contraire, une situation ad-
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mirable, une popularité immense, une véritable royauté intellectuelle. Elle le condamnait à l'isolement et à l'impuissance. Elle lui enlevait des amis nombreux, dévoués, enthousiastes, pour le rejeter dans un petit groupe de sectaires, ennemis de tout idéal et de toute grandeur. Il était un des plus grands génies de son temps ; il en était peut-être le plus grand écrivain. Rien ne lui était donc plus facile que de faire servir à son ambition, s'il en avait eu, son changement d'idées et d'opinions. Il n'en a retiré cependant d'autre profit qu'une pauvreté plus grande, et, par surcroît, un long emprisonnement (i). Sa vie dépose donc en faveur de sa sincérité. D'autres témoins, s'il en était besoin, déposeraient aussi pour elle. Je veux parler de tous ces amis de la première partie de sa vie que sa chute, son apostasie contristèrent si profondément, mais qui tous néanmoins lui demeurèrent attachés: le comte et la comtesse de Senilt-Pilsach, Mlle de Lucinière, Mlle de Trémereuc, M. Marion, M. Houet, M. Laurentie, le baron de Vitrolles, le marquis de Coriolis.
Si la bonne foi de Lamennais n'est pas douteuse, restent alors à trouver les causes du fatal changement qui l'a conduit à brûler ce qu'il avait adoré, à adorer ce qu'il avait brûlé.
La première, la plus incontestable de ces causes est
U) Le 26 décembre 1840, Lamennais fut condamné à un an de prison et à 2.000 francs d'amende pour sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement. Il paya l'amende jusqu'au dernier sou, et fit, jusqu'au dernier jour, à Sainte-Pélagie, le temps de prison.
3o6 LAMENNAIS
l'orgueil.. Celui de Lamennais était sans bornes. Il ne serait que trop aise' d'en multiplier les preuves. Je me bornerai à quelques témoignages décisifs, que je lui emprunterai à lui-même.
Un jour, étant encore tout enfant, il se promenait avec sa « bonne » sur les remparts de Saint-Malo. A l'aspect de la mer soulevée par une violente tempête, « il crut voir l'infini et sentir Dieu ». Etonné de ce qui se passait dans son âme, il se retourna vers la foule et se dit en lui-même : a Ils regardent ce que je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois. » Il ne racontait jamais cette anecdote sans ajouter : « Toutes les fois que mes souvenirs me reportent vers ces temps éloignés, une telle pensée d'orgueil dans un enfant de huit ans me fait encore frémir » (i).
M. Alfred Roussel nous donne une lettre de 1809, écrite par Lamennais, âgé alors de vingt-sept ans, à l'abbé Brute. J'y trouve ces lignes :
<( Ah ! que vous avez bien raison, et qu'une seule page, une seule ligne, un seul mot de saint François de Sales ou de Vlmitation est au-dessus de ces tristes et contentieuses brochures qui ne savent que flétrir et dessécher l'âme, la mienne surtout, déjà si froide, si aride. Mon Dieu! qui m'a jeté dans cette malheureuse voie? L'orgueil, oui, l'orgueil, je le sens, je le reconnais tous les jours. »
Et plus loin, dans la même lettre :
(c Même, je vous l'avouerai, cher ami, l'étude n'a
(i) Œuvres inédites de F. de Lamemiais, publiées par M. A. Blaize, tom. lef, pag. 8.
LAMENNAIS Soy
plus pour moi le même charme ; le cœur a trop de peine à s'y retrouver : je ne voudrais que l'amour, le doux, le pur, le divin amour, et aussi la pe'nitence qui en doit être pour moi la source. Comment donc se fait-il que tout m'ébranle, que tout m'entraîne, que tout me pousse hors de ce centre où la douce main de notre bon Maître cherche à me fixer dans un délicieux repos? Il faut bien que je le dise encore une fois, c'est l'orgueil qui m'agite et tend sans cesse à me séparer du Bien-Aimé » (i).
A l'époque même où il compose V Essai sur V Indifférence, son orgueil s'exalte, et il écrit : « Le second volume sera le plus important ; j'y développerai un nouveau système de défense du Christianisme contre tous les incrédules et hérétiques, système extrêmement simple d'où sortiront des preuves si rigoureuses qu'à moins de renoncer à dire : « Je suis, » il faudra que l'on dise Credo jusqu'au bout... » (2).
C'est l'orgueil qui lui faisait écrire sous la Restauration, à l'adresse des ministres du roi Charles X, cette menace sinistre : « Je leur ferai voir ce que c'est qu'un prêtre. »
C'est l'orgueil qui lui inspirait, dès ce temps, des pensées d'une hardiesse étrange, dans ces entretiens intimes où sa parole coulait lumineuse, éblouissante, effrayante parfois, mais jamais contredite, car Tabbé
(i) A. Roussel, tom. !•''', pag. 22.
(2) Lettres inédites de J.-M. et de F. de Lamennais, adressées à Mgr Brute, avec une iniroduction par Eugène de la Gournerik, pag. 140. — Lettre du 22 février 18 18.
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de Lamennais ou s'irritait, ou se taisait des qu'il n'e'tait pas assuré d'un assentiment absolu. Dans l'étd de 1825, Berryer l'était ailé voir à la Chênaie. Un jour, tous les deux, le grand écrivain et le grand orateur, penseurs et poètes l'un et l'autre, s'acheminèrent dans la campagne. Ils s'assirent sous un chêne, au sommet d'un coteau d'où la vue s'étendait au loin sur une nature resplendissante. La conversation, d'abord familière, s'éleva par degrés, abordant les questions les plus hautes et les plus difficiles. Lamennais, avec une éloquence admirable, développa les thèses les plus audacieuses. Il dit une partie des choses qu'il a depuis exposées dans son Esquisse d'une philosO' phie (i). Tout à coup, Berryer, qui l'avait écouté jusque-là surpris et captivé, Berryer se lève, et, avec cette voix qui remuait les entrailles : « Mon ami, cria-t-il, vous me faites peur ! Vous serez sectaire ! et je pressens le mal que vous ferez à l'empire qu'en ce moment vous exercez sur moi. )> Et il se tut. L'abbé de Lamennais lui répondit: « Puissé-je rentrer plutôt dans le ventre de ma mère ! » et il se leva à son tour ; et tous les deux revinrent à la maison, emportant une impression mystérieuse de cet échange de solennelles paroles. Peu après son retour à Paris, Berryer raconta à M. Laurentie, leur ami commun, cette scène pleine de présages (2).
