Voyez le chapitre précédent
i>,)2 IllSTOIUE ET LlTTÉHATUnE.
riiisloire extérieure que je voudrais examiner, pour chercher ce qu'y modifie le premier volume du grand ouvrage de M. Sorel sur VEurope et la Révolution française.
Non pas, d'ailleurs, comme l'ont déclaré d'abord des amis trop zélés, qu'cnlre l'ouvrage de M. Sorel et celui de M. Taine, il soit permis de faire, pour la netteté, l'éclat et la puissance de l'exécution, aucune comparaison. Avec toutes les qualités que nous n'y saurions méconnaître, que nous y louons volontiers, le livre de M. Sorel n'est enfin qu'un très bon livre, et le livre de M. Taine, avec tout ce que nous y avons signalé de défauts, n'est pas moins ce qu'on apjielle un livre supérieur. Mais, sans les comparer, on peuî les associer. Et si, laissant de côté tout le reste, on ne veut regarder qu'à l'étendue des recherches, à la sûreté de l'information et à la nouveauté des résultats, de même qu'il n'avait rien paru de si profond, depuis Tocqueville, que les trois derniers volumes des Origines de la France contemporaine, de même il n'a rien paru de si neuf, depuis M. de Sybel, que ce premier volume de l'Europe et la Révolution française. Entre plusieurs manières qu'il y aurait de le montrer, j'ai choisi celle qui m'a semblé le plus propre à terminer du même coup une controverse qui s'est élevée depuis quelques années sur l'origine, la nature, et les conséquences des guerres de la Révolution.
Je dis bien : depuis quelques années; car les premiers historiens de la Révolution — Thiers ou Mignet par exemple, et encore moins Thibaudeau — n'eussent pas même soupçonné qu'il dût y avoir là quelque jour matière ou seulement prétexte à controverse. De même que, pour les historiens des siècles précédents, les guerres de religion, qui pendant tant d'années avaient ensanglanté l'Europe, étaient naturellement et fatalement sorties du choc des passions adverses qu'avaient soulevées la Réforme, les nôtres imputaient donc les guerres de la Révolution à cette « force majeure }>, qui, de quelque nom qu'on la nomme, Providence ou Fatalité, gouverne dans l'histoire et s'assujettit plus eu moins souverainement les volontés des hommes. Et' ce n'était pas une explication, sans doute, mais la conception, quoique vague, n'était pas pour cela moins juste. Peut-être n'y a-t-il de vraiment
eOi HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
grands événements dans l'histoire que ceux quiéchappenl aux calculs de la prudence humaine, si ce n'est même iù précisément ce qui les distingue ^es moins grands, dont au contraire nous sommes les maîtres, dès que nous le voulons.
De récents historiens ont changé tout cela. Pour en lever à un seul parti le prestige légendaire dont l'entourait encore l'éclat tragique de sa chute, et spéculant en même temps, je le crains, sur cette horreur de la guerre qui caractérise les âges de décadence, ils ont prétendu mettre ces vingt-cinq ans de luttes meurtrières ù la charge des seuls Girondins, et ils ont essayé de montrer qn'il n'eût dépendu que d'un peu de sens politique ou de patriotisme de leur part d'en épargner le reproche à leur mémoire, les malheurs à la France et les ruines à l'Europe. Ni l'Europe, disent-ils, trop occupée de ses propres affaires, ni la France, tout entière à sa révolution, ni Louis XVI ne voulaient la guerre, « sachant trop bien que les hasards en retomberaient en dangers mortels sur sa tête et sur celles (les siens » ; mais les Girondins seuls en avaient besoin pour l'exécution de leurs plans politiques, et ce sont bien eux qui l'ont seuls préparée, provoquée, déclarée. Ainsi ou à peu près s'exprime M. Taine dans sa Conquête jacobine, ne faisant en cela que redire, avec la force et l'autorité qui lui appartiennent, ce qu'avaient dit avant lui M. Edmond Biré dans sa Légende des Girondins, M. de Sybel dans son Histoire de r Europe pendant la Révolution française, Morti-
mer dans son Histoire de la Terreur ^ et tant d'autres encore; — car ce n'est pas ici le lieu de rechercher à qui revient l'honneur de celte découverte. En répondant par des actes aux menaces de l'éinigration, à des hostilités obliques par une guerre ouverte, et en opposant enfin les armes aux complots, les Girondins auraient donc commis non seulement un crime, mais une faute énorme, et une faute qu'ils pouvaient, comme un crime qu'ils devaient éviter. Car leurs principes, d'une part, leur interdisaient de se défendre quand on les attaquait, ou, à tout le moins, pour éloigner la guerre de nos frontières, de la porter eux-mêmes et les premiers en territoire ennemi. Mais, d'autre part, ils sont impardonnables, dans un vulgaire intérêt de secte et de domination de parti, d'avoir « tué la Pologne », privé le monde <{ de l'influence de la France », et sacrifié sur les champs de bataille « trois millions de mâles de races supérieures ». Ai-je besoin d'ajouter que ce n'est plus ici M. Taine qui parle? C'est le moins adroit et le plus compromettant de ses imitateurs, c'est l'auteur de VHisloire générale des émigrés, M. Henri Fomaron.
S'il n'était question que des seuls Girondins, il Snviendrait sans doute encore qu'on leur fût juste; mais j'avoue que je laisserais le soin de les rcliabiliter à ceux qui parmi nous se réclament toujours d'eux. Les Girondins, avec des qualités de tenue et, si je puis ainsi dire, des allures d'hommes du monde qui
2C» IIISTOIRl!: ET LITTÉRATURE.
manquaient au brasseur Sanlerre ou au boucher Legcndre, ont, d'ailleurs, commis assez de fautes et de crimes, pour qu'un crime de plus ou une faute de moins ne modifiât pas beaucoup le jugement que l'histoire en doit porter. Mais il s'agit de la Révolution, ou plutôt de la France elle-même, s'il est vrai qu'un grand pays demeure toujours solidaire des pouvoirs qu'il a subis ; et la question est de savoir si nous devons faire aujourd'hui pénitence du crime que nous aurions commis en troublant jadis graluitetement la paix de l'Europe et du monde.
C'est à ce point de vue que s'est placé M. Sorel. Et, si Ton avait dit avant lui qu'il ne dépendait pas plus des Girondins que des Montagnards, ou du roi de Prusse que de l'empereur d'Allemagne, d'épargner à l'Europe ce choc de la Révolution et de l'ancien régime, M. Sorel a le premier décomposé, si je puis ainsi dire, et résolu en ses éléments historiques celte mystérieuse « nécessité » que les historiens antérieurs de la Révolution n'avaient conçue qu'abstraitement et en bloc. C'est le grand intérêt de son livre, un peu confus en d'autres endroits, un peu trop abondant en détails, mais sur ce point du moins d'une clarté parfaite et d'une évidence que je ne crois pas que l'on puisse désormais obscurcir.
Lorsque la Révolution française éclata, la surprise fut grande en France, plus grande peut-être qu'on ne le croit et qu'on ne le dit communément, mois moins grande en Europe et d'une tout autre nature qu'on.
LES GUEHr.ES DE LA RÉVOLUTION. 207
■ ne se l'imagine. Révolutions d'Allemagne, en effet,
, révolutions des Pays-Bas, révolutions d'Angleterre, pour ne parler que de celles que les peuples avaient faites contre les rois et qui avaient réussi, l'Europe en avait vu beaucoup depuis moins de deux siècles, et d'assez sanglantes, la plupart, pour ne s'émouvoir ni seulement s'étonner des débuts de la nôtre. Nous raisonnons toujours en France — et ceux mêmes de nous qui l'ont le plus violemment attaquée — comme si la Révolution, tout d'abord, avait affecté le caractère unique, satanique ou providentiel, c'est ici tout un dont on ne saurait nier qu'elle demeure aujourd'hui marquée dans l'histoire. Mais il s'en faut, et de beaucoup ; pas plus que la Réforme avant elle, notre
• Révolution n'a développé d'abord toutes ses conséquences, puisque l'on peut croire, après quatre-vingts ans, qu'elle en refient encore plus d'une; les acteurs eux-mêmes du drame, ceux du moins qui ne sont pas morts avant le dénouement, n'en ont discerné la portée qu'à la longue; et, quant aux cabinets, ils n'y ont rien aperçu qu'après coup, si l'on peut ainsi dire, mais surtout rien que de conforme aux précédents historiques.
Ce qu'étaient ces précédents, c'est ce que nous rap-
. pelle à ce propos M. Sorel. « Les gouvernements, nous dit-il, ne voyaient dans la révolution d'un État étranger qu'une crise particulière; ils la jugeaient d'aprèj leurs intérêts; ils l'exitaient ou la calmaient suivai.t
. qu'ils voyaient leur intérêt à soutenii ce; État ou bien
208 niSTOir.K ET LITTP.RATURE.
à Taffaiblir. Celait un des cliamps de manœuvres préférés de la politique et l'une des ressources classiques de la diplomatie. » Et l'Iiistorien ajoute, en reprenant cette comparaison que l'on ne saurait trop reprendre, en effet, de la Réforme et de la Révolulion : « La grande révolution qui avait soulevé l'Europe centrale au XVI' siècle... laissait aux hommes d'État le souvenir des plus belles occasions que Vhistoire leur eût offertes... On vantait la richesse politique decestcmps comme on célébrait celle de ces mines du Pérou, cù l'on sacrifiait des générations cnlières pour charger d'or quelques galions d'Espagne. » Telle est la vcri'.é vraie. On peut donc bien prétendre, avec M. de Sybcl, qu'au début de la Révolution, pour donner aux affaire? de la France toute leur attention, les puissances continenlales étaient trop acharnées au partage de la Pologne. Mais il faut ajouter qu'aussitôt qu'elles auraient les mains libres, il était dans leurs traditions d'essayer de tirer de nos troubles le parti qu'en ce moment même elles tiraient des agitations de Pologne. Et parce que le caractère nouveau de la Révolution leur échappa d'abord, parce qu'elles n'y virent qu'une révoluli( n comme elles en avaient tant vues, parce qu'enfin elh s la crurent également dommageable à la grandei r de la France et profitable à leurs intérêts, c'est po r celte raison même, c'est pour cette raison seule, en l'absence de toute autre, que les puissances ne pouvaient pas ne pas déclarer tôt ou tard la guerre à la Révolution en même temps qu'à la France — si la
LtS GUERRES DE LA RÉVOLUTION. 203
Révolution ne les avait prévenues. La politique, telle qu'on l'entendait dans les chancelleries du xviii* siècle, suffirait a rendre inévitables les guerres de la Révolution, et, s'il en est ainsi, n'avouera-t-on pas bien que, dans ces conditions, il importe assez peu de savoir € qui a commencé »?
S'il y avait des degrés dans la nécessité, je dirais qu'une autre raison, que signale M. Sorel, mais que peut-être il n'a pas assez développée, rendait la lutte plus inévitable encore. Sans discerner pour cela le vrai caractère de la Révolution, l'Europe ne tarda pas, en effet, à s'apercevoir qu'il y avait là quelque chose d'autre et de plus que dans les révolutions d'autrefois, un principe obscur, un élément perturbateur, une force inconnue dont l'influence cachée dérangeait, faussait et déjouait tous les calculs ordinaires de l'ancienne politique. Depuis que le système d'équilibre dominait toutes les combinaisons de la politique de l'Europe, c'était un axiome universellement admis, et au surplus prouvé par l'expérience, que nul n'était assez fort pour résister, lui tout seul, à l'effort de tous ses rivaux réunis. Cependant la Révolution non seulement y résistait, mais encore elle gagnait sur eux. Comment cela se faisait-il, par quel concours de t'rconstances nouvelles, et quel était cet élément c'.e résistance ou cet instrument de victoire?
On crut l'avoir découvert quand les Jacobins se furei t emparés de la Révolution. On s'imagina que, de longue date, quelques adeptes avaient formé, pour le
ronversement des (rônes et l'extermination des rois, une vaste société dont Paris était le centre; que, dans l'Europe entière, par des moyens mystérieux, ils avaient recruté des milliers d'adliérents à leurs dosseins criminels; qu'ils se les étaient liés par des serments, par des épreuves, sous des menaces terribles; et la nature même des craintes que francs-maçons ou jésuites avaient inspirées tour à tour aux gouvernements du xviiF siècle, donna un corps à cette étrange conception. « Nous avons vu des hommes s'aveugler sur les grandes causes de la Révolution française, écrivait en 1797 l'auteur d'un long et lourd, mais bien curieux pamphlet'. Pour eux, tous les maux de la France et toutes les terreurs de l'Europe se succèdent, s'enchaînent par le simple concours de circonstances impossibles à prévoir... Les acteurs qui dominent aujourd'hui ignorent les projets de ceux qui les ont devancés; et ceux qui les suivront ignoreront de même les projets de leurs prédécesseurs. » Mais nous, au contraire, poursuivait-il, nous leur dirons : (( Dans cette Révolution française, tout, jusqu'à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, raé" dite, combiné, résolu, statué; tout a été l'effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seul le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes
1. Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, par l'abbé Barruel. Londres et Hambourg, 1797-1798.
et qui ont su choisir et hâter les moments propîcGs aux complots. » L'opinion du pamplilélaire était celle des gouvernements. De la manière qu'ils avaient procédé, quelque trente ans auparavant, contre l'ordre des jésuites, accusés eux aussi presque des mêmes complots et dans les mêmes termes, ils essayèrent donc de procéder contre les jacobins. Mais, ne pouvant les atteindre qu'à travers la France, comme jadis ils n'avaient atteint les jésuites qu'en portant au Saint- Siège lui-même une irréparable blessure, ce n'était plus ici leurs intérêts seulement ou leur avidité de conquête et d'accroissement, c'était leur sécurité même et leur existence menacées qui les obligeaient à la guerre. La Révolution devenait un danger public, d'autant plus effrayant que ia nature en était moins connue, et dont on ne voyait à vrai dire qu'une chose ; qu'il fallait l'anéantir dans sa source ou se laisser dévorer par elle.
