LA CONFESSION D'UN RÉFRACTAIP.E
lui, au contraire, s'il n'avait pas haï. C'est dans l'injure qu'il a cherché sa seule inspiration, et, s'il l'a quelquefois trouvée, c'est dans l'insulte, en enchérissant sur ce que l'auteur des Châtiments ou l'auteur des Odeurs de Paris avaient dit avant lui, mais, pour s'ouvrir une carrière nouvelle, en crachant, de plus qu'eux, sur ce qu'ils avaient encore respecté. De toutes les manières de se donner aux yeux de ses contemporains les apparences du talent, et de forcer en quelque sorte la réputation, il n'y en a guère, pourvu seulement que l'on sache tourner une phrase, qui soit plus sûre et surtout plus rapide. Car, si nous partageons les rancunes de rinsulteur,il flatte, il caresse, il nourrit nos plus mauvaises passions; mais, si nous ne les partageons pas, il nous irrite, il nous indigne, il nous révolte d'autant plus qu'il insulte plus fort; et, pour les uns comme pour les autres, il est « quelqu'un d.
C'est évidemment ce (jue n'ont pas compris les critiques naïfs qui, pour accorder ensemble, dans l'oraison funèbre de ce mort, leur admiration de son talent avec leur effroi de ses doctrines, ont déploré d'un commun sentiment, selon un thème convenu, que la fâcheuse politique eût enlevé cet écrivain aux lettres. Ils peuvent se consoler, et le mal n'a pas été grand. La politique n'enlève aux lettres que ceux qui ne les aiment point ou qui ne les ont choisies que comme le plus court moyen de faire en ce monde leur trou. Plaindra-t-on pas peut-être aussi l'auteur de la Vieillesse de Brididi d'avoir déserté le vaudeville pour
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allumer sa Lanterne? Mais le pamphlétaire de La Lanlernc, comme celui ilu Cri du peuple, c'est la politique seule qui les a tires de la foi'le où ils étaient confondus, et d'où l'on ne voit pas qu'ils eussent pu sortir autrement que parla politique. « J'ai lionle de moi par moments, disait précisément Vallès en nous racontant, dans l'Insurgé, ses débuts de journaliste, quand c'est seulement le styliste que la crilique signale et louange, quand on ne démasque pas l'arme cachée sous les dentelles noires de ma phrase comme l'épée d'Achille à Scyros. y> Prophète après coup, comme fous les prophèles qui voient jusie, — car il n'y a pas trois ans que Jac(|uos Vingtras ('.lisait sur lui-même cette découverte, — il se rendait compte au moins que, sans la fureur injurieuse de sa rhétorique et ses perpétuels appels à la discorde sociale, son nom de Vallès fût demeuré dans son obscurité première.
En effet, sans eux et par conséquent sans la politique, après un peu de bruit qu'avaient soulevé les Réfractaires, — bruit de vitres cassées qui peut bien en passant nous obliger à retourner la tête, m:!is ne saurait longtemps nous retenir, — tout était à recommencer dans un siècle où, comme dans le nôtre, dix ans, quinze ans, vingt ans d'acharné labeur ne suflisent pas toujours à fixer sur un homme l'altenlion de ses contemporains. Mais, justement, ce soi-disant « styliste » et ce prétendu « lettré » n'était pas homme à lien recommencer, vidé qu'il était par ce ptemiep
LA CONFtSSION D'UN RÉFRACTAIRE. 2'J7 effort, complèlemenl vidé, vidé de loul, — excepté de son fiel. On avait déjà trouvé les Réfractaires euxmêmes monotones, et ilsl'élaientsaiisdouteautanlque le puisse être un recueil d'articles; on trouva communément la Rue plus monotone encore, car c'était toujours la même chose; et ni dans VEnfant, ni dans le Bachelier, ni dans l'Insurgé on ne saurait rien découvrir oui ne fût dans la Rue oj dans les Réfractaires. Sansl es circonstances qui fiiinl de lui une caricature de personnage politique, Vallès eùt-il seulement écrr*. ses trois derniers livres? on peut se le demander. Mais qui songerait à lire aujourd'hui les deux premiers, si ce n'était pour y chercher le secret de sa politique?
Le secret de sa politique, nous en avoi s dit drà les deux premiers mots : impuissance et convoitise; le troisième en est la paresse, non pas celle de l'épicurien, ni même celle de ces enfants de bohème que Murger avait jadis chantés, mais la paresse orgueilleuse, la paresse insolente, celle que l'on déguise sous les beaux noms d'indépendance et de respect de s:i dignité. Si Jacques Vingtras, quinze ou vingt ans durant, a traîné sa misère en savates sous les galeries de l'ancien Odéon et dans les cafés du vieux quartier Latin, c'est que ses convictions ne lui permettaient pas de prêter serment à l'Empire. Mais la haute idée qu'il se faisait du grand homme qu'il portait en lui ne lui permettait pas davantage de faire comme tout le mondje, et de chercher sa vie dans le travail. Il se jeta donc dans la bohème, prépara chez le liquoriste ou dans les
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crémeries la revanche de décembre, et servit la grande cause de la révolution sociale en chassant à la pièce de cent sous.
Les impuissants le sont rarement au point de ne savoir se faire des qualités de leurs défauts mêmes, et les orgueilleux excellent à se parer de leurs vices comme d'une marque qui les distingue. Celui-ci se fit une situation de sa misère, et, si quelque bonne àme était peut-être tentée de le plaindre, il faut qu'elle sache au moins la cause qui le retint si longtemps dans la bohème. « On avait une âpre jouissance à se sentir le plus fort dans le pays de la détresse, à être, — pour pas trop cher de vaillance et parce qu'on avait appris du latin, — le grand homme de la gueuserie sombre. » Voilà le vrai mot lâché. De la rue Soufllot à la rue Madame, et du carrefour de l'Observatoire à celui de rOdéon, — pour pas trop cher de vaillance, retenez bien cet aveu précieux, — il était une façon de grand homme. La crédule jeunesse, en tout temps, s'est volontiers laissé prendre à ces affectations d'indépendance et de cynisme. Elle confond aisément deux choses, qui pourtant sont bien différentes : le mépris des préjugés et le courage de l'esprit. Elle ne distingue pas non plus très nettement le goût de l'aventure d'avec la dignité du caractère. A l'émerveillement donc de ces fils de famille qui débarquent chaque année du fond de leur province, — futurs notaires, futurs magistrats, futurs bons époux et bons pères, — « le plus fort dans le pays de la détresse » exécutait des