Madame Du Hausset, Mémoires, édit. Barrière
La cour de Vienne, cependant, ne se contenta pss longtemps du secours de 24,000 hommes stipulé par le premier traité. Dès le mois d'octobre 1756, Kaunitz, ambitieux de couronner son ouvrage, écrivait à la marquise pour lui exprimer son espoir « que la France continuerait, par ses actions vis-à vis de TAulriche, à seconder son zèle apostolique 3>, et que, grâce à l'infatigable ardeur de madame de Pompadour pour les intérêts du roi « vus dans le grand », on approcherait bientôt « de la consommatioj>du plus grand ouvrage qui fût jamais sorti d'aucun cabinet d'Europe 3>. Et toujours le post'Scriptum obligé : «Vous ne doutez pas, Madame, que ce ne soit avec la plus grande impa tience que j'attends ce charmant portrait pour lequel M. de la Tour me fait languir depuis si longtemps ^ »
Sur ces entrefaites, l'attentat de Damiens contre Louis XV faillit renverser du même coup le crédit de madame de Pompadour et brouiller les calculs de l'Autriche. Il y eut un moment d'hésitation; mais Starhemberg s'empressa d'informer le chancelier « que la marquise n'avait été que quatre ou cinq jours sans entendre parler du roi, que dès le cinquième ou sixième il lui avait écrit », et que Louis XV, aussitôt que rassuré sur les suites de son égratignure, était retourné chez madame de Pompadour « comme à l'ordinaire ». Le renvoi de MM. d'Argenson et de Machault acheva
1. Toutes les citations dont la source n'est pas autrement indiquée sont empruntées aux pièces inédites données par M. d'Arneth. Geschichte Maria Theresia'Sf t. lY et Y.
de dissiper les alarmes de la cour de Vienne. L'abbé de Bernis, créature de madame de Pompadour, devint toul-puissanl dans le conseil, et le comte de Stainville, plus tard duc de Choiseul, d'une famille qui se partageait depuis déjà plusieurs générations entre le service de TEmpire et celui de la France, fut désigné pour l'ambassaile de Yienne. Dans l'intervalle, un second traité de Versailles avait été signé, le 1" mai 1757, jour anniversaire de la signature du premier.
Le chancelier fut chargé « par ordre exprès de Leurs Majestés Impériales x> de témoigner au comte de Bernis et au maréchal de Belle-Lsle « la grande satisfaction et Teslime particulière» de Marie-Thérèse. Pour madame de Pompadour, l'impératrice résolut de lui offrir un souvenir (Andenken), et fit prier Slarhembcrg de savoir adroitement ce qui pourrait être le plus agréable à la manjuise, « d'un présent en argent, d'une tabatière ornée du portrait de Sa Majesté, d'une boîte de laque, ou bien encore d'un présent en bijoux ». Slarhemberg opina pour une écritoire, et Marie- Thérèse voulut choisir elle-même dans sa collection de laques indiennes les pièces les plus belles et les plus rares, qui furent envoyées à un bijoutier de Paris, f Durollay et Estienne son neveu », pour les monter et les garnir d'or et de pierres précieuses.
Kaunitz n'avait pas attendu jusque-là pour adresser à madame de Pompadour ses compliments ordinaires, dans un style cette fois plus grave et plus officiel qu'il ne l'avait encore fait : « Le comte de Slarhemberg m'a
informé, Madame, du plaisir et de la satisfaclîon que vous aviez témoigné à Toccasion de ce que le roi vient de faire en dernier lieu pour seconder plus puissamment rimpératrice et la cause commune. Il nous a informé de même jusques ici de l'intérêt que vous aviez témoigné prendre dans toutes les occasions à ce qui nous regarde. Leurs Majestés y ont toujours été sensibles, et elles le sont à tel point sur cette marque récente d'affection que vous venez de leur donner qu'elles me chargent de vous en témoigner toute leur reconnaissance.)!) Sur ce ton, rien n'arrête plus le chancelier; le traité devient «un grand, un fameux ouvrage, illustre dans tous les siècles à venir »; et, pour la grandeur de la circonstance, à l'assurance accoutumée de «son respectueux attachement )», il croit devoir joindre celle de «sa vénération». Evidemment il pense avec Bernis que l'amie du roi «ne peut plus scandaliser que les sots et les fripons; qu'il est de notoriété publique que l'amitié depuis cinq ans a pris la place de la galanterie; et qu'enfin c'est une vraie cagoterie que de remonter dans le passé pour noircir l'innocence de la liaison actuelle* ». L'opinion de Bernis et de Kaunitz était d'ailleurs, on le sait, l'opinion de Voltaire.
En effet, à Versailles et dans tous les châteaux, le roi a fait murer les portes qui mettaient ses appartements en communication avec ceux de la marquise.