{i) Esquisse d'une philosophie, par F. Lamennais. Quatre volumes in-8% 1841-1846.
(2) Articles de M. Laurentie sur VAbbé de Lamennais, dOiTis, VUnion de mars 1854. — Mélanges, par M. Laurentie, tom. II, pag. 714.
LAMENNAIS Soy
Chez Lamennais, la fougue du tempérament, la puissance et la vivacité de l'imagination, l'irritabilité du caractère étaient extrêmes. Autant de causes qui, jointes à son orgueil, amenèrent sa chute et l'expliquent, sans qu'il soit besoin d'en chercher le motif dans l'absence de bonne foi et de sincérité. Sainte- Beuve, qui ne l'aimait guère, surtout depuis que Lamennais s'était permis de dire un jour que « sa critique n'était que du marivaudage », — Sainte-Beuve était, je crois, dans le vrai lorsqu'il écrivait, en i85o: « De lui (Lamennais) on peut dire tout ce qu'on voudra, mais non pas qu'il est un homme calculé » (i).
Si M. Alfred Roussel s'est surtout proposé d'écarter de la mémoire de Lamennais le reproche de m.auvaise foi et de duplicité, il a pleinement atteint son but. Son ambition ne va d'ailleurs qu'à réhabiliter, non l'écrivain (il n'en aura jamais besoin), ni le philosophe tombé dans les négations de la libre pensée (il ne saurait l'être), mais l'homme, simplementl'homme. Ce n'est pas à dire pourtant que le livre de M. Roussel soit consacré tout entier à cette unique question de la bonne foi de Lamennais. L'intérêt de sa publication va bien au delà.
Les papiers de l'abbé Houet renfermaientun grand nombre de documents inédits, émanés de Lamennais
(i; Causeries du lundis t. II, pag. 287.
3lO LAMENNAIS
et de ses disciples, ou de son frère, l'abbé Jean. Leur abondance aurait permis à M. Roussel d'écrire une biographie complète. 11 a reculé devant cette tâche, assurément très difficile, mais qui n'eût pas été audessus de son raient. Il s'est contenté de publier, suivant leur ordre chronologique, les pièces qu'il avait entre les mains, et de les accompagner, au fur et à mesure que l'occasion l'exigeait, des explications nécessaires. (( Ce que nous présentons au public, dit-il dans son introduction, ce n'est pas une moisson ; c'est une simple gerbe, mais une gerbe composée d'épis tombés, pour la plupart, de la main même de Lamennais ou du moins ramassés dans son champ ; cela doit suffire, pensons-nous, pour les sauver de l'indifférence et de l'oubli. )>
Les lettres de Lamennais sont admirables. Nulle part, plus que dans sa Coi^respondance, il ne s*est montré grand écrivain. C'était avant tout un passionné. « J'ai reçu de la Providence, disait-il un jour à Sainte- Beuve, une faculté heureuse dont je la remercie, la faculté de me passionner toujours pour ce que je crois la vérité, pour ce qui me paraît tel actuellement. Je m^y porte à l'instant comme à un devoir, sans trop me soucier de ce que j'ai pu dire autrefois. )> A cette faculté de se passionner sans cesse et à tout propos, il joignait une âme de feu, une imagination ardente, une netteté et un éclat de style incomparables; et tout cela il le mettait dans ses lettres. Rarement écrivait-il de simples billets. Presque toujours, emporté par sa fougue naturelle, plus encore que par sa prodigieuse
facilité de plume, il e'crivait longuement. Il m'est arrivé bien des fois de lire quelques-unes de ses lettres au sortir de la lecture des lettres d'un Sainte-Beuve ou d'un Doudan. Rien ne permet mieux d'apprécier quelle distance il y a entre l'esprit et la passion, entre l'étincelle et l'incendie, entre le talent et le génie. Les lettres de Lamennais sont des lettres de génie.
Ce qui a nui à leur succès, c'est le pessimisme dont elles sont empreintes à chaque page. Il était jeune encore; il ne connaissait encore ni les ennemis et les envieux, ni les grandes douleurs et les amères déceptions; et déjà l'abbé Tesseyre écrivait de lui à l'abbé Jean : « Notre cher Féli me ferait presque aimer le Misanthrope. » En réalité, ce nouvel Alceste est bien autrement dur et âpre que celui de Molière. Il ne voit partout que des fripons et des bandits, des corsaires et des pirates. Victor Hugo se flattait, je le crois bien, d'avoir atteint dans son Napoléon le petit les dernières limites de l'outrage, Viiltima Thule de l'hyperbole. Il se trompait. Lamennais, avant lui, dans sa Coî^respondancey avait, pendant trente ans, avec une violence inouïe, prodigué à tous les puissants du jour le mépris, l'injure et l'anathème. Il avait encore plus insulté Louis-Philippe que Victor Hugo ne devait insulter plus tard celui qu'il appelait « M... Bonaparte ». Si les deux poètes — car Lamennais aussi en était un — rivalisaient de colère et de haine, la supériorité reste à Lamennais, au point de vue littéraire. Tandis que Victor Hugo se préoccupe surtout de l'effet à produire et fait œuvre d'artiste, tandis qu'il
3l2 LAMENNAIS
cisèle SCS injures et polit ses outrages, Lamennais apporte, dans ses colères furieuses, une sincérité absolue, une bonne foi naïve, une crédulité d'enfant. Sa phrase, comme sa haine, coule de source et vient de l'abondance du cœur. Il ne se bat pas les flancs, il ne s'agite ni ne se démène. Sa violence est naturelle, sa colère n'a rien de factice. C'est un pamphlétaire qui s'ignore, et c'est pour cela qu'il est peut-être le plus grand que nous ayons jamais eu. D'autant plus grand, d'autant plus admirable (je ne le juge ici, encore une fois, qu'au point de vue littéraire) qu'au milieu de tous ces vertiges, de toutes ces frénésies, il lui échappe à chaque instant des paroles ravissantes de douceur. Il écrit, par exemple, au plus fort de ses luttes, à une vieille et fidèle amie, M"^^ de Senfft :
« Je prends un plaisir extrême à voir cette vie passer comme l'oiseau qu'on entrevoit à peine, et qui ne laisse point de trace dans les airs. Et quand, après cela, j'arrête mes regards sur cette immense Eternité, fixe, immobile, vaste comme mon cœur, inépuisable comme ses désirs, je voudrais, je voudrais m'élancer dans ses profondeurs. Mais^ patience ! allons jusqu'au bout; le bout n'est pas loin. Et puis le repos, la joie, l'éternelle vision de tout h'iQn jfacie ad faciem ! »
Dans une lettre à M. de Vitrolles qui avait perdu sa fille :
<c II n'y a qu'un voile entre elle et vous, que cette certitude vous console ! Nous nous en allons vers notre vraie patrie, vers la maison de notre père; mais, à l'entrée, il y a un passage où deux ne sauraient mar-
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cher de front, et où l'on cesse un moment de se voir : c'est là tout. »
A M'^^ de SenfTt encore, au moment où il se disposait à publier les Pat^oles d'un Croyant (19 février i834) :
« Vous allez entrer dans le printemps, plus hâtif qu'en France dans le pays que vous habitez (Florence). J'espère qu'il aura sur votre santé une influence heureuse ; abandonnez-vous à ce qu'a de si doux cette saison de renaissance; faites-vous fleur avec les fleurs. Nous perdons, par notre faute, une partie, et la plus grande, des bienfaits du créateur; il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir, par je ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nousmêmes. Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui, nous nous en faisons une, composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins; — fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de l'Océan immense » (i).
