‹ Histoire et littératureChapitre 3 sur 21 · IlISTOniK K r I.ITTÉU ATUn K · texte numérisé non relu

IlISTOniK K r I.ITTÉU ATUn K

mômes symplônies, elles y lieniu'iil le môme langage el y causent les mêmes désordres. Eu Chine, qui le croirait? l'ivrognerie consiste à huire plus que de raison, et l'avarice à tenir trop serrés les cordons de sa bourse. Comme le seigneur Harpagon, le seigneur Kou-jin prête sur gages; et qu;uid Li-taï-pé célèbre les plaisirs de l'ivresse, ni Désaugiers ni Panard ne sont mieux inspirés par le vin. J'ai déjà dit plus haut que les héros de roman, très différents en cela de Sindbad le marin ou même d'Ali-Baba, n'accomplissaient guère d'exploits qui ne fussent à la taille de nos bacheliers. Il est vrai qu'une fois bacheliers, on les \oit aspirer à devenir licenciés; à la Chine, tous les sous-chefs aspiri nt à devenir chef, tous les souspréfets à devenir préfet, et tous les secrétaires d'état à devenir ministre. Voilà sans doute, pour le coup, quelque chose de tout à fait extraordinaire.

Je ne sais, à ce propos, si je dois hasarder une pensée singulière; mais ne serait-ce pas nous dont la naïveté, souteime d'un grand fonds d'ignorance, mettrait entre les hommes des différences qui n'y sont point? Par exemple, il nous paraît bizarre, et même extravagant qu'au lieu de (ilels de sole ou de maquereau, je suppose, un homme se nourrisse d'ailerons de requin; et, delà, nous inférons qu'il doit avoir le corps autrement fait que nous. C'est un syllogisme dont la majeure pourrait être ainsi mise en forme : il n'y a d'hommes dignes de ce nom que ceux dont la table est servie comme la nôtre; et celte maj^jure semble au moins contestable.

De même encore, u'ayanl pas, nous, les yeux obliques et les pommettes saillantes, nous avons décidé qu'un Chinois, les ayant tels, ne saurait ni sentir, ni penser comme nous : il y aurait là de quoi parler beaucoup. Mais, s'il se nomme enfin Pé-min-Tcbong ou Tchaoliing-sun, oh! alors, nous avons vra-menl de la peine à le prendre au sérieu'^ : — en eflet, rue Chariot, au Marais, ou du cô!é des BalignoUes, on s'appelle, plus ordinairement Nonancourt ou Beaupertliuis; — et on nous persuadera peut-être, en s'y prenant bien, que Pé min-Tchong est notre semblable, mais non pas jamais qu'il puisse être notre égal.

Il l'est pourtant; et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'en réalité nous ressemblons bien plus à Pémin-lchong ou à Tchao-hing-sun qu'à aucun des héros du Shah Nanieh ou du jlahabharata, que dis-je? plus qu'à ceux inème peut-être de VIliade ou des Niebelungen. L'etlmograpliie, la linguistique, la psychologie des ra>;es auront beau dire, elles ne prévaudront pas contre l'histoire. Oui, assurément, pour l'ethnographie, s'il existe une race qui diffère de !a nôtre, c'est la jaune, en admettant d'abord qu'il y ait une race jaune; et c'est la chinoise, en admettant que les quatre cent millions d'hommes qui peuplent cet énorme empire appartiennent à une seule et même race : deux points, pour le dire en passant, qui ne sont pas encore démontrés, ni seulement établis. Oui, s'il est une langue dont les sons n'apportent rien de connu à nos oreilles, dont les caractères ne repré-

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sentent à nos yeux rien de déjà vu, dont la logique enfin déroute toute la nôtre, c'est la langue des Tliaitseu, la langue du Jlao-kicou-lchouan {la Femme accomplie ou VUnion fortunée) et la langue du Pinclinn-liii-yen {les Deux Jeunes Filles lettrées). Eh oui, encore, s'il est une civilisation dont les coutumes soient faites pour exciter à la chicane ce que Voltaire appelait « noire esprit contentieux », c'est le pays où, sous l'uniformité d'un même vêtement, s'évanouit en queliiue sorte la distinction des sexes; où l'on se garderait, comme d'une grossière impolitesse, de se découvrir devant un supérieur; où l'on dit qu'un cercueil est le plus beau présent que l'on puisse f.iire à un parent âgé. A ne considérer que Textéiieur, nous sommes plus voisins d'un lIuron,s'il en existe encoje, que d'un Céleste, comme l'on dit; — nous le croyons du moins, et il le croit ainsi lui-même.

