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Fïïoa, Pièces Justificatives

iO.

Ce furent encore madame de Pompadour et Kaunilz qui resserrèrent les liens de l'alliance prête à se relâcher. L'impératrice s'apaisa, l'abbé de Bernis tomba, Clioiseuh prit le minislère, et, le 30 décembre 1758, signa le troisième traité de Versailles. Kaunitz écrivit à la marquise le il janvier 1759 : « L'impératrice est touchée, Madame, de l'intérêt que vous continuez à prendre à son union avec le roi. Elle a vu avec plaisir jusqu'ici la constance et la fermeté avec laquelle vous avez toujours été attachée au système établi entre les deux cours, et elle vous en a su le plus grand f^ré. »

Cette lettre accompagnait l'envoi du présent : un pupitre, avec le portrait de l'impératrice, orné de pierres précieuses. M. d'Arneth a retrouvé la facture: le total s'élevait à 78000 livres à peu près. C'était bien, comme on le voit, un présent plutôt galant que magnifiques^ et qui rend difftcile à croire, comme le voulait d'Argenson, « que l'avarice de la dame eût milité en tout ceci ». Kaunilz, aimable à l'excès, craignit pourtant que sa lettre, si flatteuse, ne comblât pas encore la vanité de la marquise; il lui sembla que le présent eût dû être accompagné d'une lettre autographe de l'impératrice ; et il ne cacha pas ses inquiétudes à l'ambassadeur. Mais tout se passa le mieux du monde. Madame de Pompadour ne se plaignit € que de la grande

1. Expression de l'impératrice dans la lettre de démenti que Bons avons cité« plus haut.

17b HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

richesse du présent )>, et Louis XV chargea Starhemberg € de faire connaître à Timpératrice combien il était personnellement sensible à cette marque d'attention >. La joie déborda dans la réponse de madame de Pompadour : e: Réunissez, monsieur le comte, tous les sentiments que Télévation et la sensibilité de votre âme pourront vous inspirer, vous serez encore bien éloigné de sentir ce qui s'est passé dans la mienne en recevant le portrait de Sa iMajesté Impériale. Je suis comblée de celte marque infinie de bonté; mon cœur, accoutumé à compter et à admirer respectueusement les grâces surnaturelles de l'impératrice, n'osait se flatter qu'elle daignât les étendre jusqu'à moi... > Le même courrier portait à Vienne une lettre de la marquise à Marie- Thérèse, ainsi conçue : t Madame, m'est-il permis d'espérer que Votre Majesté Impériale daignera recevoir avec bonté mes très humbles remerciements et les expressions de la respectueuse reconnaissance dont je suis animée pour l'inestimable portrait qu'elle m'a fait remettre? S'il ne fallait, Madame, pour mériter ce don précieux, qu'être pénétrée jusqu'au fond de Pâme de l'admiration pleine d'enthousiasme qu'inspirent les grâces séduisantes et les vertus héroïques de Votre Majesté, personne sans exception n'en serait plus digne que moi... Vous êtes accoutumée, Madame, à voir dans tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher les sentiments que j'ai l'honneur de vous exprimer, mais j'espère que Votre Majesté daignera distinguer les miens et les regarder comme une suite

du très profond respect avec lequel je suis, etc. "» Le chancelier fit-il quelques efforts pour arracher de Marie-Thérèse une réponse autographe à ce remerciement? Nous l'ignorons; mais M. d'Arneth affirme ici que les archives impériales n'en ont pas gardé la trace. Le démenti de Marie -Thérèse subsiste donc. Peut-être seulement trouvera-t-on que l'impératrice force un peu l'expression quand, après ces mots, dans la lettre citée : « jamais une lettre, ni que notre ministre, ait passé par son canal, ^ elle ajoute en appuyant: « jamais aucune intimité. Ce canal ne m'aurait pas nvenu. » Le ton des lettres de Kaunitz proleste éloquemment; et ce sont certainement des soupers a: intimes » que ces soupers de Versailles, où Ton portait de si bon cœur la santé de l'impératrice et, comme on l'a vu plus haut, où Slarhenaberg, selon ses propres expressions, croyait retrouver des compatriofes. Ce n'est là du moins, semble-t-il, ni la froideur ordinaire ni le décorum accoutumé des relations diplomatiques. II n'est pas douteux non plus que madame de Pompadour ait été le premier intermédiaire entre les deux cours. Nous serons cependant ici moins sévère que M. d'Arneth pour le langage de Marie-Thérèse. L'impératrice avait ses raisons politiques. Mais, en outre, il nous semble qu'elle ne saurait être responsable des formules de politesse de son chancelier, surtout quand ce chancelier mettait publiquement une part de sa gloire à cacher c la profondeur de ses desseins sous des dehors frivoles. > Et pour Starhemberg, on avouera que de