Ainsi, pour que la guerre n'éclatât pas tôt ou tard entre l'Europe et la Révolution, il eût fallu d'abord que Je passé ne fût pas le passé, et ensuite que l'Europe ne fût pas l'Europe. Mais ce n'est pas eiîcore assez, et il reste à montrer qu'il eût fallu de plus que la Ré- ■voiution ne fût pas la Révolution. Car, on se trompait ou plutô. on s'égarait, sans doute, en supposant des «combinaisons », des « complots 5>, et des « conspirations ï) ; mais sur quoi l'on ne se trompait pas, c'était sur le caractère agressif et fatalement belliqueux de la Révolution.
Je ne sais, à la vérité, si je marclie toujours ici d'accord avec M. Sorel. M. Sorel reconnaît bien qu'essentiellement dilîérente en cela de toutes les révolutions antérieures, la Révolution française, dépassant promplement les frontières de l'État français et les bornes du xviii" siècle, prétendit imposer ses principes à une bumanilè régénérée par eux. C'est ce que l'on en ajustement appelé le caractère univ(M'sel et abstrait. Et si, non seulement d'après Carlyle et Micbelet, ces historiens visionnaires, mais d'après le sage Tocqueville, j'insistais sur cet esprit de propagande et de ])rosélylisme qui fut l'esprit même ou l'âme de la Révolution, je ne doute pas encore que M. Sorel ne souscrivît au moins à ce que j'en dirais de plus général. Rien n'a fait défaut à notre Révolution de ce qui caractérise dans l'hisloire les révolutions religieuses. Mais M. Sorel paraît croire, après cela, et en plusieurs endroits, que, si les circonstances l'eussent voulu, cette propagande eût pu s'opérer pacifiquement; ce prosélytisme ne recourir à d'autres armes que celles de la persuasion; cette religion enfin s'étendre ou s'établir par la seule contagion des espérances qu'elle apportait aux hommes; — et c'est ce que je ne puis du tout lui accorder.
Dans l'Europe du xviii' siècle, on ne conçoit pas plus la diffusion pacifique des principes de la Révolution que dans l'Europe du xvi* la propagation de ceux de la Réforme par la voie du conseil et de Tévangélisalion. Quand, après nous avoir montré dans celte
révolution si longtemps crue toute politique une révolution sociale et presque agraire, M. Taine ne s'indignait pas seulement, mais semblait s'étonner des excès où elle s'est portée, nous pouvions lui demander en quel temps, en quels lieux les révolutions agraires s'étaient accomplies sans convulsions violentes et déchirements meurtriers, — successivement, légalement, paisiblement? Nous pouvons également demander à M. Sorel en quels lieux et en quels temps le fanatisme religieux a procédé sans effusion de sang, et quelle foi s'est jamais établie dans le monde, la musulmane ou la protestante, et la catholique elle-même, autrement qu'en appelant la force à témoin de sa vérité?
Tant que la Révolution française est demeurée, si je puis ainsi dire, aux mains des philosophes, conn lissant sa faiblesse effective, elle n'a donc guerroyé qu'en paroles; mais, une fois maîtresse de l'Etat, des ressources et des armes de la première monarchie de l'Europe, il était inévitable qu'elle passât des paroles aux actes et qu'elle s'en remît du succès de ses principes au hasard des batailles. Et, de même qu'elle ne serait pas la Révolution, mais une émeute ou une insurrection sans conséquence et sans portée, si son effort n'avait pas effacé du sol français jusqu'aux derniers vestiges de la propriété féodale; de même, si elle n'avait pas voulu chasser du monde européen, au nom d'un droit nouveau, jusqu'au souvenir de l'État féodal, elle serait tout ce que l'on voudrait,
mais non pas la Rcvolulion. Bien loin donc qu'il y ait aucune contradiction entre ses principes et ses actes, elle devait ôtre conquérante parce qu'elle était la Révolution française. Quand les arileutes et trop évidentes convoitises des chancelleries européennes ne lui auraient pas fait une nécessité d'attaquer pour se défendre, elle aurait encore subi celle que lui imposait la logique intérieure de son développement naturel et de son principe premier. Et, dans une autre Europe, d'autres circonstances que celles qui ont effectivement composé son histoire auraient bien pu donner une autre allure, faire produire d'autres conséquences peut-être aux guerres de la Révolution, m lis non pas empêcher la guerre d'éclater ni seulement de s'engager au nom des mêmes principes, de la même manière à quelques détails près, et pour le même objet.
Dans ces conditions, faire un crime aux Girondins d'avoir déchaîné la guerre sur le monde, il paraîtra que c'est leur faire un crime de s'être trouvés là pour encourir la responsabilité d'une situation qu'ils n'avaient pas faite; et, quant à la Révolution, c'est proprement lui en faire un d'avoir été la Révolution, ou encore, si l'on aime mieux, c'est reprocher aune cause d'avoir engendré ses effets naturels. Les guerres delà Révolution étaient enveloppées dans les principes de la Révolution ; l'Europe duxviii* siècle ne pouvait accepter la Révolution sans abdiquer tous les siens; et la Révolution ne pouvait dérouler pacifiquement son
cours sans cesser d'être la Révolution; voilà ce que
l'on doit considérer comme certain. Mais si ces euerres
> maintenant, n'ont peut-être pas eu le caractère de
funeste nouveauté que l'on est convenu de leur asssi-
gner, que restera-t-il du crime que l'on fait à la
Révolution, puisqu'elles étaient nécessaires, d'en avoir
hardiment couru l'aventure et le risque?
TI
Ce n'est pas ici ce qu'il y a de moins inattendu ni de moins curieux dans le livre de M. Soiel, ou plutôt c'en est l'idée maîtresse, et c'en est en même temps la durable originalilé. Tandis qu'en effet, sa force intérieure d'expansion poussait la Révolution à la guerre, une autre force, agissant du dehors, contenait, réglail, contre-balançait la première, et finalement ramenait la politique révolutionnaire aux traditions consacrées de la politique nationale. C'est qu'il ne suffit pas, pour supprimer huit ou dix siècles d'histoire, d'en avoir décrété solennellement l'oubli. C'est que la vie d'un grand peuple ne s'interrompt ni surtout ne « recommence » jamais, comme le croyaient les jacobins, mais se continue toujours. Et c'est enfin que la tradition ne faitjamais sentirplus impérieusement son pouvoir que dans les temps de crise et dans les questions de politique extérieure. Car l'imminence du danger ne nous
permet pas d'inventer les moyens d'y faire face, il faut recourir aux anciens, — et parliculièrement lorsqu'ils sont les seuls. Joignez que, d'un autre côté, la politique la plus aventureuse ne saurait, quand même elle le voudrait, opérer en dehors du champ que les indications de la géographie ont circonscrit pour elle. Et si vous ajoutez par surcroît, la nécessité, dès qu'on joue, de calculer son jeu sur celui de son adversaire, lequel, dans le cas présont, était l'ancienne Europe; l'obligation, pour y rire, d'emprunter les lumières que l'on n'a pas encore à ses prédécesseurs, lesquels, dans l'espèce, étaient les hommes de l'ancienne monarchieenfin, bon gré mal gré, lorsque l'on est Français, l'impossibilité d'échanger du jour au lendemain, pour une âme nouvelle, celle que l'éducation et l'hérédité nous ont faite, vous comprendrez aisément qu'aussitôt la lutte engagée, la Révolution ne pouvait s'empèchci de reprendre en politique les errements du pouvoir qu'elle avait renversé.
Dans les volumes qui suivront, M. Sorel achèvera de démontrer, sans doute, ce qu'il ne pouvait ici qu'esquisser à grands traits. Mais, en attendant, les indications qu'il donne sont assez précises déjà pour que la nouveauté d'abord, et ensuite l'importance n'en doivent échapper à personne.
C'est ainsi qu'il faut bien reconnaître avec lui qu'en s'attaquant à l'Autriche et bientôt à l'Angleterre, la Révolution, loin de rien innover, ne faisait que retourner à la politique traditionnelle de l'ancienne
monarchie : celle de Louis XIV; de Mazarin, de Ilichelieu, d'Henri IV et de François I". Depuis ravéncment de François I" jusqu'à la mort de Louis XIV, en effet, l'histoire de l'Europe n'est rcnij)lie presque entière que de la rivalité des maisons de France cl d'Autriche ; et, quant à l'Angleterre, aussi souvent que le sort avait incliné pour nous, c'était elle dont l'intervention avait toujours troublé, arrêté dans son cours, et borné dans ses effets le triomphe de la France. A la vérité, malgré l'Anglais et malgré la fortune contraire, les traités d'Utrecht et de Radstadt, au commencement du xviii'^ siècle, en consacrant la substitution du petit-fils de LouisXIV àl'arricre-ncveude Charles- Quint sur le trône d'Espagne, avaient paru terminer enfin la querelle en notre faveur. Quelques années plus tard, dans les conseils de Louis XV, on avait même agité la question de savoir si cette hostilité plus queséculaire n'avait pas, de ce jour, perdu jusqu'à sa raison d'être*, si l'on n'avait pas fait contre la maison d'Autriche tout ce qu'il était utile de faire, s'il y avait désormais pour la France un intérêt quelconque à l'affaiblir encore. Et, en 1756, un homme pour qui l'histoire a peut-être été bien injuste; l'abbé, depuis cardinal de Demis, avait négocié ces fameux traités de Versailles qu'étaient venus sceller, d'abord, les désastres communs de la guerre de Sept Ans, et, plus tard, le mariage
1. Voyez à ce sujet le Recueil des instructions données aux ambassadeurs et aux ministres de France, Autriche, avo^j introduction et notes par M. Aliert Corel.
d'un dauphin de France avec une archiduchesse d'Autriche. Ce jour-là, l'Angleterre, fidèle à sa politique, avait comme nous changé de hrigue, et, d'alliée de l'Autriche, elle était devenue celle de la Prusse à son tour contre nous.
Mais, pour toute sorte déraisons qu'il serait trop long de discuter ici : — parce qu'elle passait pour être l'œuvre de madame de Pompadour; parce qu'elle nous avait valu les humiliations de Rosbach et de Crevelt; parce que Marie-Thérèse était pieuse dans le siècle des souverains philosophes; parce que Marie- Antoinette, en devenant reine de France, était demeurée trop Viennoise; parce que le renversement des alliances de la France avait dérangé la tradition d.i ministère et les préjugés des politiques; — l'alliance autrichienne avait été d'abord impopulaire, l'était restée, l'était même devenue davantage à mesure que le siècle avançait vers sa fin. C'en était plus qu'il ne fallait pour les hommes de la Piévolution. L'alliance autrichienne eût-elle été politique en soi, sage et profitable, qu'il leur suffisait, pour la dénoncer, qu'elle fût l'œuvre de Louis XV, et en quelque sorte le legs diplomatique de cet ancien régime qu'ils avaient mission de détruire.
Or c'est ici précisément que la force des choses reprenait son empire et, si je puis m'exprimer ains", que les intérêts se moquaient des idées. Il n'y avait pour la France, dans l'ancienne Europe, il ne pouvait y avoir en tout que deux systèmes de politique et
d'alliances : ou nous étions avec l'Autriche, ou nou3 étions contre elle; et de la nature actuelle de nos rapports avec elle dépendait celle des rapports de l'Europe avec nous. Du moment donc que les hommes d'Etal de la Révolution s'écartaient de la polilifjue de Louis XV, ils retournaieril, en dépit d'eux et nécessairement, à celle de Louis XIV. L'Autriche redevenant pour eux l'ennemie héréditaire; ils allaient être obligés, tôt ou tard, mais inévitablement, de s'aider contre elle de l'alliance ou à tout le moins de la neutralité de la Prusse; et la seule Angleterre, comme cela s'était vu cent ans auparavant, demeurait pour eux dans son île l'irréconciliable adversaire et l'insaisissable rivale. Remarquable et instructif exem])le de ce que les combinaisons de la guerre et de la diplomatie, réputées si fragiles, ont cependant parfois de nécessaire ! La Révolution d'abord et l'Empire, en la continuant, allaient essayer de reprendre la vaste entreprise où avait échoué Louis XIV ; et, comme l'épée de Marlborough et d'Eugène avait jadis préparé pour la France les désastres d'Utrecht, c'était, après cent ans, la diplomatie de Metternich et de Pitl qui devait vaincre à Waterloo.
