‹ Histoire et Litterature IChapitre 14 sur 21 · I-' U bulle s. C'est · texte numérisé non relu

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situation fausse : une situation où Ton se trouve presque à chaque instant sous la nécessité de transgresser ou de négliger un devoir pour en remplir un autre* Est-il d'ailleurs besoin de supposer des situations fausses ? Vous ne voulez pas d'exemples dramatiques ou romanesques? J'en invoquerai donc de plus vulgaires. Vous avez de lourdes dettes et une famille nombreuse à soutenir ; que ce soient des dettes contractées par vous ou à vous léguées par les circonstances, il n'importe : je vous défie bien de ne pas chercher une composition enire le devoir de payer ces dettes et le devoir de nourrir votre famille, tous deux également clairs, stricts et catégoriques. Superposez maintenant quelques autres devoirs à ceux-ci : comme le devoir de courir au foyer de l'épidémie, si vous êtes médecin, le devoir d'aller prendre la fièvre jaune à la Martinique ou la dyssenterie à la Cochinchine, si vous étesmarin, le devoir d'aller vous faire casser quelque part la tête, si vous êtes militaire. Neconviendrez-vous pas qu'il peut résulter, à un moment donné, de cet entrecroisement d'obligations, qui ne s'ajoutent pas seulement, mais qui se contrarient les unes les autres, de douloureuses complications, et que, pour les dénouer, ce n'est pas trop d'une sensibilité morale très délicate, soutenue d'un jugement droit et d'une expérience étendue de la vie? J'avoue que je voudrais un peu plus de cette casuistique dans un roman français, et je ne crois pas qu'aucun lecteur s*en plaignît.

Il est vrai qu'il nous faudrait commencer par perdre

de certaines habitudes qui nous sont invétérées. Le romancier espagnol a posé son problème, et nous venons d'essayer de montrer la difficulté de la situation. Mais, Français que nous sommes, je veux dire admirateurs des beautés rectilignes de la logique bien plus que des finesses et des délicatesses de la psychologie, nous aurions promptement résolu le cas de conscience de doua Blanca de Roldan d'une façon simple, élégante et hardie; — en le niant.

« Car, auraient dit les uns, de quoi s'embarrasset-elle? Vous venez vous-même de le dire ; ce qui est fait est fait; celte femme est folle ; si elle se repent, qu'elle se punisse ; ou , si le courage lui manque, eh bien ! qu'elle étouffe ses remords ! :» Et les autres : « Il est impossible qu'une femme qui a trompé son mari n'ait pas pris, depuis vingt ans,son parti de l'avoir trompé ; ses remords ne sont qu'une grimace ; et sa dévotion, bien loin de la relever à nos yeux, est justement ce qui l'achève; nous aimons qu'on soit ce qu on est. i^ Ceux-ci sont les pharisiens; les premiers étaient les sceptiques. Et l'auteur espagnol leur répond : Vous vous trompez; cette femme était avant sa faute non seulement une dévote, mais une sainte, et depuis sa faute, précisément parce que c'était une sainte, c'est une créature qui souffre et qui ne cessera de souffrir qu'en cessant de vivre. Bien plus, elle souffrait jusque dans sa faute. ^ Une seule femme au monde m'a vraiment aimé, dit son complice, d'un amour ardent et coupable. Je l'aimai aussi, — pour mon malheur! car elle avait

une humeur de tous les diables. Nous nous adorions, et rhistoire de nos amours ne fut qu'une succession de querelles quotidiennes... Elle avait été une sainte^ on continuait à la croire telle, car nous étions extrêmement prudents. Au fond de sa conscience troublée, dans le plus profond de son cœur, orgueilleux et fanatique à la fois, elle était honteuse d*avoir humilié sa fierté, d'avoir cédé à mes désirs : elle était épouvantée et pleine d'horreur d'avoir quitté pour moi le bon chemin, d'avoir, pour moi, offensé son Dieu et violé ses devoirs. Tout cela, peut -être sans bien s'en rendre compte, elle voulait me le faire payer, car elle me jugeait très coupable. Ce que j'ai eu à subir d'elle n*a pas de nom. »

N'est-il pas vrai que la plupart de nos romanciers, rencontrant une telle femme et la mettant en scène, ils n'eussent pu se tenir de railler eux-mêmes ce mélange de dévotion et d'amour, et de nous donner à d3uter, chacun selon sa philosophie particulière, de la sincérité de cette dévotion ou de l'ardeur de cet amour? Mais ils eussent eu tort. Nous voulons trop simplifier. La nature humaine est plus riche en contrastes. 11 y a là deux sentiments en lutte, également sincères, également forts, également irrésistibles, dont aucun ne peut parvenir à triompher de l'autre, qui déchirent le cœur on ils se combattent; et, — nous espérons que le lecteur partagera notre opinion, — d'avoir suivi pendant tout un roman ce caractère si comp'exe, comme aussi, nous le montrant à vingt ans dedibtance

du crime, d'avoir si exactement mesuré l'étendue des ravages accomplis par le remords dans cette âme naturellement iière, orgueilleuse, insolente même, ce n'esl pas un mince mérite à l'auteur du Commandeur Mendoza.