Vienne à Paris il n'était pas facile de régler à l'étiquette l'attitude qu'il devait garder en face d'une femme de qui l'on altendait beaucoup, toute-puissante sur Louis XV, qui faisait et défaisait des ministres, aimable d'ailleurs sous ses grâces apprêtées, habile à plaire, et qui ne laissait pas échapper une occasion d'accabler l'embassadeur autrichien de l'éloge de sa souveraine. Il y a une politesse banale qui est le masque transparent de la parfaite indifférence : madame de Pompadour ne s'en lut pas longtemps accommodée. Ce n'était pas même assez que Starhemberg affectât le ton d'un vulgaire courtisan de la marquise; il y fallait quelque chose de plus, et que dans ses compliments on sentit un hommage â la femme et non pas seulement au crédit de la maîtresse du roi : autrement, l'ambassadeur eût mal fait les affaires de sa cour.

En tout cas, il semble désormais acquis à l'histoire que Marie-Thérèse n'a pas écrit le fameux billet de 1756, et si quelque sceptique voulait encore douter de la parole de l'impératrice, il n'aurait qu'à relire les lettres de madame de Pompadour. Avant le présent de 1758, « elle n'aurait jamais osé, nous dit-elle, se flatter que l'impératrice étendît ses grâces jusqu'à elle » . Ce n'est pas là le langage d'une femme honorée depuis plus de deux ans par une fille des Habsbourg des noms de ma cousine et de ma bonne amie. Son remerciement serait moins humble, et l'expression de sa reconnaissance plus contenue, moins étonnée. Les

galanteries de Starhemberg d'abord, Thonneurde correspondre directement avec Kaunitz ensuite, un pupitre de laque indienne et le portrait de Timpératrice enfin : telle est Tadroite gradation des faveurs qui payèrent à madame de Pompadour la part qu'elle fut d'ailleurs toute heureuse et tout aise de prendre à la négociation des trois traités du 1" mai 1756, du 1^^ mai 1757, et du 30 décembre 1758. Et non seulement rimpératrice n'accompagna pas d'un billet de sa main l'envoi de 1758, mais Kaunitz ne répondit même pas à la lettre de remerciements de i 759. Aussi bien pouvait-il désormais s'en fier aux gages donnés par la France, aux rancunes de la marquise contre le roi de Prusse, enfin aux projets ouvertement déclarés de la politique personnelle du roi.

Il resterait peut-être maintenant à toucher quelques mots de cette alliance autrichienne que nos historiens ont reprochée si vivement à Louis XV, comme le plus inopportun et le plus coupable abandon de la politique traditionnelle de Louis XIV, de Mazarin, de Richelieu, d'Henri IV. Bornons-nous à constater que le principe et l'objet de la politique de Louis XIV et d'Henri IV n'était pas, comme on semble le dire, dans l'abaissement de la maison d'Autriche, mais bien le maintien du système de l'équilibre européen, c Abaisser toute puissance qui tenterait de s'élever au-dessus de la sienne, soit en voulant usurper ses possessions, soit en s'arrogeant une injuste prééminence, soit enfin en cherchant à lui enlever son influence et son crédit

dans les affaires générales S ^ ^^^ ^^^î^ été <c l'objet politique de la couronne de France, j) La maison d'Autriche n'était pas son ennemie nalurclle^ elle était son ennemie politique. Il s'agissait de l'abaisser, mais non pas de l'anéantir; et les suites devaient prouver s'il était sage à la France de laisser les HohenzoUern déposséder les Habsbourg de leur antique prépondérance en Allemagne. Or, ces suites, on prouverait aisément, par le témoignage de la Correspondance secrète et par celui de la Correspondance de Bernis et de Choiseuly que Louis XV les prévoyait et qu'il savait clairement les alleintes qu'en recevrait l'équilibre européen. « Nous serons peut-être longtemps embarrassés, disait-il dès 1757, d'avoir remis entre les mains du roi de Prusse les intérêts et le secret du parti patriotique en Pologne. » La faute fut d'entreprendre la lutte sans avoir ni crédit, ni soldats, « ni généraux, ni ministres, » comme l'avoue l'abbé de Bernis, ministre lui-même, avec une naïve humilité qui désarme. Une plus grande faute fut de s'y acharner. Pourtant, parce que de honteuses défaites ont marqué dans notre histoire chaque année de la guerre de sept ans, ce n'est pas à dire que la pensée de cette guerre fût vraiment impolitique. Une réhabilitation de Louis XY ou de madame de Pompadour nous importe peu sans doute : mais il nous importe beaucoup que le succès ne de-