A côté des lettres de Lamennais, d'autres, presque aussi intéressantes, figurent en grand nombre dans le livre de M. Roussel. Elles sont de l'abbé Jean, le frère aîné du grand écrivain, homme admirable, chez qui le caractère était à la hauteur du talent, et qui, après avoir créé en Bretagne une congrégation de femmes, sous le vocable de « la Providence )>, pour
(i) Voir, pour ces citations et nombre d'autres, non moins remarquables, la Causerie de Sainte-Beuve, au tome I" des Nouveaux lundis.
3 14 LAMKNNAIS
l'éducation des petites filles, fonda l'institut des « Frères de l'instruction chrc'tienne », répandu aujourd'hui dans le monde entier. De cette famille des Lamennais on pourrait dire aussi ce que Lamartine a dit de celle des de Maistre : « G'c'tait une couvc'e d'hommes extraordinaires » (i).
Malgré l'intérêt de ces lettres des deux frères, ce qui attirera surtout le lecteur dans l'ouvrage de M. Roussel, ce sont les pages consacrées à la Chênaie et au groupe de jeunes hommes réunis en ce lieu autour de celui qu'ils appelaient « M. Féli », pendant les dernières années de la Restauration et au lendemain de i83o.
La Chênaie, à deux lieues de Dinan, était un vieux logis breton, où de tout temps l'auteur de VEssai sur rindifféi^ence avait aimé à aller chercher la liberté, le repos et l'étude, lorsqu'il était fatigué du bruit : Oblitus omnium^ oblipisce?idus et illis {2). Il nous représente cette habitation de famille comm.e un « tout petit ermitage ». Ses amis néanmoins lui donnaient le titre de « Château », « Le château, dit Maurice de Guérin, est vêtu de blanc et se laisse entrevoir dans le lointain à travers les clairières. » — Un grand jardin, une terrasse plantée de tilleuls, à l'extrémité de laquelle s'élevait la petite chapelle bâtie par les deux frères en 18 10, un étang à l'est, puis un vaste horizon de bois : tel était l'aspect de cette solitude à laquelle se rattachaient pour Lamennais tous les sou-
(i) Lamartine, Souvenirs et Portraits, tom. I^^, pag. 177. (2) Lettre à l'abbé Brute, du 6 août 1817.
venirs qui peuvent le mieux rafraîchir l'ame, ceux de l'enfance, de l'amitié et de la piété (i). C'est là que, pendant huit ans, de 1825 à i833, vinrent à lui ceux que ses livres avaient éclairés ou édifiés. Beaucoup y restaient longtemps, retenus par les charmes de l'hospitalité la plus douce, heureux de s'y former, sous les yeux du maître, à la défense de la religion, qui était le but de leur vie. L'abbé Gerbet y avait presque fixé sa demeure. A côté de cet aimable et admirable abbé Gerbet, la Chênaie abrita tour à tour Edmond de Cazalcs, Léon et Eugène Bore, AL de Coux, Tabbé Rohrbacher, l'abbé Blanc, l'abbé Bornet, M. de Hercé, l'abbé Lacordaire, Charles de Montalembert, l'abbé de Salinis, Tabbé de Scorbiac, Eloi Jourdain (2), Cyprien Robert, La Provotaye, Daniel, du Breil de Marzan, Hippolyte de la Morvonnais, Maurice de Guérin. Dans ce cercle intime, Lamennais se livrait tout entier: «Impossible d'imaginer, àmoinsdel'avoir entendu, écrit Maurice de Guérin, le charme de ces causeries où il se laisse aller à l'entraînement de son imagination : philosophie, politique, vo3^ages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, lesplus saillantes, les plusincisives »(3). Il réunissait chaque jour ses disciples dans la chapelle rustique élevée par ses soins. Là, il célébrait tous les
(1) EugèncDELA GovnnEniE. Introduction. Lettres inédites de J.-M. et de F. de Lamennais^ pag. 44.
(2) Auteur de plusieurs ouvrages religieux publiés sous le pseudonyme de Charles Sainte-Foy.
(3) Reliquiœ, t. il, p. Sy.
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matins le saint sacrifice en leur présence, et les conviait au banquet eucharistique où il leur distribuait de ses mains la manne céleste, le pain des forts. Dans le cours de la journée, on revenait souvent prier dans cet oratoire. Le soir, on y faisait une dernière visite au saint Sacrement, et à certains jours on chantait un salut solennel. Peu de mois avant la dispersion, qui eut lieu le 7 septembre i833, Lamennais eut avec ses jeunes amis une série d'entretiens sur la « Vie spirituelle. » Ces entretiens, au nombre de seize, ont été recueillis par M. Houet. M. Alfred Roussel les a reproduits mtégralement, et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes de son livre (i).