Si ce caractère est espagnol, je n'en sais rien, je ne veux pas le savoir. On abuse aujourd'hui de ce semblant d'p^nlication. On dit : Ce caractère est bien espagnol, et celte façon de voir est bien anglaise. J'en connais qui ne sont pour ainsi dire pas sortis de leur village et qui déclarent hardiment : Voici des mœurs furieusement chinoises, el voilà des paysages prodigieusement sénégalais. On ne s'aperçoit pas que c'est s'arrêter à la surface des choses, et proclamer modestement que ce que l'on n'a pas pu réduire à ses éléments doit être irréductible. Mais moi, qui ne connais ni le Sénégal ni la Chine, j'aime mieux croire que ce caractère, tout espagnol qu'il soit, ne laisse pas d'être humain ; et c'est ici que la casuilique devient de la psychologie.

Il y a des natures grossières, qui n'ont que faire des distinctions de la casuilique ; elles obéissent à l'impulsion de la machine; elles vont naïvement, sans hésitation comme sans remords, où leurs désirs les poussent; elles suivent ce qu'on a nommé d'un mot honnête leur tempérament, et, convaincues de l'infaillibilité de leurs sens, elles ne s'imaginent pas qu'on puisse être coupable ou répréhensible seulement, dès que l'on cède à la nature. N'essayez pas de le leur faire en-

tendre ; elles auraient beau le vouloir qu*elles ne vous comprendraient pas. Les Manon Lescaut et les Emma Bovary sont de cette famille. On dit d'un mot qu'elles manquent de sens moral. Cependant il y a, d'autre part, des âmes délicates, qui ne sont pas plus que les autres à l'abri de la tentation, ou même de la faute ; dont « les désirs peuvent courir plus vite que leur honneur >, et dont « les passions peuvent être plus ardentes que leur foi^ »; mais qui ne se parent point de leur faute et qui ne s'enorgueillissent pas d'avoir cédé à la tentation. C'est précisément pour elles que Ton a inventé la casuistique. Elles en sont la cause occasionnelle, comme eût dit Halebranche; et Leibniz pourrait ajouter qu'elles en sont la raison suffisante. Il ne s'agit pas d'endormir dans la sécurité d'une fausse paix le remords de leur conscience; il s'agit de les empêcher de réparer une faute par une autre faute, et d'aggravé rie mal en essayant de l'expier. Car c'est communément ce qu'elles font dès qu'elles sont livrées à leur seule inspiration. C'est ce que fait doâa Bianca, quand elle veut sacrifier sa propre fille à l'ardeur dont elle brûle d'effacer à jamais les conséquences d'un premier crime.

Elle cherche, en mariant sa fillpà l'héritier naturel de la fortune des Roldan, un apaisement qu'elle ne

!• • • • . my desires

Run not before mine honour, nor my lusls Burn botter than my faith.

{Le Conte d'Hiver, iv, ni.)

fronrera pas, et, tout entière à la pensée de la répara* tion, elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'en travaillant ainsi au malheur de sa fille elle ajoute le crime de la mère au crime de l'épouse. Hais remarquez bienqu*il n'y a pas plus égoisme ici, dans Terreur de cette mère aveuglée, qu'il n'y avait hypocrisie tout à l'heure, dans le fait de l'épouse recouvrant d'un impénétrable orgueil le secret de sa faute. Où il y a dessein de réparer sa faute, et de quelque principe que ce dessein procède, que ce soit du besoin d'étouffer le remords, ou de compenser le préjudice, ou de payer la faute, on peut se tromper sur les moyens, mais il n'y a pas égoisme. Tout de même, il n'y a pas hypocrisie là où l'éternel secret dans lequel on ensevelit la faute et la perpétuité de l'humiliation intérieure empêchent le coupable de retourner à sa faute, et lui servent de défense toujours active contre l'assaut de la tentation. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous empêcher d'éprouver pour une telle femme, comme tous ceux qui l'entourent, une sympathie profonde, parce qu'elle souffre, et parce que le principe de sa souffrance fait justement la beauté morale de sa nature. Elle a trompé son mari, c'est vrai ; elle a fait le supplice de son amant, c'est vrai ; elle va faire le malheur de sa fille, c'est encore vrai. Mais pourtant nous ne pouvons guère nous défendre de la plaindre, ou même d'avoir pour elle une compassion où il se mêle presque autant d'estime que de pitié. C'est qu'éclairés par la lumière de la casuistique, nous avons vu dans celte àme, et que, l'er-

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reurd'un seul mais irréparable moment exceptée, nous n'y avons rien trouvé que de généreux et de noble.