1 . Mémoire pour servir d^instructions au Heur comte de Stam-^ ville ; Filon, 79-86.

vienne pas la mesure du jusle et de l'injuste, du politique ou del'impolilique*.

Aussi bien n'est-ce pas là de ces questions que^l'on puisse discuter et résoudre en passant. Il y faudrait d'ailleurs bien des documents dont les archives d'élat n'ont pas encore livré le secret. Le lecteur aura pu voir que le livre de M. d'Arneth en contenait un bon nombre, et juger de leur intérêt par les quelques emprunts que nous y avons faits. On peut dire que, de 1740 à 1776, il n'est pas une période de l'histoire d'Allemagne ni un épisode de l'histoire d'Autriche sur lequel les pièces et le récit de M. d'Arneth ne jettent une môme et vive lumière. Notre histoire nationale, elle aussi, en est parfois éclairée d'une manière inattendue; mais empressons-nous d'ajouter que, quand cette dernière raison ne se joindrait pas à toutes les autres, quiconque lira celte grande Histoire de Marie- Tkérèsey arrivé au terme de ces huit volumes, ne formera sans doute qu'un souhait, c'est que l'auteur mette bientôt la dernière main à son œuvre, et la termine comme il l'a commencée.

15 septembre 1877.

1. Depuis que ces pages ont été publiées, l'opinion que nous avancions en 1877, encore un peu timidement, semble s*êlre accréditée jusque parmi nos historiens. Voyez la remarquable //itroduction de M. Frédéric Masson aux Mémoires de Bernis, et surtout les beaux travaux du duc de Brogiie : La première lutte de Marie-Thérèse et de Frédéric II,

L'homme d'esprit, — diplomate, conseiller d*état, député, sénateur, un peu ministre même, académicien, traducteur, journaliste, critique, poète et enfin romancier, — dont nous venons d'écrire le nom, n'est pas un inconnu pour les lecteurs français. Certainement, ils se souviennent, ou, si par hasard ils l'avaient oublié, ce nous serait un devoir, avant tout, de leur rappeler qu'il y a quelques années un jeune écrivain d'avenir, Louis-Lande, qui depuis, en des circonstances demeurées mystérieuses, a payé de sa vie l'intérêt d'ardente curiosité qu'il portait aux choses d'Espagne, leur avait présenté l'auteur de Pépita Jiménès. Ce récit de

1. I. Récits andalous^ par don Juan Valera; 1 vol. jn-18. Paris, 1879, Calmann Lévy. — II. Le commandeur MendoM, par don Juan Valera; 1 vol. in-18. Paris, 1881, Gliio.

i8l HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

mœurs était le début de don Juan Yalera dans le roman ; — d'aulant plus digne d'être signalé que les ro< mans de mœurs ne passent pas pour nombreux en Espagne, et que, parmi leur petit nombre, quand on en a distingué cinq ou six qui méritent l'honneur de franchir les monts, il semble que ce soit déjà beaucoup. Les réputations littéraires ne s'élèvent plus sur ce fondement dans la patrie de Cervantes.

Il y aurait même lieu d'examiner, à ce propos, pourquoi, depuis tantôt une centaine d'années, et tandis que toutes les variétés du roman pullulent en Angleterre, en France, en Russie même, il est des pays, au contraire,— ritaiie, TAllemagne, l'Espagne plus particulièrement, — où le genre, en dépit du talent et de la bonne yolonté de quelques-uns, n'a tracé que de maigres racines et ne parait décidément pas vouloir s'acclimater. Nous avons vingt occasions de retrouver l'Allemagne et l'Italie. Ici, la grandiloquence naturelle à la langue espagnole a peut-être exercé quelque influence. Et lorsque, par exemple, dès les premières pages, on tombe sur une description de ce goût déclamatoire : — « La mélancolie de cette vallée n'est pas la mélancolie profonde et glaciale que Ton respire dans les bois d'Ecosse, mais une mélancolie qu'illuminent les rayons furtifs de ce resplendissant soleil de Grenade, toujours brillant, dans le ciel dépouillé, du feu dont le regard s'allume dans l'ardeur de la passion, ou encore, semblable au sourire de la volupté sur les lèvres de la bacchante, mélancolie au sein de laquelle les amers souvenirs du

