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LA CONFESSION D'UN RÉFRACTAIRE

danses sur la corde raide, il jonglait avec des boulels, il avalait des lames de sabre et rendait de l'étoupe enflammée. Ce saltimbanque avait ses tréteaux, cet aboyeur en plein vent son public; et c'était le commencement de cette popularité dont rêvait son orgueil.

Ce n'est pas sans motif que je me sers ici de ces comparaisons, mais c'est qu'effectivement, comme un hercule de foire, il avait la vanité de sa force physique, de ses gros poings, de son « coup de pied de bas »; de son besoin de rendre, comme il dit, les coups qu'il avait reçus. « On m'a battu pendant toule mon enfance, cela m'a durci la peau et les os... Allons, rangez-vous que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des mains paternelles... J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l'instinct de la révolte... Ne me touchez pas ! Prenez garde ! j'ai trop d'avantages sur vous. » Et, comme un bellâtre de barrière, à cet orgueil de sa vigueur il ajoutait la fatuité de ses cheveux noirs, de sa peau de cuivre, et de ses « dents de marbre ». Lorsque les romantiques déclamaient jadis le sonnet fameux :

Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde; Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,

ils eussent bien voulu se faire prendre et se prendre eux-mêmes au sérieux, mais ils ne pouvaient pas

s'empêcher de sentir qu'ils étaient légèrement ridicules, et l'ironie se jouait parmi leurs vanleries. On ne peut passe tromper à l'accent de Jacques Viugtras; 'est bien franchement, quand il s'examine, qu'il ne voit rien en lui qui ne le dislingue du commun des hommes, et ne le décore, pour ainsi dire, d'un signe nouveau de supériorité.

« On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain, — je ne l'ai jamais su » ; ou encore : « Je vois dans une glace un garçon brun, large des épaules, mince de (aille, qui a l'air heureux et fort. Je connais celte tête, ce teinl de cuivre, et ces yeux noirs, ils appartiennent à un évadé qui s'appelle Jacques Yingtras. Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier. II me semble que je suis sur un tremplin : J'ai de l'élasticiié plein les muscles, et je bondirais comme une panthère >; ou bien encore, quand, pour la première fois, il s'est fait habiller chez un tailleur â la mode : a. Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma jaquette, les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge, à l'aise dans ce drap souple. J'ai fait tailler ma barbe en pointe, ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais, mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange. > Il porte haut la tête, ce jour là, il promène ses habits sur le boulevard, les fdies le regardent, c II y a un bar

LA CONFESSION D'UN RÉKRACTAIRE. 301 américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures. Des boursiers, des viveurs, des gens connus viennent là parader deriinl les belles filles qui versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Je ne déplais pas, parait-il, à ces filles. « 11 » a l'air d'un terre-neuve », a dit Maria la Croqueuse. » El, parmi tout cela, les rodomontades de l'ancien orgueil qui subsiste toujours : des € menaces de gifles toutes prêtes », l'envie de « souffleter un ganté du bout de ses gants neufs », et la fureur de «r faire saigner un riche ». C'est sa façon de concilier les appétits de jouissance et de luxe vulgaire qui lui brûlent le sang, avec son rôle de conspirateur et d'ouvrier de la révolution future. Le jour où Jacques Vingtras aura du vin, de l'or, et des femmes, la révolution ne sera-t-elle pas faite? Et malheur à celui qui dira le contraire !

Avec l'ordinaire hypocrisie de tous ceux qui nous font leur confession, — pour que nous pensions d'eux ce qu'ils veulent qu'on en pense, — il a donc vainement essayé de rapporter cette « soif de bataille » à l'humilité de sa première origine, et « au sang de paysan qui coulait dans ses veines ». On voit, du moins, que, s'il y coulait du sang de paysan, il y était fortement mélangé de sang d'aristocrate. Et, en réalité, fanfaron de grossièreté, tartufe de jacobinisme, peu de gens ont eu le mépris du peuple au même degré que ce réfractaire et que ce déclassé. Luisants Ce convoitise, c'est toujours en haut que ses yeux

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regarileni, vers les « bourreaux d'argenf, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles » ; mais le paysan, mais l'oinrior, mais ceux qui travaillent et qui peinent oiTensent la délicatesse de ses sens.

« Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en Ion;:; ils se mouchent avec leurs doigts, s'essuient le nez sur leurs manches ». Jacques Vingtras, fils d'un maîlic d'cludes, est fait à d'autres manières. II faut l'entendre nous parler des bonnes gens qui lui procurent un gîte, en l'adressant à leurs amis « avec un mot, gras coiimie les doigts du charcutier qui a vendu les côtelettes »; ou de ceux qui l'aiilent à vivre en lui procurant du travail : « Je ne fais rien, — pardon ! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier! » Sans doute il lui faudrait des vidâmes pour leur enseigner le latin, que d'ailleurs il ignore, et sur l'encre de ses billets de la poudre de diamants! Et, quand le concierge de l'École de droit, avant de lui donner une adresse qu'il demande, lui dit de descendre dans la salle des inscriptions, et de « faire, en l'attendant, comme s'il était domestique », de quel accent il répète, après vingt ou trente ans passés : « Je fais comme si j'étais domestique ! » Mais, en revanche, de quel accent aussi, sincère celui-là, se rappelant le spectacle qu'il avait à Nantes, quotidiennement, sous les yeux, il s'écrie : « Le peuple !.. où est donc le peuple ici? Ces meneurs de bjteaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons eu veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en

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habit de drap vert, tout cela n'est pas le peuple. » Et, en effet, « tout cela », c'est le peuple qui gagne durement sa vie, dont les plaisirs sont grossiers, dont les joies sont vulgaires, le peuple qui se prive sur son nécessaire, et qui « s'ôte le pain de la bouche » pour faire de ses fils, comme de celui-ci, des bacheliers, des bourgeois, des « redingotiers ». Ce n'est pas le peuple des réfractaires, qui vivent en marge des sociétés, ouvriers sans travail, professeurs sans élèves, avocats sans clientèle, étrangers sans aveu, bohèmes sans domicile, vagabonds sans métier, « tout ce qui ne peut pas se dire quelque chose : opliicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier », toute l'écume enfin des grandes villes, toute la lie des vieilles civilisations. Et surtout ce n'est pas le peuple qui fait les émeutes, pour donner aux déclassés de tout poil et de toute origine, avec les pures satisfactions lie la vengeance, — ne fût-ce que trois mois, — toutes celles aussi du pouvoir, de l'amour-propreet de l'argent.

Lisez maintenant ce livre intitulé l'Enfant, que je ne trouve point « admirable », comme quelques-uns, mais que je puis bien appeler « infâme», sans y mettre, je pense, beaucoup d'exagération. L'auteur Ta dédié : « A tous ceux... qui furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents » ; et il voudrait bien nous faire croire que, s'il a traité la mémoire de sa mère ou de son père comme je doute qu'on le fasse dans les prisons ou dans les bagnes, c'est sous l'im-

pression violemment renouvelée des misères de son enfance et des coups qu'il a reçus. « Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné le sein? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'aie mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps ou j'étais tout petit; je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisolé; j'ai été beaucoup fouetté. Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants et elle me fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. » Mais il ment, il ment lâchement et odieusement; ce n'est pas là le principe de sa haine, ce n'en est que le masque ou le déguisement. Et nous, entre les lignes visibles d'une confession apparente et publique, il nous faut savoir déchiffrer les aveux qui ne sont pas écrits.

