‹ Histoire et Litterature IChapitre 15 sur 21 · ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Si Tbisloire de la Révolution française n'est pas encore faite, on ne peut pas dire que ce soit faute de livres ou disette d'historiens. On formerait une riche bibliothèque des seuls ouvrages qui depuis quatrevingts ans ont affiché le titre d'Histoire de la Révo^ lution; mais, si Ton voulait inscrire au catalogue Ténumération des écrits de toute provenance qui, de de près ou de loin, se rattachent à cette grande époque, il y aurait de quoi lasser la patience d'un bénédictin. Chaque année cependant de nouveaux ouvrages viennent s'ajouter aux anciens. Nous les lisons, et nous finirons par croire qu'en vérité la matière est inépui-

1. L'Esprit révolutionnaire avant la révolution, par M. F. Rocquain. i vol. in-So, Paris, 1878. Ploo.

sable, puisque, pour quelques-uns qui ne font que recommencer contre l'ancien régime Téternel réquisitoire, il en est bien peu qui ne vaillent la peine d*étre lus et qui ne nous apprennent en somme quelque chose de nouveau. Dans le nombre, au premier rang, nous devrions mettre le grand ouvrage de M. Taine sur les Origines de la France contemporaine, s' il ne convenait, pour le juger, d'attendre qu'il soit terminé. Nous pouvons toujours placer au second, c'est-à-dire à distance respectueuse encore, le livre de M. Félix Rocquain s\xr l'Esprit révolutionnaire avant la révolution.

C'est un livre savant, très instructif, plein de choses, et dont Tidée, sous condition toutefois que Ton n'en exagère pas la portée, méritera certainement d'être disculée par les historiens à venir de la révolution. Yuilà pour Téloge. M. Rocquain ne se propose rien de moins, en effet, que de prouver « que le mouvement d'opinion d'où sortit la révolution ne date pas des philosophes >. C'est la première ligne de sa préface. Quant à la critique, nous reprocherions volontiers à ce gros livre de n'être pas toujours d'une lecture facile, — trop de faits, trop de citations, trop de notes, — mais nous résisterons à la tentation. Il faut.

dit-on, êlre de son temps : c'est ici la méthode historique nouvelle, qui remplacera désormais la méthode, à ce qu*ii parait, insuffisante et surannée des Guizot, des Thierry, des Mignet !

Est-ce aussi par excès de déférence aux lois de cette même méthode nouvelle que M. Rocquain se défend si vivement de « soutenir une thèse ]» ? En effet, la jeune école a banni du sanctuaire de Thistoire jus*** qu'à l'ombre des idées générales. Le triomphe qu'elle rêve serait de réduire l'nislorien au rôle assurément utile, mais évidemment inférieur, d'assembleur de dates et de compilateur de faits. Un illustre doctrinaire prétendait, lui, qu'il n'y a rien d'aussi méprisable qu'un fait. Il allait un peu loin. Toujours est-il que du fait en histoire, aussi bien que du chiffre en économie politique, il y a manière de se servir, et, qu'en histoire comme en économie politique, cette manière est tout. L'illusion de Thistorien qui se flatterait de a: reproduire le passé », ne serait pas moins vaine que Tillusion de ce peintre ou de ce romancier réalistes, qui, de la meilleure foi du monde, s'imaginaient que le Ventre de Paris ou les Demoiselles de la Seine reproduisaient la nature. Hais ils ne reproduisaient que l^ur manière de voir, qui n'était pas la bonne. M. Rocquain a manié trop de textes, il en a fait un trop habile usage pour ne pas savoir mieux que nous qu'il n'est thèse à l'appui de laquelle on ne découvre un document dans la poussière des archives, et qu'il a'est rien qu'on ne puisse

prouver en histoire, — avec des faits, — en s'y prenant bien. Il aura donc beau dire : c'est une thèse qu'il soutient, une thèse hardie, comme on va voir, et, fut-ce au risque de le compromellre, nous l'en félicitons d'abord.