désenchanlement s'endorment sous les ailes diaprées de mille riantes espérances*, » — on peut au moins se prendre à douter que ce magnifique et retentissant vocabulaire daigne s'abaisser à l'expression de ces sentiments moyens, de ces détails familiers, de ces menues descriptions qui sont pourtant Tâme même du roman de mœurs. Hàtons-nous de dire que ce passage n'est pas emprunté de don Juan Valera. Mais plutôt, l'originalité de l'auteur de Pépita Jiménès et des Illusions de don Faustino consisterait en une simplicité savante, autant du moins qu'il nous soit permis d'en juger au travers, non pas même d'une traduction, mais d'une adaptation.

L'opinion commune, je le sais, des auteurs que l'on adapte, et des romanciers particulièrement, c'est qu'à les traiter de la sorte on les mutile, lis estiment que l'adaptateur, pour délicatement qu'il opère, leur fait tort du meilleur d'eux-mêmes. On a même remarqué que, toutes les fois que l'on proposait à un romancier de retoucher quelque chose à son œuvre, c'était justement le plus bel endroit qu'on lui demandait de gâter. Tant il est vrai que la critique est aveugle ! A plus forte raison, si l'adapteur s'avise de retrancher toute une scène, pouvez-vous être sûr non seulement qu'au gré de l'auteur c'était infailliblement la meilleure, mais encore qu'elle était la scène capitale, je veux dire la scène où s'acheminait, comme vers un

i. Maria, por Rafaël Gage; Madrid, 1881.

but marqué, tout ce qui la pr^^cède, et d'où conséquemment tout ce qui la suit découlait comme de sa source.

L'adaptateur, presque toujours, a raison : quelquefois, cependant, Tauteur n'a pas tout à fait tort. Je ne doute pas qu'ici, par exemple, en allégeant son original d'un surcroît de détails, l'adaptateur des Illusions de don Faustino n'ait rendu service à don Juan Valera. Deux volumes, à ce qu'on nous apprend, et chargés de métaphysique, pour conter les malheurs en amour de l'héritier ruiné d'une noble famille, il nous semble que ce devait être un peu beaucoup. Tandis que dans l'adaptation, le récit, réduit aux bornes d'environ deux cents pages, — quoiqu'il y ait quelques mailles rompues du tissu de l'intrigue et quoique les événements y aillent un peu à la débandade , — marche au moins d'une allure vive et d'un air de bonne humeur alerte. Nous n'en dirons pas tout à fait autant du Commandeur Mendoza^ plus récemment traduit par M. Albert Savine. Si c'est fidèle, et nous n'avons aucune raison d'en douter, c'est bien long, et ce n'est certainement si long que parce que c'est trop Odèle.

Ce qui n'empêche pas qu'après avoir loué de son infidélité même l'adaptateur des Illusions de don Faustino^ nous allons louer maintenant le traducteur du Commandeur Mendoza de sa fidélité. On n'est pas, je pense, plus accommodant. C'est qu'il faut disl nguer, parmi les œuvres d'un écrivain, et surtout d'un poète ou d'un romancier, les œuvres qui sont vraiment significatives et celles qui ne le sont pas.

Il y a des romans de facture qui font très agréablement passer une heure ou deux^ voisins d'une espèce de perfection commune et banale de leur genre, mais qui pourraient être au surplus signés de tout le monde. On les lit donc, on en conserve plus ou moins longtemps le souvenir, on finit toujours par les oublier* Manquer de défauts, c'est manquer d'originalité. Tels sont vingt romanciers qui me pardonneront aisément de ne pas les nommer. Il y eu a d'autres au contraire, qui sont mal faits, si l'on veut, où l'on trouve, sans y chercher malice, à reprendre el blâmer autant ou plus qu'à louer, mais qui n'en sont pas moins marqués au coin de Toriginalité personnelle, et qui portent profondément empreinte de la griffe de quelqu'un. Rien de plus facile encore ici, sous prétexte de donner des exemples, que de saisir obliquement l'occasion de louer tel de nos romanciers français contemporains aux dépens de tel autre. Contentons-nous de notre auteur espagnol. Les Illusions de don Faustino sont un roman de la première espèce ; mais un roman de la seconde c'est le Commandeur Mendoza. Poussons la déduction jusqu'au bout. S'il n'est question que de faire une lecture, et de vous procurer une distraction sans fatigue, ne prenez pas le Commandeur Mendoza^ lisez les Illusions de don Faustino, Vous y trouverez de la bonne humeur, — ce qui, par parenthèse, ne se rencontre plus que trop rarement dans le roman français, — un ou deux grains de satire, de très curieux détails de mœurs, de spirituelles esquisses