Il importe, en effet, de ne pas s'y méprendre, et M. Sorel en fait expressément la remarque : l'esprit lui-même des plus vastes desseins de la Révolution n'avait pas été tout à fait étranger à la politique traditionnelle et, pour ainsi dire, classique de l'ancienne monarchie. Rien ne ressemble plus au grand desseia
LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION. 22t
de Sieyès : « La France environnée de Républiques vassales, dominant l'Europe par ses alliances, la dirigeant par sa politique, imposant la paix aux Etats, et propageant parmi les peuples les doctrines de la Révolution », que ce que l'on appelle également le grand dessein d'Henri IV : « Diviser l'Europe entre quelques dominations qui se seraient contenues l'une l'autre, fonder une République d'États chétiens... dont la France aurait eu le gouvernement, fortifier les clients de la France, l'entourer d'une ceinture d'Etats neutres... qui auraient servi de boulevard à sa défense et d'avant-garde à son influence. » De même encore, rien ne ressemble plus aux entreprises du Directoire et de Bonaparte sur l'Italie que « ce roman de chevalerie », comme l'appelle M. Sorel, dont Charles TIII est demeuré dans notre histoire le héros presque légendaire. Après trois siècles écoulés, on voit de nouveau la France « chercher en Italie, contre la maison d'Autriche, la diversion qu'y cherchaient les Valois; Bonaparte recommencer, pour le mener à fin, le grand dessein de Charles VIII ; un pape fuir éperdu devant la conquête ; Naples tomber aux mains des Français, Championnet rappeler les exploits du fils de Louis XI » ; et l'aventure enfin se terminer par le même dénouement.
Les inclinations, en effet, ne changent pas aux hommes avec la couleur des cheveux, et l'expérience n'est guère plus profitable aux peuples qu'aux particuliers. C'est encore pourquoi ce même rêve d'u-
•iii HISTOIIIE ET LITTÈlî A 1 U RE.
niversolle monarcliie qui troublera l'imagination (le Napoléon n'est autre que celui qui, pendant dix siècles, avait obstinément liante l'imagination de nos rois. Déjà, sous Philippe le Bel, un de ces légistes dont les successeurs devaient jouer un si grand rôle — trop souvent oublié — dans l'histoire de la Révolution, Pierre du Bois, voyait la couronne impériale rendue héréditaire dans la maison de France. Aux élecleiirs dépossédés de leurs privilèges d'cu":pire, il proposait déjà de donner, pour les apaiser, des territoires et de l'argent à prendre sur les domaines de l'Eglise en Allemagne. Et, pour achever la ressemblance, quand iXapoIéon, désespérant d'en triompher autrement, ne craindra pas de faire emprisonner un pape à Fontainebleau, que fera-il qu'imiter kl violence dont un seul homme avant lui s'était rendu coupable? et ce seul homme était un roi de France. Mais nous reviendrons sur ce point tout à l'heure, ei; c'est assez si nous avons montré, comme nous le disions, que dans ses plus audacieuses conceptions politiques, la Révolution n'a rien innové qui ne suivît, après tout, des précédents les plus fameux que lui léguait l'ancienne monarcliie.
C'est une question de savoir si, pour faire tout ce que l'on peut, il ne serait pas utile de tenter plus que l'on ne peut. En réalité, l'ambition de nos rois avait guidé leur politique au mieux des intérêts français. Si la France n'avait pas pu prendre pied en Italie, ûi François I" ou Louis XIV devenir empereur
d'Allemagne, on l'avait vue du moins, de siècle en siècle, agrandir, consolider, arrondir son territoire. Et l'on admettait communément, à la veille même de 1789, qu'à défaut de la monarchie d'Europe, elle atteindrait tôt ou tard ce que l'on appelait ses frontières naturelles, celles de l'ancienne Gaule : les Alpes et le Rhin. On l'admettait si bien qu'en 1740, au début de son règne, c'était sur le besoin que la France aurait de lui pour atteindre ce but que celui qui devait être Frédéric le Grand avait fondé toute sa politique. Donnant, donnant : il serait « bon Français », comme son père, et il aiderait la France dans ses desseins sur les Pays-Bas ou sur le Luxembourg, ou même les Etats allemands de la rive gauche du Rhin, à la seule condition que la France favorisât les siens sur la Silésie, par exemple, ou sur la Saxe. Le gouvernement de Louis XV ne le comprit pas; et peutêtre faut-il voir là, de toutes les raisons qui contribuèrent à l'impopularité de l'alliance autrichienne, la plus profonde et la plus durable.
On sentait, en effet, comme instinctivement, qu'il restait quelque chose à faire contre l'Autriche aussi longtemps qu'elle demeurait maîtresse des Pays-Bas, et que l'Empire subsistait dans sa forme gothique. Car n'était-ce pas toujours des possessions autrichiennes ou des fiefs d'empire qui s'interposaient, si l'on peut ainsi dire, entre la France et ses frontières naturelles? Avait-on stipulé, dans le traité de Versailles, en échange des soldats et de l'argent de la France,
m HISTOIRE ET LÎTTf, U ATURE.
la cession des Pays-Bas ou la liberté, pour nos diplomates et nos généraux, d'agir sur la rive gauche du Rhin? Et si l'on ne l'avait pas fait, quelle duperie, non seulement de s'unir à l'ennemi héréditaire, mais de le lirer bénévolement du danger où l'avait mis le roi de Prusse, pour le profit de la France, si l'on avait su s'y prendre, autant pour le moins que dans son propre intérêt !
Les hommes d'État de la Révolution s'en rendirentils compte? On peut bien se le demander, et, quoique plusieurs d'entre eux ne fussent pas aussi dépourvus qu'on le croit (le toute expérience politique, on peut, si l'on y tient, se donner le stérile plaisir de répondre que non. Il sera temps, au surplus, d'examiner à nouveau la question, lorsque M. Sorel, avec la précision que le sujet exige, aura montré rinfluence des idées de Dumouriez sur la direction politique de la guerre et l'influence des écrits du célèbre Favier, — l'auteur des Doutes et questions sur les traités de Versailles, l'ennemi personnel, en quelque façon, de l'alliance autrichienne, — sur les idées de Dumouriez. Mais, à mettre au pis les choses, et supposé que l'aplomb d'isnard ou de Brissot n'eût d'égal que leur ignorance, il n'est toujours pas douteux que, s'ils eussent doctement raisonné leur politique, ils n'eussent pas autrement agi qu'ils ne firent; et c'est ce qui décida, dès Jemmapes etValmy, du caractère national des guerres de la Révolution. Elles étaient conformes à la tradition nationale; Pitt et Cobourg, sous
des noms différents, représentaient bien les deux grands peuples que nous avions partout rencontrés, depuis deux siècles et plus, sur !e chemin de nos ambitions légitimes; et, sur l'un comme sur l'autre, ce que la Révolution à son tour allait revendiquer, c'était enfin ce qu'avait constamment revendiqué l'ancienne monarchie : les frontières naturelles et la liberté des mers.
Ainsi, pas plus qu'en modifiant le système des alliances de la France en 1789, la Révolution n'a innové, en proposante ses armées le but qu'elles allaient atteindre les premières, et non pas même quand elle a conçu ces plans de domination de l'Europe qui avaient été ceux de tous nos plus grands rois. Si c'était cependant l'œuvre de ces rois qu'elle prétendait détruire, comment expliquerla contradiction?
Je dirais volontiers, pour ma part, qu'en voulant remonter trop haut dans la recherche des « origines » de la Révolution, on s'est mépris surquelques-uns de ses vrais caractères; et l'exemple en serait ici assez démonstratif. D'une manière très générale, si la Révolution s'est faite contre l'ancienne France, elle s'est faite surtout contre la France du dix-huitième siècle, et cette France, à tous égards, était beaucoup plus différente qu'on ne Ta dit de la France du dixseptième. Mais, comme nous ne savons pas si M. Sorel nous suivrait jusque-là, nous nous contenterons nous-même de le suivre. Si la politique extérieure de la Révolution n'a pas eu plus tôt pris conscience d'elle-
22(5 HISTOir.fc; ET LITTÉRATURE.
même qu'on l'a vue revenir aux errements de la monarchie, la raison en est donc que « les hommes ne reçoivent point les idées comme une loi selon laquelle ils doivent penser, mais comme un moule dans lequel iisjetlenlloutceque leur éducation, leurs expériences, les influences accumulées de la l'amille et du pays ont entassé en eux de sentiments, d'instincls, de connaissances, de préjugés et d'erreurs ». Explication aussi vraie qu'elle est simple, et qui peut servir à concilier bien d'autres contradictions, que l'on a si souvent et si justement signalées, entre les idées et les faits, dans l'histoire de la Révolution française ! Les principes aljstraits, vrais ou faux, ne se réalisent jamais que selon la nature de l'esprit qui les applique; et c'est même pour cela qu'ils ont si rarement toute leur efficacité dans le bien ou dans le mal. C'est de bonne foi qu'on les proclame, et, les ayant proclamés, on croit que l'on y conforme effectivement sa conduite, mais, à bien y regarder, nous voyons que l'on n'en prend que ce qui se peut adapter sans trop d'efforts à ces habitudes anciennes dont les peuples se débarrassent moins aisément encore que les individus, car, en se transmettant de siècle en siècle, elles deviennent proprement des instincts et le fond, par conséquent, du caractère national. C'est précisément ce qui est arrivé des principes de la Révolution. Aussitôt qu'il fallut en tirer des conséquences, on descendit, pour ainsi dire, du terrain de la métaphysique sur celui de l'histoire, et, ks forces qui dominent l'histoire reprenant
aussitôt leur empire, la politique de la France rentra dans la direction que lui avaient tracée, que lui imposaient toujours les préjugés séculaires, les traditions et les intérêts de la France.
Reste â montrer comment et pourquoi la Uévolution, tout en conformant sa politique aur. traditions de la monarchie, fut cependant une révolution, et dont les effets ne se firent guère moins sentir à l'Europe qu'à la France elle-même. Elle innova, tout le monde en convient; mais en quoi innova-t-elle? et, si vraiment elle ne poursuivit rien que nos rois n'eussent poursuivi avant elle, d'où viennent le scandale, la colère, l'effroi qu'elle souleva?
Nous ne parlerons du scandale que pour dire , d'abord,, qu'il ne fut pas aussi grand qu'on l'a voulu prétendre, et puis, que nous ne voyons pas bien de quel droit l'Europe du xviii' siècle aurait pu reprocher à la Révolution même ses pires excès, à moins qu'il n'y ail deux morales: l'une pour les républiques, l'autre pour les monarchies; ou peut-être encore, l'une pour la France et l'autre, pour le reste de l'Europe. Car, il
LES GUERRES DE LA RlU'OLUTION. 229
fant enfin le (îéclarer, et nous félicitons M. Sorel d'ea avoir eu le courage ; lorsque les historiens anghis auront cessé de célébrer la révolution de 1648, y compris le jugement et l'exécution de Charles I'% comme réternellemeiit mémorable époque de la liberté britannique, alors, mais alors seulement, ils pourront se servir contre nous des diatribes d'Edmund Burke ou de Joseph de Maisire. Mais il en est d'autres, comme les Russes, qui n'auraient quelque droit de les employer que dans une seule et d'ailleurs bien improbable supposition : c'est s'ils avaient eux-mêmes commencé par laver leur histoire de tout le sang dont l'ont tour à tour souillée, dans le court espace de moins d'un siècle, les Pierre I", les Elisabeth, les Catherine, les Paul, et ce mystique assassin de son père : le czar Alexandre I".
Oui, la Piévolution française a commis de grands crimes, que l'on ne saurait trop déplorer ni trop sévèrement condamner, mais elle n'en a commis aucun dont l'Europe monaichique ne lui eût donné le triste exemple. Ni elle n'a la première, au gré de ses convenances et pour satisfaire son avidité, « sécularisé » des biens ecclésiatiques : les traités de Wesphalie, cette charte de l'Europe moderne, l'avaient fait avant elle. Ni elle n'a la première dépossédé des princes ou partagé des peuples : elle n'était pas née quand les puissances du Nord dépeçaient la Pologne, •ou lorsque Candide soupait dans une hôtellerie de Venise avec quatre Altesses Sérénissimes et six sou-
230 niSTOlUE ET LITTÉUATUUE.
verains détrônés. iSielle n'a la première, nous venons de le rappeler, cxcculé un roi: des rois même l'avaient osé, non scnlcMueul des rois, mais dos reines, dans le même appareil ou plutôt avec la même dérision des formes de la justice. Ni elle n'a ciilin la première invoqué comme excuse ou comme justification la nécessité du salut public, et, malheureusement, la raison d'État, dans le droit public de l'EurojJO, était en possession, depuis la Reiuiissance, tie passer outre à tout respect de la foi jurée, toute justice, et toute humanité.
Les crimes de la Révolution n'avaient donc pas de quoi scandaliser l'Europe, et, pour être impartial, il faut d'ailleurs convenir qu'ils la scandalisèrent peu. Nul sans doute n'oserait dire qu'il n'eût dépendu que des souverains de sauver Louis XVI et Marie-Antoinette, et encore moins répondre qu'ils y eussent réussi, s'ils l'eussent voulu tenter; mais ce que l'on peut très bien affirmer, c'est qu'ils tentèrent peu de chose, et beaucoup moins qu'ils n'eussent du, s'ils avaient compris qu'il y allait de tout ce qu'ils avaient représenté jusqu'alors. Mais ils ne le comprirent pas; et, en effet, c'est la Révolution qui a créé le droit des lois, en obligeant l'Europe à chercher et à trouver un principe pour l'opposer aux siens.