Le Cénacle catholique de la Chênaie est contemporain du Cénacle romantique, contemporain aussi de cet autre Cénacle où se réunissaient les disciples de Saint-Simon. En ce temps-là on vivait de la vie de l'âme et de l'intelligence ; on s'enflammait, on luttait pour des idées. Nous avons changé tout cela; nous avons mis le cœur à droite; nous avons remplacé les « Cénacles )> d'autrefois par des « Syndicats de garantie ».
Je sais grand gré, pour ma part, à M. Alfred Roussel d'avoir fait revivre ces souvenirs. Malgré tout, le Lamennais de V Essai sur rindifférence^ le « AL Féli » de la Chênaie nous appartient. Ce vieux coin de Bretagne doit nous rester cher comme il demeura cher, jusqu'au dernier jour, à l'illustre et malheureux écrivain. Longtemps après avoir quitté la Chênaie pour
(i) Tom. II, chap. m et iv.
n'y plus revenir, il en parlait en ces termes dans une lettre adressée à l'ami auquel il en avait confié la gestion et qui lui parlait d'y faire abattre quelques arbres:
« Quoique je ne doive jamais, selon toute apparence, revoir la Chênaie, j'y tiens toujours par mes souvenirs, et je n'ai pu me représenter ce joli coteau, si soigné par moi, dépouillé de sa parure, nu en partie, sans en éprouver une vive peine. Qu'est-ce qu'un peu d'argent près de cela? J'erre encore en imagination sous ces arbres dans la sève desquels coule ma vieille vie. Eux partis, il me semble que je resterais seul en ce monde. D'autres les abattront, je le sais bien, mais alors je ne serai plus. Je demande donc grâce pour ces pauvres arbres ; leur caducité ne ressemble que trop à la mienne, et ceux qui m'ont vu naître, je ne ne veux pas les voir mourir » (i).
Il m'est doux de laisser le lecteur sous l'impression de ces paroles touchantes.
(i) Lettre à M. Marion, du 3i décembre 1844. — Confidences de Lamennais, pag. 3oi.
6 mars 1892.
%^)i^)^Mék^^^^^
L'ouvrage du P. Delaporte, Du Merveilleux da?is la littérature française sous le règne de Louis XIV, fut d'abord une thèse en Sorbonne.
Par plus d'un côté, ce livre, où il est longuement parlé de Boileau et de Charles Perrault, de La Motte et de M"^'^ Dacier, rappelle une autre thèse, qui fit grand bruit il y a quelque trente ans et mit incontinent son auteur sur le chemin de TAcadcmie française : je veux parler de V Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par Hippolyte Rigault.
Entre le brillant universitaire et le savant jésuite, les rapports, ce me semble, sont nombreux : ils ont en commun l'amour des lettres, le culte des grands écrivains du siècle de Louis XIV, l'érudition et le goût, de l'urbanité, de la grâce, infiniment d'es-
(i) Du Merveilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XIV, I vol. in-8, Paris, Retaux et fils, éditeurs, rue Bonaparte. — De Historia Galliœ, publica, privata, litteraria, régnante LudO' vico XÏV, latinis versibus a Jesuitis gallis scripta, i vol. in-8, Paris, 1891, Retaux et fils, — L'Art poétique de Boileau commenté par Boileau et par ses contemporains, 3 volumes, in-8; Lille, Desclée ; de Brouwers et C", 1888. — Récits et Légendes, 6» édition, 2 vol. in-8, 1891, Retaux et fils.
prit ; bons écrivains tous les deux et type achevé, l'un et l'autre, de ce que le xvii^ siècle appelait Vhonnùte homme.
Avec cela, comme il convient, quelques diiTc'rences. Hippolyte Rigault prenait volontiers, hors de sa chaire, des airs légers et mondains. Ses Causeries de quinzaine diU Journal des Débats étaient sa principale affaire. Il soignait ses leçons de la Sorbonne, mais il soignait plus encore ses Courriers de Paris: plus qu'à tout le reste, il tenait à ses succès de chroniqueur. Son triomphe eût été de faire oublier à ses lecteurs — et il n'y parvenait pas toujours — qu'il était universitaire et professeur. Le P. Delaporte ne met rien au-dessus de son titre de jésuite. Avoir été professeur est sa joie et son orgueil. C'està ses anciens élèves qu'il songe surtout en écrivant; ce sont leurs suffrages qu'il ambitionne par-dessus tous les autres. Inculquer aux jeunes gens l'amour du bien, le goût du beau, le culte du vrai, voilà sa constante préoccupation, son but invariable. A peine descendu de chaire, Hippolyte Rigault se hâtait de dépouiller sa robe: le P. Delaporte ne changerait pas la sienne, même contre un habit d'académicien.
Etre académicien, c'était là, pour Rigault, la grande, sinon l'unique question, le to be or not to be. Il n'écrivait pas une page qui ne visât ce but et ne permît aux malins de lui dire, dans cette langue latine qu'il comprenait et traduisait si bien :
Pro viridi palma nunc fervidus omnia scribis.
Le P. Delaporte n'a jamais eu le moindre accès de fièvre verte^ de cette fièvre des Quarante, pire que la fièvre quarte. 11 n'a même jamais médit de la docte compagnie, signe particulier auquel se reconnaissent ceux qui aspireront un jour à en faire partie. Tout au plus s'est-il permis un jour de lui décocher cette innocente épigramme :
Donc Ampère — Guiraud Timmortel étant mort — Fut admis quarantième en ce monde où... l'on dort (i).
^ H. Rigault, enfin, comme tout bon rédacteur des Débats^ avait un faible pour les jansénistes; toute occasion lui était bonne de célébrer le talent des écrivains de Port-Royal; il n'était pas pour rien le collaborateur de M. de Sacy. On pense bien qu'il
JfL n'en va pas de même avec le P. Delaporte. Il ne rencontre jamais sur sa route le grand Arnauld, Le Maistre ou Nicole sans les houspiller de la belle façon; et au besoin, si la prose ne suffit pas, le vers même est de la partie (2).