de la vie de province en Espagne, deux ou trois études enfin de coquettes, un peu minces peut-être de psychologie, indiquées plutôt que creusées, mais intéressantes et surtout bien vivantes. D'ailleurs, le livre une fois fermé, vous ne serez pas autrement inquiet de savoir quel est Thomme qui se cache derrière Fauteur, et vous pourrez passer à une autre lecture.

Mais, au contraire, si, comme j'ose Tespérer, vous estimez qu'il n'y a pas, qu'il ne doit pas y avoir de vrai plaisir de l'esprit sans un peu d'instruction qui s'y mêle; si vous croyez qu'un romancier peut donner à penser; si vous êtes curieux de connaître don Juan Yalera, mais de le connaître par ce qu'il y a dans son œuvre de personnel et d'original, alors vous lirez le Commandeur Mendoza. Vous y apprendrez du nouveau : ce que c'est que la casuistique, l'usage que le romancier peut en faire, ce que vaut enfin, comme instrument d'analyse psychologique, celte science tant décriée. Je ne voudrais pas généraliser trop hardiment, mais pourtant, en relevant dans la préface du traducteur ce qu'il nous dit d'un roman de Pedro de Alarcon, — el Escandalo, — comme en nous remémorant aussi des renseignements glanés un peu de toutes parts, je suis tenté de croire qu'il y a là, dans cet emploi de la casuistique, en même temps qu'un trait qui caractérise la manière de don Juan Yalera, un trait qui pourrait bien caractériser aussi le roman espagnol contemporain. Ce qui se conçoit. L'Espagne a trop longtemps été la terre d'élection des casuisles

LA G/ISUISTIQUE DAKS LE ROMAN. 189

et de la casuistique, pour que Ton ne s'en aperçoive pas encore aujourd'hui, de loin en loin, et jusque dans rœuvre de ses romanciers. Il y a toujours, heureusement, parmi chaque génération d'hommes, quelques représentants de chacune des générations qui l'ont précédée dans l'histoire. C'est ce qui fait la variélé de l'art, le plaisir de la conversation, et la consolation de la vie.

On ne saurait dire si le mot de casuistique nous est devenu, depuis les Provinciales y plus ridicule ou plus odieux. Seulement la casuistique, au vrai, n'est rien ou presque rien de ce qu'il nous plait d'entendre sous le mot. Un la définit, d'ordinaire, par une simplification quelque peu perfide, comme une composition scandaleuse entre le devoir et l'intérêt. Votre devoir est d'agir d'une façon, prévue par la morale ; votre intérêt est d'agir d'une façon contradictoire, suggérée par la circonstance ; la casuistique serait l'art de trouver un biais qui tranquillisât la conscience sur l'accomplissement du devoir en donnant à l'intérêt toute liberté de courir à son assouvissement. Mais ce n'est pas là la casuistique : ce n'en est que la corruption. La vraie casuistique est l'approfondissement et la codification des motifs qui doivent régler la conduite, dans les cas, si nombreux et si difficiles, où le devoir se trouve en conflit, non point du tout avec l'iniéiêt, mais avec le devoir lui-même. Je ne sais comment agir parce que, dans l'enchevêtrement des circonstances

données, de quelque manière que j'agisse, il me pâ-

raît que je vais transgresser une obligation formelle; Yoilà le cas de conscietice. Mais il doit y avoir ua principe de distinction et des raisons de subordonner, dans l'espèce, la transgression de Tune de ces obligations à Texécution de l'autre; quel est ce principe, et comment l'appliquer? voilà toute la casuistique. Ceux-là seuls en peuvent contester les titres qui, par une grâce toute personnelle d'insensibilité morale, n'ont jamais douté d'eux-mêmes, ni jamais senti, sous la leçon de l'expérience, que la vie de ce monde ne laissait pas d'être parfois une chose assez compliquée. Prenons-en pour exemple la question que s'est posée l'auteur du Commandeur Mendoza.