Quant à l'émotion qu'excita la Révolution française, il importe avant tout de s'entendre et, pour cela, de distinguer les temps. M. de Sybel a pu prétendre, et non pas sans raison, qu'en i'i92, la Prusse et l'Au-
triche, tout attentives qu'elles fussent au développement de la Révolution, l'étaient bien plus et de bien plus près à la grande affaire du second partage de la Pologne. Et l'on peut ajouter que, dans les années qui suivirent, si la Révolution obligea l'Europe de se coaliser contre elle, cependant le caractère de la coalition n'eut rien en soi de plus haineux ni de plus agressif que le caractère de tant de coalitions fameuses, formées jadis par la même Europe contre la France de Louis XIV.
L'Europe avait d'abord cru que, selon l'ordinaire, la Révolution affaiblirait l'Élat français, et, comme nous l'avons dit, dans une attitude expectante, elle avait surveillé nos troubles pour y saisir à point nommé le moment d'en profiter. Par une combinaison de causes et d'effets que ce n'est pas ici le lieu d'analyser,, il était cependant arrivé que, bien loin d'affaiblie l'Etat français, le premier élan de la Révolution nous avait au contraire portés plus loin que nous n'avions jamais encore atteint. Il ne fut plus alors question pour l'Europe de songer à profiter d un affaiblissement eu. d'une défaillance qui ne se produisait point, mais bien de se défendre une fois de plus contre le peuple qu'elle connaissait si bien pour l'avoir si souvent combattu. Et, comme ce peuple, dominé par la force de« choses,. à mesure qu'il s'éloignait du centre de ses agitations, retrouvait, pour ainsi dire, ses traditions séculaires et ses ambitions naturelles, n'ayant rien d'autre à lui opposer, il fallut bien que l'Europe, elle aussi, recourûL
232 niSTOERE ET LITTÉRATURE,
à la coalition comme au seul moyeu qu'elle eût de répondre par une riposte connue à une attaque également connue.
Si nous savions mieux notre histoire, ou du moins si nous en avions la suite plus constamment présente à l'esprit, nous reconnaîtrions donc, dans les coalitions de l'Europe contre la Révolution, l'esprit luimême des coalitions de rEiiro|)e conire la France, et, pour quelques dilTérences qui s'y remarquent dans le groupement des forces, nous nous rendrions compie que les modifications introduites par le xviii' siècle dans le système général de l'équilibre européen en sont la seule cause. Mais, assurément, ni l'Autriche ni l'Angleterre n'ont témoigné plus d'acharnement contre la Convention, ou le Directoire, ou l'Empire, que contre Louis XIV; et j'ose dire que la Prusse y en a mis bien moins que jadis la Hollande, qu'elle se trouvait remplacer dans la coalition. La Révolution, qui n'avait pas surpris l'Europe, ne la scandalisa guère et l'inquiéta sans doute, mais pas plus que ne l'avait inquiétée l'ambition de Louis XIV, et l'inquiéta de la même manière, pour les mêmes raisons, de la même inquiétude. La Révolution victorieuse dérangeait ce fameux système d'équilibre dont ou avait inutilement essayé de faire un principe, qui n'était en réalité qu'une balance d'intérêts; et les chancelleries se demandaient avec angoisse où l'on prendrait des compensations pour rétablir cette égalité de forces que venaient ainsi rompre les conquêtes de la France.
Ce ne fut que plus tard, après Austerlitz et léna, sous l'Empire, que l'inquiétude changea de nature, et que l'on commença d'entrevoir où tendait la Révolulion, quand le sentiment national, s'éveillant en Espagne d'abord, puis en Russie, puis en Allemagne, vint apporter aux souverains contre la Révolution l'appui de la Révolution même. Pour le bien comprendre, il faut lire attentivement les chapitres où M. Sorel, anticipant sur ses conclusions générales, s'est atlaché, dès le début, à marquer d'un trait caractéristique l'accueil que firent aux principes de la Révolution les différents pays d'Europe. Non seulement, en effet, chacun d'eux n'en prenant pour lui que ce qu'il pouvait adapter sans effort à ses traditions nationales, il est permis de dire que, sous la diversité des apparences, l'accueil fut partout le même ; mais encore, et à mesure qu'on y veut voir plus clair, la ressemblance apparaît plus intime, puisque l'on trouve enfin que c'est la même raison qui décida partout de cet accueil. Dans l'Europe du XVIII* siècle, telle que l'avaient façonnée la guerre et la diplomatie, ce que venait proclamer la Révolution, c'était le droit des peuples; et l'accueil qu'elle reçut se régla sur l'utilité dont pouvait être aux peuples la proclamation de ce droit.
Là donc où il existait des nations anciennes, de vraies nations, circonscrites par de vraies frontières, anciennement unies par la langue, par la religion, par l'histoire, comme en Espagne, par exemple, ou eu Angleterre, la Révolution française fut accueillie
8;'4 HISTOIRE ET LITTÉUATUnE.
d'abord avec réserve, puis avec défiance et, finalement, avec hoslilité. Où la nation était plus jeune, de fornnation politique plus récente, homogène toutefois et, à défaut de souvenirs, unie dans l'orgueilleux pressentiment de ses destinées, comme en Russie, la Révolution fut accueillie dabord avec curiosité, puis avec sympathie, jusqu'à ce qu'elle commît la faute de paraître vouloir attenter à l'existence nationale. Et, là où lesnalions n'existaiont pas encore, comme en Allemagne, en Italie, en Belgique, partout enfin où les combinaisons artificielles de la politique l'avaient emporté sur les convenances, les affinités, les aspirations des peuples, elle fut enfin accueillie avec tant de faveur, et d'ardeur, et d'enthousiasme, qu'avant même qu'elle y eût touché, l'édifice gothique du Saint-Empire s'en était soudainement effondré.
Mais, là comme ailleurs, on le voit, c'était bien la même cause qui opérait ses effets naturels : la Révolution rendait les peuples à eux-mêmes, à l'exception de ceux qui se trouvaient déjà s'appartenir. C'est ce qui explique l'impuissance de l'ancienne Europe contre la Révolution, aussi longtemps que l'ancienne Europe ne lui put opposer que les moyens classiques dont Ja Révolution venait précisément dénoncer l'arbitraire et l'immoralité. Quand les hommes d'État cherchèrent un principe qui ralliât les peuples à leur cause, ils n'en découvrirent point, puisque toute leur tradition était fondée, si je puis ainsi dire, sur le mépris ou plutôt encore la négation du droit des peuples. Et c'est seu-
leiïient quand ils firent appel au sentiment national, sans avoir, d'ailleurs, calculé la puissance de la force qu'ils déchaînaient, que la Révolution, à son tour, dut commencer de reculer devant eux.
A ce moment de l'histoire, en effet, les rôles se trouvaient renversés : c'était la Révolution qui prétendait disposer des peuples comme on l'avait fait dans un état de choses qu'elle était venue détruire; et c'étaient les derniers survivants de cet état de choses qui la refoulaient, au nom du droit nouveau, dans les frontières de la France. Mais, pour être retournée contre elle, l'idée n'en avait pas moins été proclamée, propagée par elle; si l'on pouvait se vanter de l'avoir vaincue, ce n'était qu'en employant contre elle ses propres armes ; et depuis quatre-vingts ans les principes qu'elle avait introduits dans le monde ont continué d'y régner souverainement. Rien de grand, on le sait, ne s'est fait ou tenté dans ce siècle qu'au nom du principe des nationalités.
Il serait aussi difficile de dire ce que c'est que le principe des nationalités, qu'il le serait de dire ce que c'est exactement qu'une nation. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que les idées que ces mots éveillent, et les associations d'idées qui les prolongent, sont d'autant plus puissantes qu'elles sont justement plus obscures. Et, ce qui est bien certain, c'est qu'en se substituant à ce fameux système d'équilibre, le principe des nationalités a créé dans l'Europe moderne un groupement nouveau des peuples et des
5']6 llISTOIR". ET LITTÉRATURE.
forces. Est-ce d'ailleurs un bien ou est-ce un mal? Nous ne saurions avoir ici la prétention de le rerlior- (her. Disons seulement qu'il a bien servi jusqu'ici les inlérêls de quelques peuples, mais non pas ceux de la France. Car, à ne considérer que la carte d'Europe, c'est lui qui, à ces Étals secondaires dont notre frontière était jadis entourée presque de toutes parts, a substitué ces grandes agglomérations compactes qui, même en pleine paix, gênent et restreignent la liberté de nos mouvements. Et d'autre part, chose plus grave, on a pu l'accusera bon droit, en élargissant l'idée de patrie, d'en avoir étrangement compromis la force et l'efficacité. Il y a des idées dont l'étroitesse fait seule tout le prix; et, comme on ne prend Jamais assez strictement les commandements de la morale et de l'honneur, de même on interprétera toujours trop largement le mot et l'idée de la patrie, — dès qu'on songera seulement à les interpréter.
L'aveiiiPnous dira le reste. Car ce n'est pas en quatrevingts ans que se développent toutes les conséquences d'un événement aussi considérable que la Révolutioîi française. Aussi sûrement que la cause contient son effet, — plus sûrement peut-être, en ce sens qu'il se peut que l'effet demeure enfermé dans sa cause, — les principes de la Réforme tendaient à la tolérance et à la liberté de penser. Cependant au xvii* siècle, et jusque dans les premières années du xviii% il n'y a pas d'accusation doctrinale dont les protestants se défendent avec plus de véhémence et d'ii;dignation sincère
que celle de socinianisme; et le socinianisme, c'est essentiellement, sous un nom plus théologique, tout ce que nous avons appelé du nom de rationalisme ou d'indilTérenlisme. Quatre-vingts ans après la Révolution française, il se peut donc, il est même probable que nous n'en apercevons pas encore toutes les conséquences. Et comme jusqu'ici c'est surtout l'Europe qui semble en avoir recueilli les bienfaits, tandis que, pour notre part, nous n'en avons guère tiré que le stérile honneur de nous être nous-mêmes entre-déchîrés denos mains pour émanciper l'Allemand ouFItaliende leur longue servitude, il faut espérer qu'à nous aussi les conséquences encore obscures de la Révolution réservent quelque jour un profit plus réel.
Est-il permis d'ajouter que, si ce jour doit venir, nous n'en hâterons sans doute pas la venue en nous efforçant, comme on le fait depuis quelques années, de rapetisser la Piévolulion, de mettre des volontés d'hommes et de mesquines intrigues dans une histoire où le caractère de la fatalité est marqué si fortement, et en nous aveuglant à plaisir sur la nature des causes, les plus grandes peut-être qui depuis bien des siècles eussent présidé à un mouvement des hommes? C'est ce que nous avons essayé de montrer dans l'histoire des guerres de la Révolution. Si nous y avons réussi, fe lecteur voudra bien en reporter l'honneur à M. Sorel, et, si nous y avons échoué, ne l'imputer qu'à nous seuls.
Nous ne saurions, en effet, nous dispenser de le re-
t:i HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
dire en terminant : c'est un excellent livre que celui de M. Sorel, et nous n'avons pu donner qu'une faible idée de sa richesse. Il n'est j^'uère de question, parmi toutes celles que soulève non seulement l'histoire de la Révolution, mais l'histoire aussi du xvin'siècle> que n'ait (ouchoe M. Sorel et sur laquelle il n'ait dit un mot juste. S'il fallait en désigner plus expressément quelqu'une, nous citerions les pages où il a résumé la grande affaire de la destruction de l'Ordre des jésuites, comme un modèle de lucidité d'exposition; ou eucorc, comme un modèle d'impartialif, celles où il a déchargé Rousseau d'une part au moins des responsabilités qu'on lui impute couramment dans les erreurs ou dans les crimes de la Révolution. Quant au tableau qu'il nous a tracé de l'état de l'Europe en 4 789, je ne crois pas que nulle part on le puisse trouver plus exact et surtout plus complet. L'art même n'y manquepas, autant du moins qu'il se puisse rencontrer dans celte abondance de détails, et bien que l'on pii! souhaiter à M. Sorel un peu plus de naturel et de facilité: sa composition estmonis d'un peintre que d'au mosaïste. Mais ce sont là de minces défauts dans un livre de ce genre, et à vrai dire, nous nous fussions même dispensé de les signaler si nous n'avions songé quête n'est ici qu'un premier volume, et que, par conséquent, il est loisible encore àM. Sorel, dès qu'on les lui signale, 4'éviter d'y tomber dans les volumes qui suivront.
Novembre 1885.
La poésie de LAMARTINE*
On dit que la mort est égale pour tous, et on le croit sans doute, puisqu'on le dit. Comment donc se fait-il qu'après avoir donné pour tant d'autres le signal de leur apothéose, elle n'ait en quelque sorte été, pour Lamartine, que la consécration suprême de l'oubli ? S'il est, en effet, vrai que, de 1820 à 1850, Lamartine ait régné sur les imaginations, et, selon l'expression de Sainte-Beuve, « s'il a bu, pendant ce quart de siècle, le succès par tous les pores », il a eu le temps, depuis lors, pendant les années de l'empire, entre 1850 et 1870, de sentir se dissiper l'ivresse, et la mort même n'a pas été pour lui le commencement de lïi justice, mais plutôt le contraire.