On a cru pendant longtemps que l'esprit philosophique du xviii" siècle et l'esprit révolutionnaire ne faisaient qu'un. A tout prendre, on le croit encore, puisqu'on célébrait bruyamment, il n'y a pas six mois, le centenaire de Voltaire et de Rousseau, réconciliés inopinément dans la mort par la confiante admiration de tous ceux qui ne les ont pas lus. On continue même de le célébrer, si l'écho n'en a pas menti, dans ces concerts populaires où retentissait jadis... mais pourquoi troublerais-je le repos de ces morts fameux en leur apprenant quels refrains étranges le bruit de leur nom a remplacés? Donc, tous nos historiens, sans exceptiim de parti, nous représentaient unanimement les Montesquieu, les Voltaire, les Diderot, les Jean-Jacques et derrière eux tout le long cortège de leurs « garçons de philosophie, » comme les vrais artisans, pour ne pas dire les uniques ouvriers de la révolution. On ne s'accorde pas aisément, en France, sur l'histoire delà révolution ; jusque dans les camps les plus opposés, toutefois, on s'entendait sur ce point. l!n effet, l'histoire littéraire du siècle n'était-elle pas l'histoire même des progrès de l'esprit d'examen, d'incrédulité, d'audace, et de révolte? Depuis les Lettres persanes jusqu'au Mariage de Figaro^ le nom reten*

tissant de quelque œuvre immortelle n'étaît-il pas aussi le nom dont on pouvait nommer quelque attaque nouvelle contre les choses, les hommes et les prin* cipes de l'ancien régime? Et plus tard, dans les assem* blées révolutionnaires, ne trouvait-on pas, toute chaude encore, sur les lèvres des orateurs de la Constituante, comme à la bouche des déciamateurs de la Convention nationale, la leçon des encyclopédistes? Les Malouet, les Meunier, les Lally-Tollendal, qu'étaient-ils autre chose que les continuateurs de Montesquieu, les commentateurs de V Esprit des lois ? et quand Robespierre montait à la tribune, qu'y faisait-il que délayer dans les flots de sa verbeuse éloquence les sophismes du Contrat social ou de la profession de foi du vicaire savoyard ? Mais le roi lui-même parlait en ces tempslà comme un élève de la Nouvelle Héloïse, après avoir fait de la serrurerie comme un échappé de VEmile! Et ces intermèdes grotesques à la grande tragédie, ces députations qui défilent à la barre, la fédération, < vision sublime de l'avenir, > la translation des cendres de Voltaire, la célébration de la fête de l'Être-Supréme, ne semble-t-il pas que le metteur en scène de la comédie larmoyante et sentimentale, Diderot, l'auteur du Père de famille et du Fils naturel^ en eût ordonné le décor et réglé la distribution? Oui, c'était bien là la légitime postérité de la génération précédente, et rien n'y manquait, en vérité, non pas même, parmi les législateurs de la montagne, dans la personne de (c ce beau jeune homme au front bas, au

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avant Rosbach, avant la Du Barry, avant le parlement Meaupou, avant le procès du collier, à peine au lendemain de la lettre de Pantophile Diderot sur les Aveugles, mais avant le discours du citoyen de Genève sur l'Origine et les fondements de l'inégalité parmi leshommeSy avant enfin que de Ferney le plus spirituel des patriarches eût laissé s'envoler aucune de ces innombrables brochures dont il allait bientôt couvrir le siècle finissant. De sorte qu'avec un peu d'imagination, et si seulement on ne détestait pas de soutenir des paradoxes, on en arriverait à prétendre que, bien loin d'avoir précipité la catastrophe, les philosophes l'ont au contraire retardée.

Car, voyez plutôt : l'irritation était au comble , tous les liens de l'ancienne discipline étaient brisés, « c'était le temps de la grande querelle du parlement ]» , le peuple lui-même, si docile jusqu'alors et si moutonnier, ^ commençait dans ses halles à parler de droits et d'intérêts nationaux }), le trône s'effondrait et déjà l'autel tombait en débris; mais tout à coup les philosophes surviennent, ils détournent l'attention du souci de la chose publique, ils jettent leurs gros volumes et leurs petits pamphlets comme un aliment à ce besoin de nouveautés qui s'était emparé de la nation, et la France ayant cessé de « s'ennuyer », ce furent quarante ans de répit qu'ils donnèrent à l'ancien régime. C'était assez l'opinion de Rousseau, qui nous a raconté dans ses Confessions comme quoi la grande émotion soulevée dans Tor"

chestre de TOpéra par sa Lettre sur la musique française avait fait oublier brusquement toutes les autres querelles, et peut-être empêché une révolution dans l'état.

Certes, de la part de Rousseau, je ne sache illusion d'un monstrueux et maladif orgueil qui nous puisse étonner. Mais à coup sûr, d'un grave et sérieux historien, au premier abord, l'assertion a de quoi surprendre. Déposséder les philosophes de cette royauté qu'ils avaient exercée jusqu'alors, et dans ces maîtres consacrés de l'esprit du xviii* siècle n'en plus voir que les serviteurs ! En vérité ce n'est pas une médiocre hardiesse que d'essayer ainsi de retourner, de bout en bout, l'opinion traditionnelle, et ce ne serait pas un mince succès que d'y réussir à moitié seulement.