Le lecteur a deviné peut-être que Tamant de dona Blanca n'était autre que don Fadrique de Mendoza. C*est lui le vrai père de dona Clara. Autre cas de conscience encore : il veut sauver son enfant du mariage dont on la menace, et qui niera que ce so un devoir pour lui? Mais d'épargner l'honneur de la mère en même temps que TafTection de Tenfant pour cette mère, qui niera que c'en soit un autre? Et de ne pas permettre que sa fille, à lui, soit l'hérilière illégitime de la fortune des Roldan, n'accorderez-vous pas que c'en soit un troisième? Ici encore est-ce entre le devoir et l'intérêt que le conflit s'élève, ou si c'est entre le devoir elle devoir? Je ne pense pas qu'il y ait deux réponses.

Don Fadrique s'avise, pour sortir d'embarras, d'un curieux expédient. Sa fortune, par hasard, est à peu près égale à celle des Roldan. S'il pouvait, de manière ou d'autre, la faire passer aux mains de don Casimiro, l'époux qu'on destine à l'enfant? Si dona Blanca, de son côté, consentait à cette espèce de substitution d'expiation? Si l'on pouvait enfin atteindre ce résultat sans compromettre l'honneur de la mère, sans troubler la sécurité du mari, sans effleurer le respect de l'enfant pour sa mère, enfin, — car il faut tout calculer, — sans effaroucher la fierté de don Casimiro? C'est ce que don Fadrique essaie de faire.

Mais il est évident que ce n'est pas là une solution.Car,

si sa fortune lui permet de tenter celte voie de conciliation, c'est hasard, c'est rencontre, c'est concours inattendu de circonstances particulières. La réparation que poursuit dona Blanca ne peut pas dépendre, en bonne et saine morale, du chiffre plus ou moins élevé de féaux que possède présentement son amant d'autrefois. Elle le fait entendre au père Jacinto, qui s est chargé de la négociation; elle le dit à don Fadrique luimême, qui s'est introduit chez elle presque par surprise; et, dans une fort belle scène, dont je détache les imprécations finales, qui jetteront une lueur plus vive sur le cas psychologique :

' c II n'est pas de moyen de séduction, il n'est pas de mensonge ni de tromperie, lui dit-elle, en lui rappelant le passé, seigneur don Fadrique, il n'est pas de flatteries ou de douces paroles, de serments de me donner toute votre âme, que vous n'ayez employés pour vaincre mes refus. Et j'en vins jusqu'à désirer de me perdre pour vous sauver. Oui, j'en vins à rêver qu'au prix de ma chute, gagnant votre âme, je l'enlèverais à l'impiété où elle était plongée. Et j'eus cette folle illusion de croire que, si je tombais avec vous dans le péché, je vous relèverais pour vous entraîner avec moi dans la purification et dans la pénitence... J'étais aveugle... Vous ne cherchiez que la satisfaction d'un caprice et vous ne vouliez de moi qu'un triomphe d'amour-propre... Vous aviez cru qu'une fois vainqueur de mes refus, j'oublierais tout pour vous... Vous vous imaginiez que j'allais tuer en moi tout re-

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moids, toute honte, tout souvenir du devoir... Vous vous trompiez. Vous étiez maître de mon àme; mais, comme dans un pays généreux et fieroù le conquérant ne possède que le sol où son pied pose, vous ne me possédiez que quand je m'oubliais moi-même. En tout autre temps, je me levais contre vous, j'essayais d'expier ma faute par la pénitence, et je luttais pour reconquérir ma liberté... Vous qui ne cherchiez que joie et plaisir, vous vous êtes fatigué de lutter. Ainsi je fus délivrée de mon horrible esclavage. Dieu soit loué qui l'a voulu ainsi! >

La citation est un peu longue : je la crois caractéristique. Prenez un peu la peine, en effet, d'y démêler les nuances. Il n'y a pas à douter de la sincérité du sentiment. La chose est difticile à dire en français. Nous sommes toujours un peu Gaulois. N'est-il pas clair cependant que Tamour adultère de cette femme n'a pas altéré, ni seulement entamé l'intégrité de sa dévotion; et si la passion, par surprise, a été pour une fois la plus forte, ne sentons-nous pas qu'elle dit vrai quand elle reconnaît dans cette dévotion même, non pas certes la justification ni l'excuse, mais l'explication de sa chute? C'est bizarre, mais c'est ainsi. Et j'en reviens toujours à ce point : nos romanciers, en général, ne savent pas assez ou ne veulent pas voir combien la nature humaine est complexe, et, pour mille raisons que ce n'est pas le temps d'énumérer, Vamas de contradictions et V incompréhensible énigme que nous sommes.