Quelques vieillards ou quelques jeunes femmes,
i. Écrit à l'occasion di l'inauguration de la statue de Lamartine à Passy,
grâce à la musique de Niedermeyer, ou de M. Gounod, savent-ils encore peut-être les stances du Lac ou du Va//ow ? Queljues collégiens et quelques professeurs de liltéralure, dans 1« fond d'une province, lisent-ils encore, de loin en loin, pour pouvoir affirmer qu'ils l'ont l\i, Jocelyn, ou hChuteiVun ange ? Mais, ce qui n'est pas douteux, c'est que les jeunes, comme ils s'appellent, — des jeunes de tantôt ciiicjuantc an?, soixante, ou davantage, — ne nomnient plus guère aujourd'hui Lamartine que pour lui préférer hautement Alfred de Vigny, par exemple, ou ce mystificateur de Charles Baudelaire, avec ses Fleurs du malj sa Charogne, et ses Femmes damnées. Ce qui n'e^t pas moins sûr, c'est que la critique, dans un temps où ni les Laprade, ni n)ême le pieux Edouard Turquety n'ont manqué de consciencieux biographes, n'a pas trouvé seulement, depuis dix ans, l'occasion de jeter un coup d'œil sur la Correspondance de Lamartine. Et ce ({ui est encore plus certain, c'est que la foule, — qui suit, comme toujours, — la foule indllférente, allant de l'un à l'autre, (ï Hernani Sl\i Chandelier, ou des Caprices de Marianne kRmjBlas, laisse lentement, autour du nom de Lamartine, l'oubli, l'ombre et l'obscurité s'épaissir.
Entre beaucoup de raisons que l'on pourrait donner de cette indifférence, ou pour mieux dire de celte ingratitude, je ne parlerai que des littéraires. Si peutêtre quelques hommes politiques en veulent toujours à Lamartine de la révolution de 1848, et font payer à
LA POÉSIE DE LAMARTINE. 2il
la gloire du poète la faute ou les erreurs du tribun populaire, ils ne sauraient être, en eiïet, aujourd'hui bien nombreux, et le temps approche où disparaîtront pour jamais avec eux leurs antiques rancunes. J'en connais d'autres qui, s'ils l'osaient, lui feraient presque un crime de n'être pas mort plusieurs fois millionnaire, d'avoir traîné sa vieillesse en de pénibles et vulgaires labeurs, d'avoir dégradé à d'humiliantes sollicitations le poétique amant d'Elvire et de Graziella. Dirai-je que je crains que ce ne soient les mêmes qui reprochent à Hugo d'avoir trop bien entendu les affai res? Car, en vérité, nous rendons la vie difficile au poète! Et d'autres enfin insinuent que Lamartine a mal choisi son moment pour mourir, que les rares amis qu'il laissait derrière lui n'ont pas su mettre sa mort en scène, ni convenablement ordonner ses funérailles. Ce n'était pas, comme l'on dit, des« hommes de théâtre»; non plus que lui, d'ailleurs; et en France, à Paris surtout, c'est une grande infériorité que ne pas être un homme de théâtre, — ou de n'en avoir pas un au moins dans sa famille. Mais, après cela, s'il n'y avait que de semblables raisons, j'aime à croire que, depuis vingt ans bientôt, elles auraient cessé d'en être. Du moins y en doit-il avoir de plus profondes ; et, effectivement, il y en a ; et elles sont curieuses à étudier, parce qu'elles ne tiennent guère moins, si je ne me trompe, à la nature de l'esprit français qu'à la nature même de la poésie de Lamartine.
C'est ainsi que les jeunes reprochent d'abord à La-
ni. — 14
'■2ii HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
marline de n'être pas pour eux assez artiste. Ils ont toujours sur le cœur une letlre célèbre : A M. Léon Bniys d'Ouilli/, (\\ii servit jadis, qui sert encore de préface, on se le rappellera peut-être, aux Recueille' ments poétiques : « Le bon public, y disait Lamartine, s'imagine que j'ai passé trente ans à aligner des rimes,.. je n'y ai pas employé trente mois; » et les jeunes, lui rendant mesure pour mesure, lui reprochent, avec un tranquille dédain, qu'on s'en aperçoit bien, sans qu'il eût besoin de le dire. Ils le trouvent incorrect, et ses vers quelquefois mal faits, mais ses rimes surtout faibles et communes: bonheur et malheur^ adieu et 4ieu, onde et monde, pics et mullipliés, ciel même, je pense, et soleil. Et ils n'ont pas tout à fait tort, et il n'y a rien de plus français, si je puis ainsi dire, que ce genre de chicanes, et, pour vous en convaincre, ce sont celles que nous faisons tous les jours à Molière. Décadents ou romantiques, parnassiens ou classiques, nous avons beau nous révolter, nous descendons tous en effet de Malherbe, par Condillac ou par Noël et Chapsal ; nous évaluons le talent au nombre des défauts qu'il n'a pas, bien plus qu'à la nature des qualités qu'il possède; et nous posons de tels principes enfin que, si nous les suivions, ils n'iraient à rien moins qu'à mettre l'auteur des Oies funamb ulesques au-dessus d'Hugo même, et M. Catulle Mendès oa M. Armand Silvestre au-dessus du poète de Jocelyn, des Harmonies et des Méditations .
Mais, si l'on se débarrassait une fois des préjugés
LA PORSIE DK LAMARTÎNE 247
d'école, si surtout on voulait être juste, on attacherait peut-être une moindre importance à la forme, dont la perfection matérielle n'a d'objet, trop souvent, que de faire illusion sur l'inanité du fond. On avouerait que, fussent-elles plus nombreuses et plus graves encore qu'on ne le dit, les négligences de Lamartine, emportées au courant de sa large et facile abondance, ne laisseraient pas toujours, — ou presque toujours, — de s'y perdre. On n'oublierait pas, non plus, de rappeler que si la poésie, avant d'être une « peinture », peuL et doit même être une « musique », c'est quelque chose, à ce seul point de vue de la forme, que d'avoir trouvé, comme Lamarline, les vers assurément les plus harmonieux qu'il y ait dans la langue. Et l'on conclurait que, le triomphe de l'art étant de suppléer l'inspiration défaillante ou absente, pour ne pas dire de la simuler, — comme la rhétorique, par exemple, simule ou contrefait l'éloquence, — le poète peut se passer d'être artiste, comme Lamartine, exactement dans la mesure où il est inspiré.
Aussi bien n'est-ce pas seulement ni surtout ces négligences que l'on reproche à Lamartine, et quand on ne le trouve pas assez artiste, c'est plutôt qu'il est trop naturel. Non seulement on ne voit pas comment son vers est fait, de quels artifices ni par quels procédés, mais on le comprend trop aisément quand il parle, et ses sentiments ne sont pas assez rares, assez subtils, assez quintessenciés. Vainement a-il écrit celle Chute d'un ange, poème bizarre,.
graiuliosc, dont l'auteur de la Légende des siècles, et depuis, celui des Poèmes barbares, sans en rien dire, se sont tant et d'ailleurs si heureusement inspirés. Il reste vrai, d'une manière générale, que dans les Méditations,àins les Harmonies, dans Jocelyn, dans les Recueillements même, il n'a fait que prêter sa voix et son génie de poêle à ce que nous avons tous éprouve comme lui sans savoir ni pouvoir le dire; et on le trouve banal parce qu'il est humain. Et, en effet, co n'est pas le genre de Charles Baudelaire, ni celui d'Alfred de Vigny, qui se sont attachés presque uni- (juement à traduire ce qu'ils croyaient trouver en eux de plus différent de leurs semblables.
Nos jeunes poètes, à leur suite, ont cru devoir affecter la même ambition. Si le ciel, en naissant, ne les a pas affligés d'une maladie morale, ils s'en procurent une, la plus étrange qu'ils puissent, une névrose unique, Ol la poésie désormais ne consiste plus pour eux que vlans l'analyse de leur cas pathologique ou le savant étalage de leur infirmité. Mais alors, qu'ils aient donc jusqu'au bout le courage de leur paradoxe, et qu'ils ne reprochent pas à Lamartine de n'être pas assez artiste, mais bien, comme nous disions, d'être trop naturel et trop sain ! Car voilà son vrai crime : pour/ comprendre, pour sentir les Méditations ou les Harmonies, ii n'est heso'm que d'être homme et d'avoir vécu. Le Lacow le Vallon, le Crucifix ou Ischia, le Premier regret ou Novissima Verha, c'est le cri mémo ie la natuier, auquel vibent tous les cœurs, à l'excep-
LA POfiSIK DB LAMARTINE Î15
tion, puisqu'ils le croient, de celui des seuls initiés. Et c'est comme si l'on disait qu'ils reprochent à Lamartine ce qui fait justement de lui, non pas peut-être le plus varié, ni surtout le plus étrange, mais le plus sincère et le plus universellement vrai des grands poètes de ce siècle. Car il y a de la rhétorique, beaucoup de rhétorique, dans la Tristesse d^Olympio; il y a de la « littérature » jusque dans le Souvenir de Musset, — deux vers de Dante, quatre lignes de Diderot, une invocation à Shakspeare ; — mais il n'y a pas trace , de « littérature » dans le Lac, pas ombre de rhétorique, et c'est ce qui en fait la suprême beauté.
On l'a dit bien souvent : nul comme Lamartine, en ce siècle et dans notre langue, n'a aimé, n'a senti, n'a rendu la nature avec cette profondeur et celte sincé-j rite. Certes, les descriptions ne manquent pas dans les Orientales, dans la Légende des siècles, dans les Contemplations, et généralement dans l'œuvre de Victor Hugo. Mais l'énumérateur, mais le rhéteur, mais l'artisan de phrases et de mots, mais le prodigieux assembleur de rimes y reparaissent toujours, et, en la fatiguant, découragent notre admiration, la changent en étonnement plutôt qu'en reconnaissance. Les vers d'Hugo sont beaux, ils sont pleins; les sonorités nous en assourdissent et l'éclat nous en aveugle; il nous en reste presque toujours dans les yeux ou dans les oreilles un souvenir inoubliable ; mais on y voudrait quelque chose d'autre, un peu d'âme et d'accent, et je ne sais quoi de moins beau peut-être, mais de plus
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sincère et de plus ému/Liscz-Ie, relisez-le; rieii u'esl plus rare, dans l'œuvre de te grand poète ou plulôl de cet incomparable artiste, que des inspirations comme celle de celte Tristesse d'Ohjmpio que je rappelais tout à l'heure, ou comme celle de hPricie pour tous. Jusque dans les belles pièces des Coutoiiplalions qu'il a consacrées à la mémoire de sa fille, on sent l'arrangement et l'apprêt :
Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, Ému par ce tranquille et profond horizon, Examiner en moi les vérités profondes.
Et regarder les fleurs qui sont dans le fjctzon !
Et, s'il faut être franc, comme il n'y a rien de plus aitificiel, de plus composite, et de plus arbitraire que certaines descriptions des Orientales, — et notamment celles de tant de contrées que le peintre n'avait jamais vues, — même quand Hugo décrit ce qu'il devrait avoir senti, je ne connais rien de [Ans poncif dans les œuvres d'Écouchard Le Brun ou de Jean-Baptiste Rousseau que certaines pièces desFetiilles d'automne ou des Contemplations.
Ouvrez maintenant les Harmonies ou les Méditations, qui conservent, pour le dire en passant, sur les Contemplations el&ur les Feuilles d'automne l'avantage, étant les premières, de les avoir vraisemolablement inspirées, ou relisez encore, de préférence, le plus beau poème, le seul «: poèaie ))à vrai dire, que nous ayons dans notre langue : c'est de Jocelyn que
,'e veux parler. Les vers en sont-ils peut-être quelquefois moins beaux? ou ies rimes moins riches et moins retenus, antes? moins exactes parfois? ou les descriptions plus vagues? Je n'oserais le dire. Maiscomme l'accent en est toujours juste! Comme le poêle, s'y én^.eut lui-même au souvenir de tout ce que ses vers éveillent ou renouvellent en lui! Comme on sent qu'il n'a pf.s vu seulement, mais vraiment vécu ses impressions, et je ne veux pas dire qu'il improvise, mais qu'il abandonne lui-même et qu'il laisse égarer son chant au hasard de ses rêveries !
0 vallons paternels! doux champs ! humble chaumière Aux bords penchants des bois suspendue aux coteaux^ Dont l'humble toit, caché sous des touffes de lierre, Ressemble au nid sous les rameaux!
Gazons entrecoupés de ruisseaux et d'ombrages; Seuil antique où mon père, adoré comme un roi, Comptait ses gras troupeaux rentrant des pâturages. Ouvrez-vous ! ouvrez-vous ! C'est moi.