Fils d'une paysanne et d'un maître d'études au collège du Puy, ce que Jacques Yinglras ne leur a jamais pardonné, c'est la modestie de leur condition. « Je viens au monde dans un lit de vieux bois, qui a des punaises de village et des puces de séminaire. » Dans un lit de vieux bois! lui, le futur grand homme du pays Latin! Et sa mère, campagnarde, ne met p.is l'orthographe! Et son père, pauvre hère, a étudié « pour être prêtre » ! Mais leur fils, du moins, leur a fait cruellement expier le crime qu'ils avaient commis en lui donnant le jour. — Ah! tu portais « des robes raisin avec une ceinture jaune »; et tu m'habillais « comme un singe», avec les vieilleries de ton humble garde-robe; et tu m'appelais « ton pauvre enfant»

LA CONFESSION D'UN R LFR ACTAI H E. 305 devant le monde; et lu te vantais « de ne pas rougir de ton origine »; et, comme tu n'avais pas les moyens de payer une bonne, tu me « faisais laver quelques assiettes » ou « donner du plumeau sur les meubles » ! El toi, simple maître d'éiudes ou professeur de septième, tes élèves « se moquaient de ton grand nez et de ton vieux paletot » ; ils me traitaient comme « le fils d'un galérien ou d'un garde-chiourme »; tandis que, père ambitieux qui n'imagine rien de plus ni de mieux que de faire de son fils quelque chose de plus que lui-même, tu m'obligeais alternativement de « piocher les prophètes » et d'étudier « le que retranché » ! Eh bien! mon Jour est venu, maintenant, de me venger des humiliations que vous m'avez imposées. Les blessures d'amour-propre que vous m'avez values, je vais donc pouvoir vous les rendre, et, si vous n'aviez pas conscience du ridicule que vous traîniez en tous lieux aprcs vous, c'est moi qui me charge aujourd'hui de vous le révéler. On ne plie pns ainsi l'cchine, monsieur Vingtras, devant ses supérieurs; et vous, madame Vingiras, on ne fait pas de vos plaisanteries dans le monde. Vous m'avez donné de « l'éducation », supportez-en les conséquences. Tel que vous me voyez, moi, Jacques Yiiigtras, votre fils, je rougis de mon origine, si vous ne rougissez pas de la vôtre; et j'ai honte pour vous de notre commune misère, si vous ne paraissez pas en avoir senti l'aiguillon. On ne fait pas d'enfanis quand on est pauvre; et, si l'on a le malheur d'en avoir, on tâche à les traiter

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comme des enfants de riche. — El, pendant près de quatre cents pages, avec une volupté féroce, il a jeté le ridicule et l'injure sur ce père et cette mère, qui n'avaient au fond d'autre tort que d'avoir peut-être sévèrement élevé l'enfant, dont à notre tour nous avons le droit de dire qu'il le fut trop doucement encore, puisqu'il devait devenir l'homme que nous avons connu.

Si quelque chose, d'ailleurs, pouvait ajouter à l'odieux de ce livre, c'est qu'il l'écrivit bien des années après avoir joué pour sa mère la comédie de la réconciliation. Un jour, en effet, la malheureuse femme, — il avait dix-sept ans, — s'était demandé si peut-être elle n'avait pas fait fausse route en élevant ce fils unique selon son propre jugement ; et les rancunes du jeune homme, effacées par les remords de la mère, semblaient à jamais évanouies. Mais, dans cette figure de paysanne transformée « par la poésie de la douleur », tout ce que ce soi-disant avocat des humbles avait vu, c'est que sa mère, dans la souffrance, « avait la pâleur d'une grande dame », et c'est tout ce qu'il en avait retenu. Elle avait donné à ce réfractaire la sensation d'une mère d'aristocrate, et, pendant quelques minutes, ce démocrate et ce socialiste avait revu sa première enfance comnic bercée sur les genoux d'une duchesse.

Comme il avait voulu nous donner le change sur les griefs de son enfance, il a voulu nous le donner aussi sur ceux de son éducation. A vrai dire, ce sont

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