On pense bien maintenant que la situation de don Fadrique et de dofla Blanca, comme aussi la situation de tous les personnages dont le sort est lié à la résolution qu'il prendront, ne peut se dénouer que par la mort de don Fadrique ou de doâa Blanca. C'est doua Bianca que le romancier a sacrifiée. Vainement don Fadrique a trouvé le moyen de faire passer sa fortune à don Casimiro : nous savons que doâa Blanca ne peut pas accepter ce sacrifice comme une suffisante expiation de son crime. Il faut que ce soit la mort qui vienne la délier du serment qu'elle s'est fait, et, en fléchissant la dureté de son orgueil, réconcilier son repentir d'épouse avec son devoir de mère. Dofla Clara épousera don Carlos, et don Fadrique fera lui-même une fin en épousant dofla Lucia, sa nièce. Voilà bien des mariages au dénoûment ou, si Ton aime mieui, une trop manifeste intention de bien (inir et de prendre congé du lecteur sur d'agréables impressions.

Aussi bien ne faudrait il pas croire que, dans ce roman même, il manque d'esprit ou de gaieté. Les amours de Nîcolasa, par exemple, la jeune coquette de village, et de son Tomasuelo, le fils du maître forgeron, sont contées avec autant de bonne humeur que de juste observation. L'auteur des Illusions de don Faustino, mais surtout de Pépita JimenèSy excelle à peindre justement ces beautés de campagne, moitié dames, moitié villageoises, et quelques traits lui suffisent pour en graver le souvenir dans les mémoires. Une ironie légère qui ne blesse pas, une manière de

dire alerte et dégagée, la plaisanterie d'un homme d'esprit qui raille volontiers les menus ridicules de ses personnages, sans cesser pour cela de les aimer et de s'intéresser à eux, si ce ne sont pas tout à fait les qualités d'un romancier de race, — au moins dans Pépita Jimenès et dans les Illusions de don FausHno, — ce sont les qualités d'un conteur aimable et facile qui se délasse d'occupations, je ne veux pas dire plus graves, ce qu'à Dieu ne plaise, mais réputées plus sérieuses, telles que de traduire de l'allemand ou de siéger aux certes, en se jouant dans le récit des mœurs. On se sent comme conduit par un guide dont la culture d'esprit serait infmiment plus étendue que celle de ses personnages, l'expérience infiniment plus diverse, la portée d'intelligence enfin de beaucoup supérieure à son œuvre, et le roman sans doute en est moins roman, si je puis dire, mais l'homme n'en est que prisé davantage. Le commandeur Mendoza, toutefois, est bien, dans tout le sons du mot, un véritable roman. Nous avons essayé de le montrer. Et comme roman par conséquent, les défauts qu'on y pourrait noter : quelques longueurs, de la subtilité, de la déclamation parfois, on en a vu des traits, — et le tout aggravé par la traduction un peu lourde, — n'empêchent pas que ce soit, parmi les œuvres de don Juan Valera, l'œuvre significative. Il est vrai qu'il nous resterait à savoir ce que c'est qu'une Dona Luz^ dont le traducteur du Commandeur Mendoza semble nous promettre, au nom d'un mystérieux inconnu, la traduction prochaine.

Quant à la question que nous avons cru pouvoir effleurer à l'occasion de ce roman, comme il importe que nul ne s'y méprenne, il ne sera peut-être pas mauvais d'ajouter que l'auteur n'est nullement ce qu'on appelle un romancier catholique^ mais un très libre esprit, quoique très respectueux de la liberté des autres, probablement parce qu'il tient à la sienne. On pourrait prétendre, au surplus, non seulement qu'un peu de casuistique ne saurait nuire au romancier, ni même à l'auteur dramatique, mais encore que la casuistique est l'âme même de l'art de représenter les passions. Voyez plutôt le roman anglais, depuis les romans de Richardson jusqu'à ceux de Georges Eliot, et repassez dans votre souvenir le répertoire du Théâtre-Français depuis Polyeuctey qui est un cas de conscience, et jusqu'à Daniel Rachat, qui est un autre cas de conscience. Ce qui est malheureureusement vrai, c'est que la casuistique n'est à l'usage, comme nous l'avons fait observer, que des âmes délicates, et, depuis quelques années, on paraît mieux aimer à peindre des natures grossières.

15 novembre 1881.

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