Je ne sais si quelqu'un en a déjà fait la remarque, mais des circonstances particulières me semblent; expliquer ce caractère de la poésie de Lamartine. Si Musset, comme le croyait son excellent homme de fière, eût été <c nécessairement de la cour » dans le siècle de Louis XIV, il n'était pas moins né dans un vulgaire appartement parisien de la triste rue des Noyers, et ses souvenirs d'enfance lui rappelaient si
peu de chose (lu'on n'en trouve seulement pas trace dans ses Poésies. Viclor Hujjo, fils d'un soldai,
Jeté comme la graine au gré do l'^ir qui vole,
traîné de ville en ville dans les bagages de son père, a pu chanler indifféremiiieiil ses « Espagnes », ou plus tard la maison de la rue des Feuillantines : il n'a pas eu, lui non plus, de patrie locale, et à peine un foyer dunieslique. Seul, au contraire, de tous nos grands poètes, mille liens suljlils et forts, ces liens de riiabilude, inconsciemment tissés au jour le jour, ont rattaché Lamartine à une lerre natale, aune maison paternelle, à des lieux familiers :
Montagnes que voilait le brouillard de l'automne, Vallons que tapissait le givre du matin, Saules dont l'éniondeur effeuillait la couronne. Vieilles tours que le soif dorait dans le îointain,
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide, Fontaine où les pasteurs, accroupis tour à tour, Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide. Et, leur urne à la main, s'entrelenaient du jour,
Chaumière où du foyer étiacelait la flamme, Toit que le pèlerin aimait à voir fumer. Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
Oui, sans doute, Hs en ont une ; et c'est à un grand poète une grande infériorité que de ne l'avoir pas connue ; et c'est celle d'Hugo en comparaison de La-
martine. Tandis qu'Hugo n'a vu la nature qu'avec les yeux du corps, en touriste ou en passant ; que l'on peut même douter s'il l'a comprise ou aimée autrement qu'en artiste, comme un thème pour ses variations et le plus favorable à son étonnante virtuosité ; qu'il l'a presque profanée dans ses Chansons des rues et des bois, Lamartine l'a vue avec les yeux de l'âme, l'a aimée jusqu'à s'y confondre, quelquefois même jusqu'à s'y perdre, et l'a aimée tout entière, — « sol sans ombre », et « cieux sans couleurs », et « vallons sans ondes», — sous ses plus humbles aspects comme sous les plus brillants ou les plas majestueux. 11 est donc chez nous le poète de la nature, le seul peut-être que nous ayons, en tous cas le plus grand; et il l'est pour n'avoir pas appris à décrire la nature, mais pour avoir commencé par la sentir. C'est la sincérité de ses impressions qui eu fait non seulement la profondeur ou l'intiniité, mais encore, dans notre poésie, la presque unique originalité. Et la sincérité de ses impressions, à son tour, il en doit la meilleure part à son éducation, cette éducation que l'on reçoit involontairement des choses, et qui fait, en chacun de nous, le fond durable et persistant de tout ce que nous sommes.
J'aimais les voix du soir dans les airs répandues. Le bruit lointain des chars gémissant sous leurs poiiist Et le sourd tintement des cloches suspendues Au cou des chevreaux, dans les bois.
250 HISTOIRE ET LITT fin AT 11 UE.
C'est <j;vhce encore à celle (ulucalion qu'il a pu mettre jusque dans la poésie la plus familière un accent également unique de noblesse et d'intimité. Rien n'est plus rare en français que d'être éloquent sans s'égarcidans la déclainalion, si ce n'est d'être familier s.ins tomber dans la platitude ; et je ne vois guère que f.amarline qui y ait réussi. A cet égard, et puisqu'il n'y a pas de mot aujourd'hui qui loue davantage, nos jeunes devraient bien savoir que Jocclyn est ce qu'ils appelleraient un véritable tour de force. En restant poèle^ et grand poète, avec les mots de la lanj^ue ordinaire, — quoi que non pas toujours sans quelques périphrases ou quelques métaphores dont son éducation même et sa trop grande facilité ne le défendent pas assez, — il n'est guère de détails de la vie simple, humble on même commune que n'ait su exprimer Lamartine. Son art consiste, non pas précisément comme celui des Lakisls anglais, — auxquels on l'a si souvent comparé, sans doute à titre d'aulcur du Lac, — à extraire, si l'on peut ainsi dire, des objets les plus vulgaires ce qu'ils renferment effectivement de poésie latente, mais plutôt à répandre sur ces objets eux-mêmes, quand il les rencontre au passage, et sans les avoir cherchés^ toute la richesse et toute la noblesse de son imaginatioii de poète. C'est une grande différence. Lamartine n'abaitse point la poésie jusqu'aux vulgarités de la prose, condme quelques-uns que l'on connaît, mais il élève la prose jusqu'à la hauteur delà poésie ; et les rencontres n'ont pas lieu ?out à fait au même pointv Rappelez-vous
scnlemeiit les lettres de Jocelyn à sa sœur, ou, dans Jûcelyn encore, le récit de la mort de sa mère :
Pressentiments secrets, malheur senti d'avance, Ombre des mauvais jours qui souvent les devance;.,.
et tant d'autres passages que je me garderai de citer, — de peur que le lecteur s'en contente et perde une occasion de relire le poème. Je l'ai bien relu quatre fois avant d'en parler, et j'ose dire que, si des yeux prévenus y découvraient, en cherchant bien, plus de prosaïsmes peut-être que je n'y en ai trouvé, du moin» ne sauraient-ils y méconnaître la distinction d'âme, l'élévation naturelle, et la noblesse enfin du poète.
Non moins caractéristique de Lamartine que l'abondance et le souverain naturel, cette noblesse est partout chez lui, mais elle éclate surtout dans sa conception de l'amour. Nous croyons rêver aujourd'hui quand nous apprenons par sa Correspondance que la critique de 4823 accusa l'auteur des Nouvelles Méditations d'être à lui tout seul plus « obscène » que Catulle, Horace et l'Arioste ensemble. S'agissait-il peut-être de ce Chant d'amour qui, comme il n'avait pas de modèle, n'a pas eu d'égal non plus dans notre langue?
Ton cou, penché sur l'épaule, Tombe sous son doux fardeau, Comme les branches du saule^ Sous le poids d'un passereau ; Ton sein que l'œil voit à peine,
tSS HISTOIRE ET L ITIEU ATU 'IR.
Soulevant à chaque haleine Le poids léger de ton cœur, Est comme deux tourlerellci, Qui font palpiter leurs ailes Dans la main de l'oiseleur.
II faudiMit dire alors qu'en 1823 la critique avait peu lu l'Arlosle, et encore moins Catulle. Car, si les vers d'amour do Lamartine respirent la volupté, c'est une volupté diffuse en quelque sorte, une voluplé qui n'émeut qu'à peine les sens, qui même les rafraîchit, ou encore les apaise, bien loin de les irriter; et, s'ils persuadent le plaisir, je ne crois pas que jamais on en ait plus discrètement présenté l'image, ni plus chastement voilé la nudité. Les erreurs dégoût, et j'en sais de bien fâcheuses, ne manquent malheureusement ni dans les Recueillements ni surtout dans la Chute d'un ange, mais ce ne sont vraiment et uniquement que des erreurs de goût. D'une manière générale, dans ses peintures de l'amour, Lamartine a toujours mêlé au délire des sens non seulement ce qui l'épure, mais encore le spiritualise. N'ayant jamais, comme tant d'autres, mené sa muse aux mauvais lieux, elle a toujours ignoré le langage de ces sortes d'endroits. Et, si l'on dit que c'est pour cela qu elle a bien pu connaître et parcourir toute l'étendue des passions de l'amour, mais non pas en mesurer toute la profondeur, ni surtout en sonder les derniers abîmes, je n'en disconviendrai point j — et je l'en louerai davantage.
Comparez ici Lamartine avec Musset, le Musset des Ndils, mais aussi le Musset des Premières Poésies. Musset, le plus jeune des deux, et même des trois, est cependant de beaucoup à tous égards le plus voisin du XVIII* siècle. Nourri par son père, Musset Pathay, l'éditeur et l'apologiste aveugle de Rousseau, dans le culte fervent du xviii* siècle, il y a en lui du Crébillon fils, du Laclos, du Casanova même si l'on veut. Aimezvous ces vers de iVawoMwa, si souvent, et tant^ et trop vantés :
Deux sortes de roués existent sur la teiro...
et n'en jugiez-vous pas autrement à vingt ans qu'à cinquante? Pour ma part, j'en préfère d'autres. Mais, en tous cas, semblable à son don Juan, Musset, jusqu'au jour d'uno rencontre célèbre, me paraît bien avoir été le plus impertinent des amants en même temps que le plus sensuel. Lorsque, d 'ailleurs, il eut éprouvé l'amour avec toutes ses fureurs, le poète des Nuits, s 'il perdit quelque chose de sa fatuité juvénile, ne réuss it cependant jamais à dépouiller sa passion de ce qu'elle avait encore de fougueux et de personnel^ Les Nuits sont le cri d'un amant à qui Ton vient d'enlever sa maîtresse, — une maîtresse dont un peu plus il nous dirait ce qu'il aimait en elle, ou comment elle avait lajambeetle pied faits, — d'ailleurs le cri le plus éloquent, le plus retentissant, le plus violent que peutêtre on eût encore poussé, mais un cri, c'est-à-dire
nu — 15
îùl HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
l'expression de ce qu'il y a dans l'amonr de plus instinctif, de plus ég()ïsle,et de moins généreux.
Les pins désespérés sont les chants les plue beaux,
a-t-il dit lui-même, et précisément dans une de ses Nuits. Il se trompe; quand ce désespoir n'est que celui d'un seul liomme, ce ne sont que les plus émouvants; et ce n'est pas peu de chose; mais, au-dessus de ces émotions où les sens ont encore trop de pavt, il y en a de jtkis pures, et c'est l'honneur de Lamartine que d'y avoir plusieurs fois atteint.
C'est que l'amour n'a pas été pour Lamartine, comme il le fut pour Musset, l'occupation de sa vie tout entière, et cela seul a suffi pour qu'il y eût dans sa poésie plus de dignité, plus de pureté, plus de noblesse' que dans celle de Musset. Car, on aura beau dire, on ne fera pas, avec les plus beaux vers du monde, qu'il n'y ail, dans tout don Juan ou dans tout Lovelace, un fond de grossièreté ou de férocité même. En réalité, chez Musset, il fautJhien le savoir, l'amour se termine toujours à la satisfaction de l'orgueil ou de la volupté. Mais Lamartine y met quelque chose de plus.
Elle paraît et tout soupire,
Tout se trouble sous son regard ;
Sa beauté répand un duiiie Qui donne une ivresse au vieillard.
Et, comme on voit l'humble poussière Tourbillonaer à la lumière
Qui la fascine à son insu, Partout où ce beau front rayonne, Un souffle d'amour environne Colle par qui l'homme est conçu.
Quand ce ilernier vers ne donnerait pas à ceux qui le précèdent un accent religieux, il suffirait sans doute, pour entendre le poète, que rHumanité, dont j'ai détaché cette strophe, fût placée, comme elle l'tsl dans les Harmonies, entre Jéhovah eil'Idée de Dieu. De même qu'au début du poète de Lucrèce,
.'Eaeadumgenitrix, hominum divunique voluptas, Aima Venus, ....
nous sortons ici de l'ordre vulgaire, où l'amour n'était que « réthange de deux fantaisies» ; nous sommes introduits dans un ordre supérieur; nous alteignons à la cause et à la raison de l'amour. On comprendra que ce n'est pas le lieu, pour divers motifs, d'insister sur ce thème, toujours difficile et surtout délicat à traiter. Mais il l'araîtra naturel d'en prendre occasion pour dire quelques mots du caractère philosophique de la poésie de Lamartine.
En même temps, en effet, que celle de l'amour, une autre préoccupation, celle de la mort, a hanté Lamartine, et, de tous nos grands poètes, nul plus que lui n'a médité sur la chute insensible du temps, sur la fragilité de la vie, sur la misère de l'homme, ni trouvé de plus beaux accents pour chanter :
236 HlSTOinH ET LITTÉRATURE.
et ce vide immense,
Kt cet inexorable ennui, Et ce néant de l'existence, Cercle étroit qui tourne sur lui.
Ce ne doit pas être là l'une des moindres raisons qui l'ont dépossédé lentement de sa première popularité. Les Français, pour la plupart, sont de l'école de leur Déranger. L'idée de la mort les importune, ou plutôt, car ils y songent trop rarement pour que l'on puisse dire qu'elle les importune, ils n'aiment pas qu'on la leur présente. Et, si la vie est courte, puisque les pessimistes eux-mêmes ne laissent pas de convenir qu'il s'y rencontre de « bons moments », sa brièveté ne nous doit être qu'un motif plus cher et plus pressant d'en user et d'en jouir. Vivons donc, buvons, aimons, et moquons nous du reste :
Tant qu'on le pourra, larirette On se damnera, larira ;
c'est la devise ou le refrain de nos chansonniers, et c'est bien le fond de la race.
Mais, quand l'idée de la mort, pour tout homme qui pense, ne serait pas l'objet de ses plus graves médilations, et quand elle ne serait pas, dans la vérité de l'histoire, l'inspiratrice de toutes les grandes actions, il faudrait bien encore observer, au seul point de vue de l'art, tout ce qu'elle communique à la poésie, non pas même en l'absorbant, mais en s'y mêlant seulement,
dfrprofondeurtt de sens. Elle met une ombre au plaisir, elle donne du prix à la vie; l'amour, la volupté même ne sont sans elle que la satisfaction brutale d'un instinct ou d'un appétit; la nature n'est plus qu'un décorde théâtre, une toile de fond, immobile et muette ; et c'est pourquoi nous voyons que, dans tous les temps comme dans toutes les langues, sans cette pensée de la mort, invisible et présente, il n'y a pas, ni ne peut y avoir de grande poésie, mais seulement de la prose rimée. Ce Déranger que je nommais n'en serait-il pas lui-même un exemple, au besoin? lui qui n'a peut-être été vraiir.ent poète en sa vio qu'un seul jour et dans la seule chanson.
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse.
Vous vieillirez et je ne serai plus...