N'importe ! En dépit de ces petites différences, il me paraît bien que l'auteur de la Querelle des anciens et des modernes et l'auteur Du Merveilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XIV se peuvent rapprocher l'un de l'autre, que leur talent a plus d'une affinité, leur esprit plus d'une ressemblance, et que
(i) Vépée d'un Académicien. Récits et Légendes. Deuxième série, pag. 5.
(2) Récits et Légendes. Deuxième série, pag. 88. Une bien bonne lecture.
32 2 LE I'. V. DKLAPORTE
tous les deux méritent d'être goûtes et applaudis, non seulement à la Sorbonne, mais au delà :
Iliacos intra muros laudentur et ultra.
Un jour l'avocat Brossette, qui fut douze ans l'intime confident de Boileau, énumerait à celui-ci les « découvertes )> qu'il faisait à travers les œuvres de son illustre maître : « A l'air dont vous y allez, s'e'cria le poète, vous saurez mieux votre Boileau que moimême » (i).
Je crois bien que le P. Delaporte sait encore mieux son Boileau que l'avocat lyonnais. Son commentaire de VArt poétique ne forme pas moins de trois volumes. Le poème a onze cents vers; le commentaire a onze cent trente-six pages.
Boileau a inscrit ces deux vers presque en tête de VArt poétique :
Un auteur, quelque/ois trop plein de son objet, Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet.
Le p. Delaporte a épuisé le sien ; mais je ne crois pas que le lecteur soit tenté de lui en faire reproche. Si je ne me trompe, voici comment s'est fait son ouvrage. Il a commencé par lire, plume en main, tous les auteurs du xvii^ siècle ; je dis tous, depuis
(i) Brossette, Œuvres de Boileau, édition de Genève, Avertissement,
les plus illustres jusqu'aux plus dédaignés, et non seulement tous les livres, mais les recueils plus ou moins littéraires, voire même les anas. Il a multiplié les extraits, entassant les faits, les anecdotes, les citations, jusqu'au jour où, la moisson terminée, le dernier épi ramassé, il s'est trouvé en face d'un énorme amas de prose, de vers, de noms et de dates: rudis indigestaqiie moles.
Restait à introduire de l'ordre dans ce chaos ; avant de rentrer les épis, il fallait les mettre en gerbes. C'est ce que le P. Delaporte a fait avec un soin diligent. Ayant besoin d'un cadre pour réunir ces innombrables notes, il a choisi V Art poétique de Boileau. Les onze cents vers du poème ont été pour lui autant de liens dont il s'est servi pour nouer chacune de ses gerbes. Mais pourquoi ce choix? Pourquoi tant de personnages et tant de choses dans un commentaire de VArt poétique ? La raison, la voici. Boileau fut l'écho tout autant que l'oracle de son époque. Tout ce qu'il a écrit avait été dit ou fut répété par son siècle. Il en fut le témoin plus encore que le juge, « un témoin qui dépose ce qu'il a vu et ouï )> (i). C'est là justement ce qui permettait à Brossette d'écrire en tête de ses Eclaircissements : « C'est l'histoire secrète des ouvrages de M. Despréaux; mais c'est aussi en quelque façon l'histoire de son siècle w (2). Cette histoire, elle est bien plus encore dans les trois volumes du P. Delaporte. Les contemporains de Boileau y déti-
(i) Vaugelas, Remarques.
(2) Edition de Genève, Avertissement.
324 LI-: I'. \. UKI.APORTE
lent tour à tour, avec leurs œuvres, leurs jugements, leurs doctrines et leurs querelles pacifiques; — les gens de lettres de toute valeur, écrivains litres au Parnasse, menu peuple, et « racaille », qui ont vécu, parle, imprimé entre les deux dates de la naissance et de la mort de Boileau, entre i636 et 171 1. La liste seule de leurs noms, à la fin du dernier volume, remplit cinquante-cinq pages. La belle occasion, — et combien l'auraient mise à profit ! — d'intituler le livre : Boileau, sa Vie et son Temps, ou encore : Boileau et les Hommes de lettj^es au XV 11^ siècle^ ou, à tout le moins : Boileau et ses contempoi^ains l Au lieu de cela, le P. Delaporte a intitulé son ouvrage : L'Art poétique de Boileau, commenté par^ Boileau et ses contemporains. On n'est pas plus jésuite! A tous
ceux qui ne se laisseront pas effrayer par ce titre rébarbatif et qui ouvriront ces trois volumes, je puis promettre une lecture des plus attrayantes, toute pleine de surprises, de découvertes, d'heureuses et piquantes trouvailles. Jamais l'érudition ne fut plus aimable; jamais on ne mit plus d'art, plus d'adresse si l'on veut, à enchâsser des citations :
Il y a de l'adresse à bien cueillir les roses.
C'est un vers de Théophile, et il va sans dire que ce n'est pas moi qui l'ai trouvé: c'est le P. Delaporte qui l'a cueilli dans le Menagiana^ au tome P'", page 162, de l'édition de 171 5.
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles ; L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités (i).
Ces quatre lignes prosaïques sont, je crois, celles que Ton cite le plus souvent quand on rappelle les ide'es de Boileau sur le merveilleux chrétien. Dans son Commentaire y le P. Delaporte avait donné d'intéressants détails sur cette question (2). Il l'a reprise à nouveau, pour l'étudier cette fois sous toutes ses faces, dans le livre que j'ai signalé en commençant et dont je rappelle ici le titre : Du Mej^veilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XIV (3).
Comment le xvii® siècle, ce siècle si éminemment chrétien, a-t-il professé, dans la poésie en général et dans la poésie épique en particulier, la théorie formulée par Boileau?
Deux causes expliquent cette contradiction et donnent la clef de ce problème.
Le xvii^ siècle était un siècle de tradition et d'autorité. Il ne voulut pas répudier l'héritage de la Renaissance, rompre avec l'antiquité classique, legs de ses devanciers. Il redoutait de rien changer, de
(i) UArt poétique^ chant III.
(2) Tom. II, pag, 318-3-0.
(3) Un vol. in-8% de 424 pag.