La thèse n'est pas précisément nouvelle. Elle était déjà toutentière dans l'une de ces savantes et piquantes études sur le xviii' siècle, auxquelles doit demeurer attaché le nom de M. Âubertin. Le même historien, depuis lors, dans un livre composé, — tout comme un autre, — sur pièces inédites, VEsprit public au dix-huitième siècle, reprenant sa pensée, l'éclaircissant encore, la justifiant par de nombreuses citations, bien choisies, bien disposées surtout, l'avait amené jusqu'à ce point, si difficile à discerner, qui sépare une idée neuve d'un paradoxe, et la vérité jusqu'alors inaperçue de l'exagération d'elle-même. Ce point, la question est justement de savoir si H. Rocquain ne Ta pas dépassé. C'est

beaucoup que d'avoir une idée juste, mais il faut prendre garde que Tidée la plus juste est toujours bornée, balancée, contredite par une autre idée non moins juste. L'oublier un seul instant, c'est être déjà tombé dans l'erreur, comme, selon le vieux et vrai proverbe, c'est tomber dans l'injustice que d'oublier qu'un autre droit borne toujours le droit. Summum ju8^ summa injuria.

Certainement, quand M. Rocquain cherche dans rhistoire intérieure du xviii® siècle les véritables origines de la révolution française, il est dans la bonne Toie,dans la voie nouvelle ouverte, il y a plus de vingt ans, par Alexis de Tocqueville, aux historiens de !a révolution. Nous ne saurions plus nous contenter aujourd'hui, comme au temps où M. Thiers écrivait de cette grande histoire le récit le plus clair, le plus vif, — je ne dirai pas le plus impartial, et j'ose ajouter le moins philosophique, — nous ne voudrions plus nous contenter de quelques lignes jetées au courant de la plume sur les causes prochaines de l'événement. C'est que nous ne croyons plus, comme alors, que l'explosion révolutionnaire ait creusé je ne sais quel infranchissable abîme entre la France d'autrefois et la France d'aujourd'hui. Nous ne croyons plus qu'au seul tonnerre de la parole de Mirabeau l'ancien édifice de la monarchie française, avec tout ce qu'il contenait de traditions éprouvées, d'enseignements utiles, et de glorieux souvenirs, se soit effondré d'une ruine se complète qu'il n'en soit pas resté pierre sur pierre.

Et si nous ne croyons pas encore avec M. de Sybel que la dissolution de l'empire allemand, ou même le partage de la Pologne, puissent et doivent être mis au même plan de Thisloire générale que « la ruine de la monarchie française, comme il dit, par la révolution démocratique », nous ne croyons plus cependant, que le canon de Yalmy, selon la parole de Goethe, ait inauguré une ère nouvelle dans l'histoire du monde. Nous savons que l'histoire d'un grand peuple ne s'interrompt ni ne recommence jamais ; que la France contemporaine, avec ses vertus et ses vices, est la légitime héritière de l'ancienne France; qu'elle n'a pas le droit, sans forfaire à la dignité nationale, de répudier la succession; et qu'enfîn, pour comprendre ce que la révolution a rejeté des traditions du passé, il faut commencer par apprendre ce qu'elle en a reçu. Nous admettrons donc, comme une vérité d'évidence, qu'il soit devenu nécessaire de remonter dans le passé bien au-delà des philosophes du xviii* siècle pour expliquer les origines de la révolution, mais est-ce bien à dire après cela qu'elle se fût accomplie sans eux, et telle surtout qu'elle s'est accomplie ? Ce serait pousser un peu loin le fatalisme en histoire, ce serait faire bien bon marché de l'influence de la littérature sur les idées, dans un pays où, comme en France^ la forme a si souvent emporté le fond; et c'est ici qu'il faut savoir s'arrêter.

Car enfin, que veut-on dire? et quand on parle de l'action de philosophes sur la révolution, entend-on.

comme semble le croire M. Rocquain, « que le mouvement d'idées d'où sortît la révolution date des philosophes? i> Peut-être; mais on entend surtout, si Ton nous permet d'employer celte langue spéciale, que les philosophes, d'abord, donnèrent sa forme à cette matière confuse de troubles et de séditions d'où la révolution devait sortir; et ensuite, que la^tragédie se déroula d'acte en acte selon le scénario qu'ils en avaient comme tracé d'avance.