Un brave gentilhomme, don Fadrique Lopez de Mendoza, retiré du service, est venu se fixer, pour y achever paisiblement ses jours, dans son village natal de Villabermeja. Les souvenirs de sa vie d'aventures, les longues conversations avec ses compagnons d'enfance, la société du père Jacinto, dominicain, son ancien précepteur ou plutôt maître d'école, suffisent à remplir son existence agréablement. Quand il est fatigué de vivre au village, il va passer quelques jours à la ville voisine, chez don José, son frère, où le babillage, les caresses, les cheveux blonds et les yeux bleus de dona Lucia, sa nièce, égaient ce fonds de misanthropie qu'un philosophe, — et le commandeur est un philosophe, — ne manque guère à rapporter de ses lointains voyages.

L*enlànt, un jour, lui confie un gros secret. Doua

Clara, Tune de ses amies, aime don Carlos et el)e en est aimée; par malheur, les parents ne veulent pas entendre parler de don Carlos, ou plutôt ils ne savent rien de l'amour qu'il a pour leur fille ; ils la destinent à don Casimiro de Solis, vieillard cacochyme, laid, ni riche ni pauvre, et de plus leur cousin. C'est ici le problème. Si dona Blanca de Roldan, qui est une bonne mère, veut pourtant marier sa fille à don Casimiro, c'est que sa fille n'est pas la fille de don Vaientin de Roldan. Doua Clara est née d'un adultère. La malheureuse mère, dévorée depuis vingt ans par un remords inexpiable de l'unique faute qu'elle ait commise, a, dans la solitude, imaginé ce bizarre, cruel et odieux moyen de réparation. Car, don Casi niro de Solis serait Théritier naturel de don Vaientin de Roldan, si dona Clara n'existait pas; or, si l'on marie la jeune fille à don Casimiro, cette fortune, que sa mère ne veut pas qu'elle vole, ne retournera-l-elle pas, sans bruit et sans scandale, où elle devait légitimement aller ?

Le lecteur voudra bien n'accuser que nous de l'apparence mélodramatique de ces combinaisons. Elles n'ont rien que de naturel dans le roman de l'auteur espagnol. Analyser, comme on dit, un roman, c'est, presque toujours, trahir le romancier. 11 faut mettre devant ce qui est derrière, détruire l'ordonnance de l'œuvre, abréger, resserrer, écourler, mutiler, si bien que ce procédé, qu'on croirait le plus fidèle, est au contraire le plus trompeur, et c'est pourquoi nous y répugnons. Il y a des occasions pourtant où l'on

n'en peut guère employer d*autre; et c'en était t Je demande maintenant aux ennemis jurés de casuistique s'il s'agit ici d'un conflit entre le devoii l'intérêt, ou d'un conflit entre un devoir et un a devoir. Quel est le devoir d'une femme que les < constances ont placée dans le cas de dona Blan Roldan ? Devra-t-elle après vingt ans déclarer el même sa faute à son mari ? Pourquoi ? dans Tinté: de qui ? sous l'obligation de quel devoir ? Car enl ce sont des lois d'ordre public, et non pas le capri< individuel, qui règlent la transmission des héritage Supposons que don Yalentin de Roldan, ayant reçu aveux de sa femme, veuille ôter sa fortune à doi Clara, l'événement n'ira pas sans scandale. Il fand qu'il réclame, en quelque sorte, la reconnaissant publique de son déshonneur? Il faudra, d'antre par que dona Clara perde le respect de sa mère? Si c'< un devoir que d'expier sa faute, et si la confession i la faute est le commencement de l'expiation, est-ci un devoir aussi que de faire supporter à ce mari tro( confiant l'extrême conséquence du crime? en est-ce ai encore que d'en faire peser la responsabilité sur l'i faut innocente? en est-ce un enfin que de rompi entre ce père qui croit être père et celte fille qui croît être sa fille, les liens que le temps, Thabitude, l'at tion ont noués ?

Et pas n'est question de dire : « il fallait... » ou (c il eût fallu... » Sans doute, il eût fallu ne | commettre la faute, el il fallait, l'ayant commise»

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