326 \.V. I'. V. DFI.APOF^TE
rien innover. Substituera la mythologie, à ces dieux « éclos du cerveau des poètes », le merveilleux chrétien, le Dieu de la Bible et de rr>an^ile, c'eut été abandonner le connu pour l'incertain, pour le nouveau. On n'avait point de modèles, et l'on n'osa en essayer.
Joignez à cette première cause la crainte de profaner les choses sacrées. Ces chrétiens, ces contemporains de Bourdaloue et de Bossuet, de Fénelon et de Pascal, voyaient un péril, presque un sacrilège, à faire de leur foi un divertissement pour leur esprit. Leur piété même leur était un motif de préférer aux mystères et à la poésie de la religion les amusements de la fable.
Il n'}^ eut pas unanimité cependant. Plus d'un, parmi les poètes du siècle de Louis XIV, se déclara partisan du merveilleux chrétien. La cause était bonne, elle ne laissa pas d'être assez bien défendue, au moins surle terraindes principes. DesmaretsdeSaint-Sorlin, Charles PerraultetCarel de Sainte-Gardeapportèrent, dans leur querelle avec Despréaux, d'excellentes raisons, les mêmes à peu près que celles qui triompheront plus tard avec Chateaubriand et le Génie du Christianisme, Mais celui peut-être qui fit le mieux justice des théories du merveilleux païen fut un champion assez peu célèbre, même en son temps, M. Frain du Tremblay, de l'Académie royale d'Angers. Le P. Delaporte a donné de curieux extraits de ses Discours sur Vorigine de la poésie^ sur son usage et sur le bon goût. L'orateur angevin ne ménage pas ces Messieurs du Parquasse, qui imposent par décret aux
poètes chrétiens les vieilles sornettes du paganisme, et qui ne savent « se défaire de tous ces mauvais restes de la poussière du collège ». — « Nos poètes, dit-il, doivent laisser aux Grecs ce qui ne peut convenir qu'aux Grecs. Et ils ont moins de raison de mettre à tout moment dans leurs vers le Parnasse et le Pinde qu'il n'y en aurait d*y mettre Vaugirard et Montmartre. » A la fin, son bon sens lui dicte une prophétie aujourd'hui réalisée : « Tl faut espérer que de si faux préjugés se dissiperont un jour, et que l'on proscrira la fable de la poésie. Au moins ce que je dis servira peut-être à interrompre en quelque manière un abus si honteux, et à ramener quelque jour les poètes aux lumières de la vérité et de la raison. »
Malheureusement, lorsqu'il leur fallut passer de la théorie à la pratique et mettre en œuvre leur doctrine, les champions du merveilleux chrétien faillirent lourdement à la tâche. Des vingt ou trente poèmes épiques, héroïques ou sacrés, parus sous le règne de Louis XIV, pas un seul qui ne soit manqué, depuis le Moise sauvée de Saint- Amant, publié en i653, jusqu'à VAdam de Ch. Perrault, publié en 1697. ^^ P. Delaporte a-t-il lu ces trois ou quatre cent mille alexandrins ? Il en est bien capable! En tout cas, chose rare chez ceux qui exhument des auteurs et des œuvres oubliés, il n'a pas essayé de les surfaire. Il n'a tenté de réhabiliter aucune de ces épopées du xvii^ siècle, non pas même le Clovis de Desmarets, lequel fut pourtant un des plus fougueux adversaires de MeS' sieurs de Port-Royal, ni le Saint-Louis du P. Le
328 I.K f. V. DELAHOI^TE
Moyne, lequel faisait partie de la société de Jésus (i).
Le xvii*^ siècle connut d'ailleurs et tenta d'autres genres de merveilleux que le mei^veilleux pàien et le merveilleux cJuxUien.
Dans le pocrne héroï-comique, Boileau inventa ou rajeunit les divinités allégoriques: la Discorde, la Renommée, la Mollesse, la Nuit..., pâles fantômes qui souriront au génie de Voltaire. La Henriade se peuplera de ces froides abstractions.
Dans ses Contes^ Perrault revient aux vieilles légendes gauloises : les fées, les ogres, les naiJiSy les bottes et les souliers magiques. Il le fait avec un tel bonheur que ces Contes de ma Mère /'Qr^sont jeunes encore comme au premier jour, et que la prophétie de leur auteur est en train de se réaliser :
... Tant que, dans le monde, on aura des enfants, Des mères, et des mères grands, On en gardera la mémoire (2).
Même au xvii* siècle, on connaît les lutins, les sylphes et les gnomes^ rajeunis, au xix^, par nos ballades romantiques. L'abbé de Montfaucon de Villars, mort en 1673, les remit en scène dans son Comte de Gabalis. M"^® de Sévigné l'appelle, dans une de ses lettres, « l'auteur des sylphides, des gnomes et des salamandres (3). »
(i) Voir l'ouvrage du P. H. Chérot, S. J.: Etude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne, — Picard, éditeur, 1887.
(2) Peau d'Ane mis en vers, fin.
(3) Lettre du 16 septembre 1671,
Enfin le bon La Fontaine prit pour acteurs de sa comédie à cent actes divers un Parnasse familier, bourgeois, rapetissé à la taille du sujet. « Les arbres et les plantes » y sont « créatures parlantes », et « même les poissons ».
Le loup y parle au chien en langage des dieux (i).
Cette fois encore le P. Delaporte n'a abandonné son sujet qu'après l'avoir épuisé. Peut-être a-t-il parlé trop longuement des fées et du merveilleux féerique. Il y a là un hors-d'œuvre ou tout au moins une digression. Et pourtant je ne la voudrais pas retrancher, tant elle abonde en recherches curieuses et en piquants détails. Heureux les livres auxquels on ne peut adresser d'autre reproche que d'être trop pleins, trop riches, de donner plus qu'on ne leur demande !
C'est encore un intéressant chapitre d'histoire littéraire que le P. Delaporte a écrit dans sa thèse latine : De Historia Galliœ piiblica^ privata^ litteraria, régnante Lndoinco XlV^latinisversibiis a Jesuitis gallis scrîpta,
La République a proscrit le vers latin: il n'était plus dans le mouvement. C'est M. Jules Simon qui a édicté contre lui je ne sais quel article 7, — le doux
{\) Fables, liv. IX, i.