Certes, je ne doute pas que la seule vision du dénoûment les eût fait reculer de dégoût et d'horreur, eux, les enfants gâtés des salons aristocratiques et les familiers de la finance, — Diderot, le commensal des d'Holbach, Rousseau, l'hôte des Luxembourg, LaHarpe c qui donnait si bien le bras », le cavalier préféré des maréchales, Chamfort, le lecteur des princesses du sang, — eux tous enfin qui connurent ces années heureuses dont on a pu dire que « qui ne les avait pas vécues ne savait pas la douceur de vivre -», Quand ils eurent éprouvé ce que c'est que « l'ivresse de la liberté chez un peuple d'esclaves ]», La Harpe, dans les prisons de la Terreur, en versa des larmes de sang, et Chamfort s'en coupa la gorge. H n'en est pas moins constant que la révolution, telle que nous la connaissons, en bien comme en mal, est et restera leur œuvre. Car ce sont bien eux qui Pont marquée profondément des deux caractères qui la distinguent de toutes les autres révolutions de l'histoire : la généreuse universalité des principes, et la maladroite

application de la logique des idées pures au gouvernement des hommes.

Mais je craindrais de me donner trof^ beau jeu contre M. Rocquain, trop facile et trop vaste carrière; peut-être aussi que j'exagère sa vraie pensée. Voyonsle donc plutôt nous tracer sa psychologie de l'esprit révolutionnaire, et prêtons avec lui l'oreille à ce bruit lentement grossissant qu'il croit entendre sourdre de toutes parts avant même qu'éclate la voix tumultueuse et déclamatoire de la philosopiue du siècle.

On peut caractériser d'un seul mot l'esprit du xvir siècle : c'est un siècle de foi. En cherchant bien, on y découvrira, dans un canton perdu de la littérature ou de la philosophie, quelque poète de cabaret, comme Théophile, impie jusqu'à l'obscénité, ou quelque bel esprit de ruelles, comme Saint-Evremond, volu- ])tueux, sceptique et mécontent; mais U n'importe. Les Théophile et les Saint-Évremond sont attardés sur le XVI* siècle plutôt qu'en avance sur le xviii* siècle. Disciples de Montaigne plutôt que précurseurs de Voltaire, leur voix ne parle pas à l'avenir, elle n'est qu'un écho mourant du passé. Le siècle est sincèrennent croyant. Il croit à la mission des rois, à peu près comme il croit^ dans cet autre domaine où ne

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releotiâsaient pas encore les agitations de la politique, aux règles éternelles de l'art. La confiance de Louis XIV en lui-même et dans son r61e de lieutenant de Dieu, sur la terre, n'a d'é^e que la confiance de Boileau dans sa destinée d'arbitre du bon goât et de législateur du Parnasse. Ce poète qui pèse des syllabes et ce roi qui descend au dernier détail des affairés^ ne sont pas les dupes nai?es de ce que Ton a bien osé nommer leur petitesse et leur médiocrité d'esprit. Ils obéissent à la même préoccupation scrupuleuse, au même souci de la perfection. Le xviu* siècle au contraire est par excellence le siècle de l'inerédu- Hier Tâge d*or de la critique, Vère bénie du scepticisme. Il a cru cependant à deux choses, et, par un singulier retour, ayant nié tout ce qu'il y a de fixe et de solide, il a mis ses complaisances dans ce qu'il y a de plus changeant et de plus trompeur chez l'homme : l'expérience de l'œil et de la main, dans ce qu'il y a de plus illusoire et de plus faillible au monde : la raison raisonnante. Il a cru aussi aux anguilles de Needham, au baquet de Mesmer, et au charlatanisme de Cagliostro.

Eh bien, ce changement, nous dil*on, ce renversement da tout au tout, dont on rend la philosophie responsable, n'est pas en réalité l'œuvre des philosophes. Il est possible que l'incrédulité eontemporaino marche encore dans les traces des pas de l'incrédulité du xviii'' siècle. Une plaisanterie de Voltaire, uno invective de Jean-Jacques, une obscénité de Diderot,

peuvent être encore des arguments pour elle. On paraphrasera toujours avec applaudissements et profit le Dictionnaire philosophique ou la Religieuse, Mais, à dire le vrai, ce sont ceux-là mêmes dont le premier devoir était de conserver intact le dépôt des traditions qui l'auraient tous les premiers, avec une maladresse insigne, dénaturé, compromis, et livré finalement au scandale des disputes humaines. Ce sont les membres eux-mêmes de Tépiscopat français qui, dans l'ardeur de la lutte engagée dès les dernières années du règne de Louis XIV sur cette célèbre bulle UnigenituSy auraient brisé les portes du sanctuaire. Ce sont eux qui auraient donné libre accès dans les choses religieuses à l'armée de ces railleurs, qui, sans égard pour les distinctions ihéologiques et sans pitié pour les infinies subtilités de l'école, allaient confondre et renverser, dans le même emportement de leur verve incrédule, ce qui méritait peut-être d'être jeté à terre et ce qui n'était pas indigne assurément d'être conservé.