Ouvrons cependant les livres de cet « homme jaune » et consultons l'histoire de « cette face de lune » : voici qu'aussitôt nous nous sentons apparentés de plus près à cet étranger qu'à la plupart de ceux qui passent pour sortir avec nous d'une même origine : i'Indou, le Persan, le Slave même peut-être. Et réciproquement c'est lui qui, de tous les Asiasliques, avec le plus d'aisance et de sûreté, dès qu'il le veut, s'assi. mile tout ce qu'il veut de nos habitudes et de nos pratiques. Quel est donc ce mystère, ou plutôt cette énigme? et pourquoi passe-t-on à côté d'elle comme sans la voir? « Comment se fait-il, demandait jadis-

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M. Emile Moiilrgiit,coiïinieiit se fait-il que ces frères mongoliques semblent avoir avec les nations européennes une parenté d'âme et d'intelligence .m étroite, tandis que les autres peuples orientaux, qui sont nos véritables parents selon la chair et les lois de la race, n'ont avec nous, pour ainsi dire, qu'une parenté de visage et de couleur? Co;nmentse fait-il que nous retrouvions en Chine la morale que nous considérons comme la plus favorable au bonheur du genre humain, le même esprit d'humanité que nous considérons comme le meilleur instrument du perfectionnement de noire espèce, le même rationalisme éclairé que nous considérons comme la véritable religion de l'homme civilisé! Comment se fait-il enfin que les seuls peuples qui nous soient parents par l'âme soient précisément ceux qui, selon la critique, nous sont étrangers par la race, les Juifs et les Chinois ^? » La question est toujours pendante, elle offre toujours le même intérêt; et aussi les mêmes difficultés. Mais n'est-elle pas digne d'être enfin traitée? car, si l'on ne la traite pas, on avoue qu'elle est insoluble ; et, si elle est insoluble, que reste-t-il de la prétendue psychologie des nationalités? J'inclinerais pour ma part à la croire en effet insoluble.

1" mars 1886.

1. Livres et âmes des pays d'Orient, par M. Emile Montégut. Paris, 1885; HaclicUc.

Qui ne connaît le brillant, l'étincelant et d'ailleurs pernicieux paradoxe que ce triste sire de Paul-Louis Couriers'est complu àdévelopperdanssaCowi'^rsafioîs chez la Comtesse d'Albany ?« Or, voici ce que je veux dire : Dans cegrand art de comraaiiler les hommes à la guerre, la science ne vientpas commecela peu à peu, mais tout à la fois. Dès qu'on s'y met, on sait d'a'ior l tout ce qu'il y a à savoir. Un jeune prince, à dix-huit ans, arrive de la cour en poste, donne une batail'e, la gagne, et le voilà grand capitaine pour sa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc, demanda la comtesse, a fait ce que vous dites-là? — Le grand Condé. — Oh ! celui-là, c'était un génie. — Sans dou'e. Et Gaston de Foix? L'histoire est pleine de pareils

1. Histoire des princes de Condé pendant les \vi° el 7i\U' siècles, t. Ill el IV, par M. le duc d'Auuiale. 2 vol. in-S*, Fatis, 1886; Calraanu Lévy.

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exemples. Mois ces choses-là ne se voient i)oint dans les autres arts. Un prince, qnelquc génie qu'il ail reçu du ciel, ne fait point, tout botté, en descendant de cheval, le Stabat de Pergolèse ou la Sainte Famille de Raphaël... » Cette opinion est celle de quel- ([ues militaires eux-mêmes sur leur art, et de ceux-là notamment qui, n'ayant pas pris goût au métier, n'y ont pas mieux réussi que Courier. C'est l'opinion de quelques « civils » aussi qu;^ gène, qu'importune, que lâche le retentissement de la gloire militaire, et (|ni soutiendraient volontiers, toujours avec le même Courier, que d'avoir découvert un nouveau manuscrit de Longus ou heureusement élncidc un passage obscur d'Hérodote, cela vaut Rocroy, Fribourg et iNorlingue, avec Senef par-dessus le marché. Ce n'est pas l'opinion de l'illnstre auteur de l'Histoire des princes de Condé pendant les xvi' et xvii' siècles, — et ce n'est pas non plus la nôtre.

A la vérité, il n'y a pas beaucoup d'apparence qu'en écrivant ces deux volumes, presque uniquement consacrés à la mémoire de celui que l'on continuera longtemps encore, nous l'espérons, d'appeler le Grand Condé, M. le duc d'Au maie ait eu l'esprit très occupé du paradoxede Courier, ni même qu'il se soit aucunement soucié d'en débrouiller l'arlifice. M. le duc d'Aumale a fait œuvre d'iiistorien, d'historien habile, d'historien savant, d'historien éloquent, et rien que d'historien. Mais il n'en a pas moins fait voir qu'un général d'armée ne s'improvise pas, que le génie lui-même