Mais la poésie de Lamartine est imprégnée tout entière de la pensée de la mort. Il en a senti l'épouvante, il en a éprouvé la vertu consolatrice, il en a goûté tout le charme :
Cueillez-moi ce pavot saurage Qui croît à l'ombre de ces blés !
On dit qu'il en coule un breuvage Qui ferme les yeux accablés.
, J'ai trop veillé, mon âme est lasse
De ces rêves qu'un rêve chasse.
Que me veux-tu, printemps vermeil ?
Loin (le moi ces lis et ces roses !
Que faut-il aux paupières closes ï La fleur qui garde le sommeil.
Enfin et surtout il en a connu la nécessité supérieure, et que, si nous ne mourions pas, peul-Alre réussirions-nous tout (le même à nous accommoder de la vie, quoique cela paraisse bien difficile; mais, sans doute, nous n'aurions nucune des idées qui font la grandeur de l'esprit humain.
Car on ne saurait méditer sur la mort sans méditer également sur le problème de la destinée, et Lamarline, en raison do son éducation comme de sa nature, pouvait moins que tout autre se soustraire à celte nécessité. Il est, d'ailleurs, pour en faire en passant la remarque, une preuve assez illustre que le pessimisme, quoi que l'on en ait dit, n'est nullement obligé de conclure au néant. Si la poésie de Lamartine doit â la pensée constante ou habituelle de la mort son accent de mélancolie et de solennité, c'est à la méditation du problème de la destinée qu'elle doit son caractère tragique et philosophique à la fois. Byron,
Shelley, ou Leopardi lui sont-ils peut-être supérieurs à cet égard parmi les poètes contemporains ? Je ne le sais ni ne veux le rechercher aujourd'hui; mais ce que l'on doit dire, — et ce que l'on n'a pas assez dit, — c'est que, s'il y a dans notre langue une poésie philosophique vraiment digne de ce nom, c'est assurément celle de Lamartine.
Voltaire, avant lui, dans ses Discours en vers,
avait essayé de rimer la philosophie de Locke et de Newton, et d'autres, depuis lui, la critique de Kaiit, ou rOhgine des espèces, ou le pessimisme de Schopenhauer. Vaines tentatives, inutiles efforts, ambitions généreuses, mais* avortées en naissant; quand la clarté de la pensée ne s'évanouissait pas dans la splendeur des images, c'était le vers qui se changeait en prose ; et Lamartine, après avoir été le premier, demeure encore et toujours îe seul.
Pourtant chaque atome est un être, Chaque globule d'air est un monde habité; Chaque monde y régit d'autres moades, peut-être, Pour qui l'éclair qui passe est une éternité ! Dans leur lueur de temps, dans leur gout'.e d'espace, Ils ont leurs jours, leurs nuits, leur destin et leur place, La vie et la santé y circulent à flot, Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases, Des milliers d'univers ont accompli leurs phases
Entre la pensée et le mot.
Lui seul a trouvé de ces vers, comme lui seul était capable de concevoir aussi cette Chute d'un ange, qu'il n'a négligé que d'écrire, et qui serait autant audessus des Harmonies et de Jocelyn que la grande épopée philosophique est au-dessus de Tidylle ou de l'ode, — si seulement l'exécution en répondait à la conception.
Que d'ailleurs, maintenant, dans cette Chute d'un ange, et surtout dans les Recueillements, Lamartine, pour vouloir monter encore plus hautj n'ait réussi qu'à
développer quelques-uns de ses défauts, je le sais, et, pour tout dire, il n'est que juste de le rappeler. Ni les grandes idées, comme je viens de le montrer, ni les belles pages, ni les beaux vers n'y manquent, mais il semble que le poète, plus abondant que jamais on périodes sonores, n'ait plus en lui de quoi suflire à leur ampleur, ou encore, et plutôt, que son inspiration, débordant sa langue et son vers, s'évapore en nuages dont les contours cbangeanis ne retiennent plus aucune forme. Il a beau prodiguer les images, on sent qu'il les « invente », mais qu'il ne les « voit » plus, qu'il les cberche plutôt qu'il ne les trouve; et il a beau enfler la voix pour faire croire à l'importance de ce qu'il va dire, -.ov-s l'entendons l)ien, mais nous ne jugeons pas qn'ihalùlla peine de tant l'enfler. J'ajoute seulement qu'il n'importe guère, et, quand on a lu la Chute d'un ange ou les Recueillements, si l'on ne s'y est pas plu, que l'on en est quitte ponr ne plus les relire. Mais ce que l'on doit observer, jusque dansles erreurs littéraires de Lamartine, — et on en pourrait dire autant, je crois, de ses erreurs politiques, — c'est que la noblesse des intentions y persiste, si même il ne se trompe justement pour viser trop haut. Lamartine, avec ses imperfections, n'en demeure pas moins ce que l'on appelle une âme essentiellement noble, et quand on veut essayer de le caractériser d'un mot, — ce qui n'est jamais facile d'un tel homme, — si ce n'est pas celui de dignité, c'est celui de noblesse au moins qui vient sous la plume.
LÀ POÉSIE DE LAMARTllNE. 231
De toutes les raisons qui, sans avoir encore tout â fait précipité dans l'oubli le nom de Lamartine, l'ont du moins, depuis une vingtaine d'années ou davantage, comme enveloppé d'ombre et d'indifférence, si celle-ci peut-èlre était la principale, il ne faudrait pas beaucoup s'en étonner, mais, au contraire, le trouver naturel. Les artistes, en général, — car l'observation est sans doute aussi vraie des peintres que des poètes, — n'aiment pas beaucoup les sujets où la matière importe plus que l'art, où l'idée emporte la forme, où la nécessité de l'inspiration ne laisse pas de lieu au tour de force, les grands sujets enfin; et je veux dire par là ceux qu'on ne peut traiter qu'autant que l'on s'y trouve naturellement égal. Mais fis préfèrent les petits, comme étant, pour ainsi parler, à la taille de tout le monde, les sujets qui peuvent faire honneur à leur habileté, dont on ne relève l'insignifiance qu'à force de recherche et d'art. Et, après tout, c'est toujours quelque chose que de savoir à fond son métier, d'en connaître toutes les ressources, de le perfectionner, comme j'avoue que l'ont su faire quelques-uns de nos contemporains ; c'est quelque chose et même beaucoup, — quand, d'ailleurs, on manque de génie. Nos artistes prépSiTent, ils trempent, ils assouplissent, pour le grand poète que l'avenir ne nous refusera pas, l'instrument de la poésie, comme les Lebrun, les Delille, les Fontanes, les Chênedollé, les Lemercier l'ont fait pour Hugo et pour Lamartine, et leur gloire, lorsqu'il paraîtra, sera de s'évanouir dans le rayon-
nement de ce grand poète. Ils ont tort seulement de s'ériger en critiques, et de vouloir juger Lamartine sur des règles trop étroites pour lui; — sans compter que Lamartine avait presque cessé d'écrire quand ils les ont posées.
Mais, pour la foule, c'est encore plus grave. Avec Laprade et quelques autres encore, je voudrais pouvoir dire que Lamartine a écrit pour un « inonde » qui ne serait plus aujourd'hui le nôtre, si ce n'était nous mettre nous-mêmes trop bas, si ce n'était oublier que le « monde » de Lamartine fut aussi celui de Déranger, voire de Désaugiers, et si ce n'était mêler enfin, pour le plaisir de faire une médiocre épigramme, la satire sociale à la critique littéraire. En réalité, ce n'est pas pour les lecteurs de la troisième République, ni ce n'était pour ceux du second Empire, c'est pour l'esprit français lui-même qu'^ la poésie de Lamartine a quelque chose de trop noble et de trop élevé.
Lamartine, au surplus, ne l'a-t-il pas comme déclaré lui-même jusque dans ses antipathies? Il y a deux écrivains, deux très grands écrivains qu'il n'a jamais aimés, qu'il n'a jamais pu supporter, auxquels même il n'a pu seulement gagner sur lui de leur rendre justice ; et ces deux écrivains, si ce ne sont pas les deux plus populaires, il ne s'en faut de guère, puis qu'ils ont nom La Fontaine et Rabelais. On a rcproclié lîlus d'une fois à l'auteur des Méditations, des Harmonies et de Jocelm d'avoir si mal parlé de l'auteur,
LA POÉSIE DE LAMARTIiNE. 263
des Fables ou des Contes et de celui de Pantagruel, et on a eu raison. On s'est moins souvent demandé s'il n'y avait pas autre chose là (qu'une erreur de goût, et vraiment une opposition, une antipathie, une contradiction de nature? Il y a, dans l'esprit français un fonds naturel, je ne veux pas dire de grossièreté, — je le pourrais, je ne le dis pas, je le dirai plus loin, — mais au moins de vulgarité, de médiocrité, comme on disait jadis, et dont n'ont jamais pu complètement triompher en eux un Voltaire même ou un Molière. Nous n'aimons pas quitter terre, nous n'aimons pas étendre nos regards au delà d'un certain horizon; et heaucoup de questions que d'autres races aiment à agiter d'une façon tragique, nous n'aimons pas à les aborder, ni même qu'on les traite pour nous. Être ou ne pas être, c'est assurément le moindre souci du peuple de Rabelais, de La Fonlaine el de Déranger ; nous sommes comme nous sommes, et nous nous trouvons bien ; nous avons jadis défrayé l'Europe de fabliaux, nous défrayons aujourd'hui l'univers de vaudevilles, d'opérettes et de chansons de cafés-concerts. Et, lorsque, par hasard, nous nous haussons jusqu'à l'idéal, ce n est guère qu'à l'idéal héroïque sans doute et chevaleresque, mais souvent aussi emphatique et déclamatoire, l'idéal du Cid et d'Hernaui, de Corneille et de Hugo, rarement et difficilement jusqu'à celui de Bérénice ou de Jocelyn, de Racine et de Lamartine. Voilà la vraie cause de notre indifférence pour la poésie de Lamartine; et la forme en
•61 HISTOIRE ET LITTflR ATURE.
fùl-elle toujours plus achevée, l'exécution répondttelle toujours à la conception. Lamaitine, pour la foule, sera toujours moins populan'e que Musset ou que Hugo.
Heureusement que la foule ne faU pas les Jugements de l'histoire, et que i a popularité d'un écrivain ne mesure pas sa valeur. En ce moment, pour diverses raisons, dont quelques-unes au moins ne laissent pas d'être tout à fait étrangères à son génie, c'est Victor Hugo qui, de nos grands poètes, est celui dont le nom semble le plus populaire : je dis le nom plutôt que l'œuvre, qu'il m'a toujours semblé que l'on louait bien plus que l'on ne la lisait. Je me souviens ausîi qu'il y a tantôt vingt ans, aux environs de l'année 1807, grâce à la conspiration de je ne sais quelles cIr«",onstances particulières, il s'en est fallu de bien peu que ce ne fût Alfred de Musset, pour ses Kuits elles seules, que l'on mît au-dessus de ses deux grands rivaux.
Mais les circonstances changent, et les œuvres demeurent ; et c'est pourquoi j'ai la confiance que l'heure viendra tôt ou tard, pour Lamartine, d'être mis à son rang. Et je le répète, sans me dissimuler les défauts de Lamartine, ce rang, lorsque je me rappelle que les Méditations, en 1820, ont donné le signal de la rénovation de notre poésie ; que les Odes et Ballades, qui parurent en 1822, semblent être plutôt antérieures et procéder encore de Le Brun, de Lefranc de Pompignan, de Jean-Baptiste Rousseau ; ce
LA POÉSIE DE LAMARTFNE. 2ô5
rang, quand je considère que les Méditations, plus tard, ont été suivies de Jocelyn,q\ii n'est pas seulement le plus beau, mais l'unique poème de la langue française, aucun autre n'en ayant la simplicité, le charme et la grandeur, sans compter l'émotion; ce rang, si je fais attention enfin que personne avant lui ni depuis n'a possédé, au même degré que Lamartine, quelques-unes des plus rares qualités du poète : l'abondance et l'ampleur, l'éclat et la facilité, la profondeur et l'aisance, le nombre et l'harmonie, le charme et la noblesse, combien d'autres encore ! ce rang, — il se pourrait que ce fût le premier,
15 août 1886.
Lorsque la postérité, — si toutefois la postérité que l'on nous prépare se soucie encore d'art et surtout de poésie, car on peut, en douter, — prononcera sur Victor Hugo ce jugement définitif qui met les hommes et les dieux mêmes à leur vrai rang, elle en usera, selon toute apparence, avec l'auteur des Contempla^ lions et de la Légende des siècles, comme nous faisons de nos jours avec celui de Pohjeucte et du Cid.
Le vieux Corneille, en son temps, n'a pas composé moins de trente-trois comédies, tragédies et tragi-comédies : combien de Français les lisent, les ont lues, en connaissent les sujets ou seulement les titres, ont entendu parler de Pertharite, roi des Lombards,
1. Le Théâtre en Liberté, par Victor Ilugo, 1 vol. ia-S". Paris, 16S6; Hetzel et Quaotiii.
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OU de Surûna, général des Parthes? Et cependant Corneille est Corneille, il est Pierre cl non pas Thomas, c'esl-à-dire l'auteur du Cid et de PolyeuctCy contre lesquels ne sauraient prévaloir ni Ciî Pertharite ni ce Siiréna, ni son Attila ni son AgésilaSf et pour qu'il le soit, et pour qu'il le demeure, c'est assez qu'il ait trois ou quatre fois en sa vie alleinl les sommets de son art. On passe quelque clic e à l'iiuinaine faiblesse; à ceux qui les ont touchée, on ne demande pas d'avoir habile constamment les hauteurs; et on a bien raison, puisque, après loui, rh)sloi'*e prouve quM n'en serait ni plus ni moins de leur réputation. Dix autres chefs-d'œuvre n'ajouteraient rien h la gloire de Corneille, maïs dix autres Attila 21'en retrancheraient pas une parcelle.