33() LE F. V. DHLAPOKTE
Jules Simon lui-mcinc, animé à son endroit d'une haine furieuse, implacable :
Impiger, iracundus, inexorabilis, acer.
Chassé de TUniversité, il a trouvé un asile dans les collèges libres. Les jésuites surtout lui sont restés fidèles, et ils ont eu raison. Il a cela pour lui d'avoir été aimé par tous ceux qui ont eu le goût des lettres. <( Pour moi, écrivait un jour Sainte-Beuve, j'ai beaucoup aimé les vers latins; j'en ai fait avec un goût décidé, je l'avoue, et j'ai cru par là pénétrer plus avant dans le secret de la muse antique » (i).
Le xvii^ siècle a été l'âge d'or du vers latin : on n'en écrivait pas plus mal pour cela en français. « Et voit-on, dit le P. Brumoy, que le Parnasse français ait été plus florissant que quand il s'est vu réuni au Parnasse latin? Le double coteau tire sa lumière l'un de l'autre » (2). — « Personne, disait encore le P. Brumoy, n'aura la clef ni de l'ingénieux Ovide, ni du sage Virgile, ni du galant Horace, s'il ne s'est pour ainsi dire naturalisé dans le siècle d'Auguste... Sans le secours de la poésie latine, on n'acquiert point l'intelligence parfaite des modèles latins » (3). Dubos dit, de soncôté, dans ses Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture : « Les vers latins plaisent plus, ils affectent plus que les vers françois. On ne sçaurait récuser le témoignage des étrangers à qui l'usage de
(i) Port-Royal^ tom. III, pag. 519.
(2) P. Brumoy, Recueil de divers ouvrages en prose et en vers tom. 1er, page ig.
(3) P. Brumoy, Mémoires de Trévoux^ mai 1722.
la langue françoise est beaucoup plus familier aujourd'hui que l'usage de la langue latine. Ils disent tous que les vers françois leur font moins de plaisir que les vers latins. Les François mêmes qui savent assez bien le latin pour entendre les poètes qui ont composé dans cette langue sont de leur avis... On sçait le bon mot de Bourbon, qu'il croyait boire de Veau quand il lisait des vers frajiçois » (i).
Beaucoup d'hommes de talent, au xvii^ siècle, se persuadaient volontiers que, mieux que la française, la langue latine conserverait leurs e'crits : « Il n'y a pointdelangues vivantes en Europe, disait Ménage qui ait plus de quatre cents ans. Il y a plus de sûreté à écrire en latin qu'en françois pour faire un ouvrage de durée » (2).
Si grand fut le nombre des poètes latins, à cette époque, qu'il n'a pas fallu moins d'un gros volume à un érudit de nos jours pour tracer le Tableau de la poésie latine en France au siècle de Louis XIV (3). Le cadre du P. Delaporte est moins vaste. Il s'est attaché exclusivement à ceux des poètes latins du xvn^ siècle qui ont appartenu à la Compagnie de Jésus. Il en a inscrit soixante-six sur ses tablettes. Tous avaient du mérite, et plusieurs ont laissé un nom célèbre. Je citerai, parmi eux, les PP. Bouhours, Brumoy, du Cerceau, Commire, Jouvency, de la Rue, Le Jay, Rapin, Sanadon etVanière. De
(i) DuBOs, I" partie, sections xxxv et xxxvii.
(2) Menagiana^ pag. 76.
(31 Par l'abbc A. de Vissac. Un volume in-8% 187g.
!^32 LK I'. V. I)F:r.AJ'ORTF
leurs œuvres, qui forment toute une bibliothèque, il n'a extrait que ce qui se rapporte aux événements du règne de Louis XIV et aux hommes qui l'ont illustré. Le P. Ménétrier a fait une Histoire du rci^ne de Louis XlVy par une simple collection de médailles gravées durant ce règne. Ainsi a fait le P. Delaporte; seulement, aux médailles, il a substitué les vers latins, n'admettant, comme de raison, dans son médailler, que ceux qui étaient marqués au bon coin. Il a pu suivre ainsi, année par année, tous les événements du grand siècle ; il a pu écrire la vie du grand roi, depuis le jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. C'est le P. de la Rue qui célèbre la naissance du fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche :
Gallia te precibus débet, Ludovice, parentis;... Hune gemitu dédit Anna,
C'est le P. Brumoy qui trace, en ces termes, son épitaphe:
Hic jacet, Europam nutu qui terruit ; œtas Qualem nempe tulit nulle, nec ulla feret...
Hictegitur Princeps fortuna major utraque, Solus qui potuit fortiter esse miser.
Comme l'histoire politique, l'histoire littéraire fournit aussi au P. Delaporte un riche butin. Les prosateurs et les poètes, sans t'^ct'piQT \ts poetœ minores y les romanciers et les moralistes, les orateurs et les savants, tous repassent tour à tour devant nos yeux, sauf deux cependant: Pascal (ce qui s'explique) et
Bossuet (ce qui s'explique moins). Corneille en revanche est célébré sur tous les tons, proclamé le « Prince des Tragiques ». Elève des jésuites, il entretint avec eux jusqu'à la fin d'affectueuses relations. En 1664, il traduisit du latin en français le Poème du P. de la Rue sur les jnctoires du Roy — nos victoires de Flandres. « Je suis bien aise, écrivait-il, de pouvoir donner par là quelque marque de reconnaissance aux soins que les Pères jésuites ont pris d'instruire ma jeunesse et celle de mes enfants, et à l'amitié particulière dont m'honore l'auteur de ce panégyrique ». Le fils de Corneille s'était distingué dans cette campagne; aussi le grand poète, réparant un oubli du P. de la Rue, ajoute-t-il au texte ces deux vers :
Et peut-être, grand Roy,
Avais-je là quelqu'un qui te servait pour moy; Tu le sçais, il suffit.
Corneille d'ailleurs faisait lui-même des vers latins, et les réussissait fort bien. « Il en fit sur la campagne de Flandres en 1667, ^"^^ parurent si beaux que non seulement plusieurs personnes les mirent en français, mais que les meilleurs poètes latins en prirent l'idée et les mirent encore en latin (i). »
A côté des deux Livres consacrés à l'histoire politique et à l'histoire littéraire, la thèse du P. Delaporte en renferme un troisième, peut-être le plus intéressant de tous, et dont voici le titre : Historia privata, seu virorum quorundmn illustriumy locoruvi^
(i) FoNTENELLE, Œuvres, tom. III (édit. de 1742 , Vie de Corneille.