ne saurait se passer ni ne se passe effectivement d'une longue, d'une lente préparation, et que le hasard enfin ou la fortune, quoi qu'en aient pu dire de minces philosophes, n'est pas le seul Dieu des batailles. D'autres loueront ou ont déjà loué les mérites particuliers de cette Histoire des princes de Coudé : — l'évidenle et très grcnle supériorité de ces deux volumes sur les deux précédents, où l'on eût voulu plus d'aisance et de facilité ; l'abondance et le prix des nombreux documents sur lesquels l'historien a fondé son récit; la brièveté militaire, la clarté, la netteté du style; — nous n'en voulons retenir ici que ce qu'ils nous apprennent de neuf sur la jeunesse et l'éducation de Coudé. Beaucoup de renseignements, en effet, jusqu'à ce jour épars un peu partout dans les Mémoires du temps, et souvent, pour diverses raisons, assez peu digues de foi, ce livre non seulement les juge ou les complète, ipais encore il les remplace et y substitue définitivement son autorité. Quiconque se méprendra désormais sur Condé, son caractère, la nature de son génie, le détail de ses premières campagnes, c'est qu'il le voudra bien; M. le duc d'Aumale a tout dit; et c'est pourquoi nous ne saurions saisir une plus naturelle et plus favorable occasion de revenir au vainqueur de Rocroy.

Lorsque Louis de Bourbon fut né, le 8 septembre 102 1, le premier soiu de son père, Henri, troisième prince de Condé, fut de soustraire l'enfant à l'influence de madame la Princesse, la belle, élégante et frivole

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Gliarlolle de Montmorency, la tlernicre passion, comme l'on sait, crilcnri IV, mais non pus la moins bruyante, ni surtout la moins folle. Loin de Paris, en hon air, « en pleine campagne, en face d'un horizon monotone, mais large et bien ouvert )),M. le Prince établit donc son fils à Monlrond, sons la tutelle éclairée de demoiselle Luisible et de dame Perpétue Lebègue, femme d'un conseiller au présidial de Bourges. Montrond était mie forteresse ou au moins un chûlonu-fort que Sully, depuis la mort d'Henri IV, avait dû céder au prince de Condc. Le jeune duc d'Anguien n'en sortit qu'une fois en huit ans, pour la cérémonie de son baptême, qui se fit en grande pompe, le 2 mai lO^G, et no quitta définitivement ce sévère séjour qu'en 1629, pour venir commencer ses études au collège Sainte -Marie do Bourges, dirigé par les jésuites. M. le duc d'Aumalc,à ce propos, rappelle, et avec raison, que les jésuites, en ce temps-là, passaient pour de vrais novateurs en matière d'enseignement ; — et l'étaient . Ennemis nés de la scolaslique, et moins curieux d'érudition que d'humanités, ils essayaient alors d'étendre, d'élargir les bases de l'éducation. Le jeune duc d'Anguien, confié aux soins particuliers du père Pelletier, comme précepteur, et d'un M. de La Buffetière, qui devait remplir, sans en porter le nom, les fonctions de gouverneur, suivit pendant six ans les cours du collège Sainte-Marie. « En classe, il était séparé des autres élèves par une petite balustrade dorée j>, mais il faisait les mêmes exercices, écoutait les mômes leçons, prenait part aux mêmes

compositions, et son temps était d<'s lors si rigoureusement réglé que sa mère, quand par hasard elle venait à Bourges, n'était admise à le voir qu'à des heures déterminées.

Un manuscrit de Chantilly contient tout un recueil de poésies latines du duc d'Anguien, et, puisque nos historiens, toutes les fois qu'ils ont à parler d'un homme d'État anglais, ne manquent pas de nous ra;^peler les vers grecs qu'il faisait à Oxford, nous arrions peut-être le droit, à notre tour, de louer les vers latins d'un prince du sang de France. Mais ce qui sera pour les curieux d'un intérêt plus vif, et plus considérable surtout pour les historiens, ce sont les quelques lettres latines du jeune prince à son père, qu(! M. le duc d'Aumalea tirées, pour nous les donner, de-la collection des Archives de Condé. Non pas sans doute qu'il y ait aucun lieu d'admirer la lalinilé de ce rhéloricien de douze ou quinze ans ; mais enfin ces lettres elles seules suffiraient à prouver la qualité de l'éducation que reçut le jeune duc d'Anguien chez les pères de Bourges, et en même temps à justifier les éloges que Bossuet devait faire un jour dans la chaire chrétienne de ce génie qui embrassait tout : « l'antique comme le moderne, l'iiisloire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. » Si d'ailleurs on estimait que c'est peut-être voir beaucoup de choses dans quehiues lettres latines, il con- Yient d'ajouter qu'au sortir de sa rhétorique, le duc d'Anguien consacra deu.x années entières à l'étude de

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