Victor Hugo pareillement : nos neveux s'étonneront que nous ayons pu supporter à la scène Marion Delorme et Bîty Blas ; ils se demanderont ce que nous avons admiré dans l'Ane ou dans le Pape, et ils ne se répondront point ; ils ne voudront peut-être seulement pas croire qu'aucun de nous ait lu jusqu'au bout Quatre-vingt-treize ou l'Homme qui rit, — et, au fait, moi-même qui les nomme ici, suis-je bien sûr d'avoir eu ce courage ? — mais, après cela, Victor Hugo n'en sera pas moins ce qu'il est, tout ce qu'il est, et ce que l'on peut prédire qu'il sera bien longtemps encore : le plus grand de nos poètes purement lyriques, mais surtout le plus prodigieux artiste, je ne dis pas le plus parfait, qu'il y ait dans l'histoire de notre poésie française.
C'est ce qui nous meta l'aise, tandis qu'il est encore temps, pour parler en toute franchise de son Théâtre en liberté. Dans sa longue et glorieuse carrière, il est donc certain que ce grand poète ne nous avait rien dooné d'aussi boutTon que Mangeront-Us? on d'aussi puéril que la Forêt mouillée; mai?, puisqu'il est maintenant entendu que sa gloire n'en saurait souffrir, ni même de bien pis que cela, nous pouvons le dire; et nous le disons. Tout de même, si les éditeurs de ce théâtre « idéal » avaient compris le sens du volume qu'ils viennent de publier, ils ne l'eussent pas intitulé le Théâtre en liberté, mais le Théâtre en goguettes; mais,, puisque les licences que le maîlre y a prises ne nuiront sans doute jamais à la beauté des Contempla' lions ou des Feuilles d'automne, — et je viens d'en faite fout exprès la remarque, — il est permis d'insinuer que ce sont de fortes licences. Car on peut bien, on doit ménager l'auteur de Tragaldabas ei des Funérailles de Vhonneur, M. Auguste Vacquerie, ou l'auteur de Fanfan la Tulipe et de François les Bas bleus, c'est M. Paul Meurice; — et, en effet, qu'en resterait-il si l'on ne les ménageait point? — mais à l'auteur de la Rose de VInfanie et de la Tristesse d'Olympio, puisqu'il sera toujours placé plus haut que la critique, nous ne lui devons que la vérité, et c'est même la seule façon qu'il y ait de l'honorer.
Ajouterai-je que, si l'avenir, comme je le crains, jette un jour la Grand" Mère etVEpée dans le gouffre d'oubli où gisent déjà, toutes meurtries di leur chute
Marie Tudor ci Lucrèce Borgia il sera bon à toiil hasard <iiic quel(iu'un en ait dit (iiiclqnos mots, pour mémoire, et afin qu'au besoin on s'y puisse reporter plulol que de les aller lire?
Mais j'aime mieux faire observer que cesontsurtout les erreurs du i^cnic (]ui nous instruisent de sa vraie nature; que « la critique des beautés » est stérile, (juand encore elle n'est pas dangereuse, en précipitant sur les traces d'un maître le troupeau des imitateurs; et qu'enfin, s'il n'y a pas plus de qualités sans défauts qu'il n'y a d'endroit sans envers, on ne connaît que la moitié d'un homme quand on ne le connaît que par SCS beaux côtés. Le Théâtre en liberté, comme les Chansons des rues et des bois, qu'il rappelle en plus d'un passage, — la Forêt mouillée notamment, n'est qu'une transposition ou une autre version de V Église :
Tout était d'accord dans les plaines, Tout était d'accord dans les bois, Avec la douceur des haleines, Avec le mystère des voix.
Tout aimait, tout faisait la paire, L'arbre à la (leur disait : Nini.
Le mouton disait : Notre père.
Que votre sainfoin soit béni! —
le Théâtre en liberté est à peine moins utile que les
Contemplations elles-mêmes à l'intelligence entière de Victor Hugo, de la nature de son génie poétique, de la longue décadence de ses dernières anuées. Et
qui n'aurait pas lu la Grand' Mère, Mangeront-ils? ou la Forêt mouillée, ne connaîtrait pas bien « le monstre », son genre d'esprit, — car il en eut, et du plus gros, — son badinage énorme et, si je puis ainsi parler, la qualité cyclopéenne de sa plaisanterie.
On ne saurait avoir la prétention de rien dire de neuf en disant que la faculté maîtresse de Victor Hugo iàit J'imagination: une imagination de visionnaire ou de voyant, dans le demi-jour de laquelle, les objets, éclairés d'une lumière fantastique, se déformaient démesurément, une imagination singulière et puissante, et une imagination servie par une capacité, une fécondité, une variété d'invention verbale dont je ne crois pas qu'il y eût eu d'exemple en notre langue. Ce n'est pas ici le lieu d'étadier plus avant cette nature d'imagination ; aussi bien, Victor Hugo lui-même, avec une complaisance visible , et cependant inconsciente, l'a-t-il plusieurs fois décrite,, soit en vers, soit en prose, et il ne s'agirait que d'un peu de patience et de temps pour en réunir les principaux traits. Mais, dans la plupart des hommes, et des poètes même, tandis que l'imagination n'est pas tellement prépondérante, n'exerce pas si tyranniquement l'empire qu'elle n'admette avec elle au partage le sens commun, la raison, la logique, Victor Hugo, dans notre littérature, est peut-être le seul poète qui n'ait jamais reconnu d'autre loi ni subi d'autre servitude que celle de son imagination. Tandis que tous les autres, et, — sans parler de nos classiques, — Lamartine, Musset,
Vigny dans ce siôcle même, achèvent, réalisent, éclairent l'idée par l'image, Hugo, seul, n'a jamais pensé qu'autant qu'il imaginait, et, comme c'est la rime qui fait la raison de ses vers, de même, jusque dans sa prose, on peut dire littéralement que c'est l'image (jui crée l'idée. C'est pour cette raison qu'elle n'en donne souvent que le fantôme, l'illusion, le mirage. On s'étonne également que quelques-uns des plus beaux vers d'Hugo, quand on les presse, contiennent au fond si peu de sens, mais aussi qu'en revanche, dans une image étrange, inaltentlue, grandiose, il réussisse parfois à enfermer tant de pensée.
Le grand danger de ceux qui se laissent ainsi guider à l'imagination c'est que, si l'imagination se relire d'eux, n'ayant plus rien qui les soutienne, ils tombent au-dessous d'eux-mêmes; et l'imagination se retire d'eux, comme de tout le monde, avec les années qui viennent, les cheveux qui blanchissent, les sens qui s'émoussent, qui se blasent, ou qui se pervertissent. Malheur alors au poète qui n'a pas su se faire un fond de bon sens et d'expérience : il devient la victime de son propre triomphe.
Hugo, tout Hugo qu'il fût, n'évita pas la loi commune. H y aura bientôt quarante ans de cela, quand il eut quitté la France, donnant libre carrière à cette prodigieuse imagination dont le contact du monde, le souci de sa réputation, quelque crainte aussi du ridicule avaient réprimé la fougue et contenu les écarts, il atteignit d'abord, dans quelques pièces des Châti-
tnenîs et quelques chapitres des Misérables, puis, avee les Contemplations et la Légende des siècles, plus loin et plus haut qu'il n'avait jamais fait. Si ce n'est pas de 1842 à 1865 qu'il produisit ses œuvres les plus parfaites, j'entends celles qui prêtent le moins à la critique et qui n'ont jamais divisé l'opinion, c'est alors certainement qu'il donna, comme l'on dit, toute sa mesure, celle de sa puissance et de son originalité. Le vrai Victor Hugo, celui qui fit rendre à notre langue française des accents qu'elle n'avait pas connus, celui qui tira de l'alexandrin de Racine et de Corneille, de Voltaire et de Delille, de Lamartine même et de Musset, des effets dont jusqu'alors on ne l'eût pat cru capable, c'est le Viclor Hugo des Contemplations et de la Légende des Siècles, comme c'est celui dont on peut dire que la fécondité d'invention, et surtout la qualité d'imagination poétique sont plus qu'incomparables, et véritablement uniques dans notre histoire littéraire. Mais les Chansons des rues et des bois' marquèrent presque aussitôt le commencement de la décadence, et insensiblemeut, de cette imagination de poète il ne demeura, chez le solitaire de Hauteville- House, qu'un inimitable versificateur, un étonnant rhéteur, et le vieux satyre qui, s'il perçait déjà dans les Chansons des rues et des bois, s'étale plus cyniquement encore dans le Théâtre en liberté.
Le rhéteur, depuis déjà longtemps, les vrais juges l'avaient reconnu et signalé dans l'auteur, non pas même de Ruy Blas ou des Orientales, mais de Ma-
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rion Êeïovmeeldes Odes et Ballades. Rien, en elT.t, no ressemblait plus à de rcxcelleiU Jeaii-Baptisle Rousseau que quelques pièces des Odes el Ballades. Il y avait là, chez un tout jeune homme, ce que j'appelais loutà riieure une fécondité d'invention verbale, une abonilance de moyens de rhétorique, une ampleur de développement absolument extraordinaire. Il ne faut d'ailleurs jamais oublier qu'en France, avant tout el par-dessus tout, le romantisme a été une révolution de la langue,
Pour mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire, Et nommer le cochon par son nom...
A la vérité, sous l'excès de la rhétorique, dans les Odes et Ballades, quelque chose d'autre se montrait, et d'assez neuf, et d'assez considérable en son genre. On pouvait disputer si la Grèce, l'Italie, l'Espagne du poète étaient les véritables, comme plus lard son Egypte, sa Palestine ou sa Chaldée. Ce qui, du moins, était certain, c'est qu'il avait trouvé, pour les peindre et les représenter, des couleurs originales, des traits caractéristiques, et que, si peut-être elles ne ressemblaient pas à la réalité, elles se ressemblaient encore moins entre elles. Mais ce qui dominait fout, c'était bien le rhéteur ou le déclamateur, habile à épuiser les mots de ce qu'ils contiennent de sens, à les tourner et les retourner en mille manières différeules, à dci,uiser ou à dissimuler sous la splendeur
des rimes et l'éclat des images la pauvreté ou l'absence d'idécs^Les Vierges de Verdun, la Naissance du duc de Bordeaux, la Bande noire, les Deux Iles, le Chant du Cirque, Moïse sur le Nil, — je cite à peu près au hasard, — on dirait autant de « matières » mises en vers français par un brillant élève de rbétorique, dont on eût pu deviner dès lors, avec un peu de perspicacité, qu'il ne lui importerait guère d'accorder sa lyre au nom de Charles X ou de Napoléon, du roi de Rome ou du duc de Bordeaux, si seulement le thème offrait un abondant prétexte aux infinies variations de sa virtuosité.
Ce qu'il était alors, aux environs de 1822, Hugo l'est toujours demeuré. Plus tard, sans doute, dans ses grandes œuvres, dans les Feuilles d'Automne, dans les Chants du Crépuscule, dans les Contemplations, dans la Légende des siècles, le rhéteur s'est surpassé lui-même, est sorti de sa rhétorique, a traduit dans quelques-uns des plus beaux vers de la langue française quelques-unes des plus étonnantes visions qu'un grand poète ait jamais eues; il n'a jamais complètement triomphé de sa nature déclamatoire, et, s'il est vrai qu'en fait de figures il ait commencé par abuser de l'antithèse, il a bien plus encore abusé de la répétition.. L'abus de la répétition, qui rend insupportable la lecture de ses dernières œuvres, a gâté de tout temps plusieurs de ses plus belles pièces. Et quel énumérateur, que l'auteur du discours de Ruy Blas et du monologue de Charles-Quint l
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C'est peut-clre ce goût impérieux de la rhétorique et lie la déclamation qui en ont fait un jour l'insulteur que l'on sait. Du moins, quand il insulte, est-ce comme quand il décrit, pour le plaisir de décrire et d'insuUer, parce qu'un mot eu appelle un autre, une rime une autre rime, une injure une autre injure. Dans le Roi soumise et ÛAnsRuyBlaSydanslesChâtimcnts et dans Napoléon le Petit, dans le Pape et dans VAne, ce sont toujours des thèmes qu'il développe ou plutôt qu'il amplifie, et qu'on ne peut tout au plus lui reprocher que de s'être donnés comme thèmes, car, une fois donnés, c'est à peine sa faute si, pour dire souvent si peu dechoses, il emploie toujours tant de mots. Les noms d'Empereur et de Roi, par exemple, ceux de Pape et de Prêtre, comme aussi, par contraste, ceux de République ou de Liberté, ceux de Révolution et d'Humanité rouvrent en lui, naturellement, toutes les sources de sa rhétorique; et il le voudrait lui-même qu'il ne pourrait arrêter le torrent de grossières injures ou de platitudes rîmées qui commencent aussitôt à couler de sa plume.
LE aoi.
Je te fais prince. Viens.
AIROLÛ.
Non, Faites-vous voIcu''4