334 '-^ ''• ^- I>ELAPORTE
morumqiic desa^iptio. 11 y aurait la plus d'un détail curieux à glaner, notamment sur les usages et les mœurs du temps ; les fumeurs y verront, par exemple, que, deux siècles avant Barthélémy, les jésuites ont chanté VArt de fumer. Le P. Godefroy a écrit un poème sur le tabac, — Tabaciim^ Carmen. Dès lyôô, un autre jésuite, le P. Balde, était obligé de s'élever contre son abus, — Satyi^a contra abusum tabaci. Déjà tout le monde fume, jeunes et vieux, grands et petits:
Plebs utitur, ipsi
Utuntur proceres, pueri et veneranda senectus.
Les variétés de pipes ne se comptent plus :
...Hase Oihomannigenum faciem gerit absque tiara; Persarum haec cidarim... Quot habent jam nomina Gannse ! Navis, piscia, equi... Tandem sumetur et alcis Ungula, quaeque onagro forte excidit, atque bisonti.
Mais voilà peut-être beaucoup de vers latins pour un article de journal; j'ai hâte, d'ailleurs, d'arriver aux vers mêmes du P. Delaporte, vers français ceuxlà, et des meilleurs.
Lorsque parut son premier recueil, en 1887(1), M. de Pontmartin lui consacra deux articles dans la Galette de France. J'extrais de ces articles les lignes suivantes :
...Je voudrais que les libre-penseurs, esclaves de tout, même de leur pensée, les athées, les matérialistes, leslaïcisateurs à outrance, les expulseurs de religieux, les croche-
. (i) Récits et Légendes, première série.
teurs de serrures, les décrocheurs de crucifix, les abatteurs de croix, pussent lire ces Récits et Légendes^ non pas pour leur châtiment — au contraire ! — mais pour être forcés de reconnaître que cette robe si détestée — ou si redoutée — n'exclut ni le sentiment poétique ni le culie de l'idéal, ni les aspirations généreuses, ni les aptitudes de l'artiste, ni le plus pur patriotisme ; qu'il y a plus de feu sous cet éteignoir que chez les artificiers du lyrisme chevelu ; qu'un jésuite peut sourire à la mélodieuse mémoire de Boïeldicu, emprunter une épigraphe à Taine ou à Déroulède, s'inspirer d'une page de Longfellow, et, par surcroît, manier le vers avec un merveilleux mélange de précision et de facilité.
...L'auteur de Récits et Légendes sait toucher à toutes les cordes et passer avec un égal succès de l'émotion religieuse à l'extase mystique, de l'histoire sainte à l'histoire profane, de la tristesse chrétienne à l'enjouement des âmes pures.
...Le P. Delaporte a dédié son livre aux jeunes gens. Je voudrais qu'une active propagande mît toute la jeunesse chrétienne en mesure de lire ces petits chefs-d'œuvre. ..(i)
Le vœu de l'éminent critique a e'té rempli. En quatre ans, les Récits et Légendes sont parvenus à leur sixième édition. Vous avez bien lu : sixième éditiori ! Et il s'agit d'un volume de vers ! Et nous sommes en pre'sence d'éditions jt?o«r de bon, et non de ces éditions pour rire, si communes de nos jours et qui, pour peu que cela continue, permettront aux Zolas de l'avenir d'inscrire en tête de leurs volumes, trois mois après leur apparition, le chiffre fantastique de don Juan : Mille e tre !
(i) Galette de France, 27 mars et 3 avril 1887. Derniers Samedis,. troisième série, p. 68.
33G I-F. p. V. DELAPORTE
Le second volume des Récits et LcgendeSy récemment public, aura môme fortune, car il est à la hauteur du premier. Comme le premier, il justifie les éloges de M. de Pontmartin, et ceux qu*un autre bon juge, M. Sully-Prudhomme, de l'Académie française, adressait de son côté à l'auteur, dans une lettre à laquelle j'emprunte ce passage :
L'inspiration en est toujours distinguée, non seulement par une élévation qu'on s'attend pour plus d'une raison à y rencontrer, mais encore par une délicatesse de seniimeni toute personnelle.
Ce qui me frappe surtout dans votre versification, c'est le souci que vous y prenez d'allier la construction et l'harmonie classique du vers avec les plus récentes exigences de notre art ; je veux dire avec la richesse de rimes qu'il faut aujourd'hui conquérir pour satisfaire l'oreille.
J'apprécie beaucoup cette alliance, car je me la propose moi-même pour idéal, et je sais par expérience combien il en coûte à la volonté pour l'obtenir.
Plus encore que ce souci de la forme, que cette alliance de la rime et de la raison, je goûte, chez l'auteur des Récits et Légendes, la vérité des sentiments qu'il exprime. Combien de poètes chez qui l'imagination parle seule, qui ne chantent que des goûts factices, des sentiments feints et d'hypocrites vertus ! Grâce à Dieu, le P. Delaporte n'est pas de ceux-là.
Chez la plupart de ses confrères, le MOI s'étale à toutes les pages; il ne se rencontre chez lui que de loin en loin, et le plus discrètement du monde. Comme il ne vise pas à tout ramener à lui, à se faire le centre de tout, il est conduit à varier ses sujets, et
cette varie'te, en même temps qu'elle lui permet de de'ployer la flexibilité de son talent, a cet avantage de tenir sans cesse éveillée l'attention de son lecteur. On arrive au bout du volume sans presque s'en apercevoir, et on le ferme avec le désir de le rouvrir bientôt.
Et pourtant, faut-il le dire? j'en veux un peu au P. Delaporte. On ne peut parler d'un poète sans citer quelques-uns de ses vers. Mais ici comment faire un choix? Sur ces soixante pièces, quarante au moins mériteraient les honneurs du feuilleton. Comment faire, lorsqu'on n'a qu'une croix à donner et que l'on a devant soi soixante braveSy dont quarante au moins méritent d'être portés à l'ordre du jour? Puisqu'il le faut pourtant, je m'exécute, — et je cite... au hasard de la rencontre :