C'est d'abord la cour de Rome, intervenant au débat, dans cette France de la régence, avec son vocabulaire d'épilhètes insultantes, et traitant sans mesure les assertions des prélats qui résistent à la bulle de c fausses, scandaleuses, outrageantes, téméraires, absurdes, blasphématoires, schismatiques. » Étrange moyen d'enseigner aux peuples le respect de leur pasteur! Les prélats à leur tour, encouragés par l'exemple tombé de si haut, se jettent

réciproquement routrage, d*un bout à l'autre de la France, avec la libéralité d'une sainte colère. L'évêque de Montpellier, Colbert de son nom, défend la cause des jansénistes : Tarchevêque d'Embrun lui répond en le traitant n d'homme peu versé dans les Ecritures, d'ignorant, et de prélat d'une religion très douteuse i>. On connaît l'archevêque d'Embrun; c'est Tencin , triste frère d'une plus triste sœur. Les autres cependant semblent avoir pris à charge d'ajouter le ridicule à l'odieux. Celui-ci trouve moyen d'insérer dans ses mandements les ponts-neufs qui courent tes rues, celui-là d'y donner c au clair » des détails obscènes sur la santé des femmes. Cet autre, avec l'empressement d'un homme qui saisit la bonne occasion, reproche aux jansénistes récalcitrants une invasion de sauterelles qui désole son diocèse, ajoutant que <l ces animaux, — ce sont les sauterelles qu'il veut dire, — par leurs sauts et leurs intercadences successives, marquaient l'inquiétude de ces gens qui ne voulaient pas se fixer aux sentiments du pape et de la bulle :!>. C'est le même qui défendait l'usage des paniers, — iniquiiatis opercula^ — réceptacles d'iniquités, comme ils les appelait d'un style où Cathos eût pâmé d'aise.

Puis, comme dans la chaleur de la lutte un bon soldat doit faire arme de tout, voilà que chaque faction s'avise, — au lendemain des Lettres persanes! — d'appeler le miracle à son secours. Les convulsionnaires jansénistes se font miraculer au cimetière Saint-Médard, sur le tombeau du diacre Paris. L'é-

vêque de Soissons leur répond en publiant la Vie de la bienheureuse Marie Alacoque, en son vivant religieuse de la Visitation de Paray-le-Monial, étonnante compilation que la France entière saluera d*iin énorme éclat de rire, dont la ville, et la cour, et le roi lui-même ont donné le signal. Étonnez-vous après ceLi que l'avocat Barbier, médiocrement lettré, médiocrement plaisant, mais Parisien de Pans, frondeur et naïf, bonhomme au demenrant, écrive dans son Journal y aux environs de 1734 : « Il serait à souhaiter que nos prélats s'abstinssent de publier des écrits qui ne servent en réalité (ju'à diffamer ht religion. Plus on creuse sur ces matières, soit sur les prophéties, soit sur les miracles anciens, et pinson voit l'obscurité des unes et l'incertitude des autres, qui se sont établis, dans des temps reculés, avec aussi peu de fondement que ce qui se passe sous nos yeux. » Je sais bien qu'il n'y a qu'à tourner la page, et que notre bon incrédule, en nous racontant merveilles d'une chienne de la foire qu'il a vue, — mais de ses yeux vue, — jouer divinement le « triomphe », n'hésitera pas à conclure « qu'il y a de la magie là dedans ». Qu'importe ! il ne nous en a pas moins signalé très nettement ce premier ébranlement des fortes croyance?, inévitable suite des querelles théologiques, et symptôme avant-coureur de l'universelle incrédulité.

Dès la première moitié du siècle, il se forme donc lentement, sous l'influence des disputes religieuses, un esprit de raillerie, le voltairianisme d'avant Vol-

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taire, un courant d'opposilion philosophique, indépendant des philosophes et antérieur aux philosophes ; car, à la date où nous sommes, Voltaire ne semble avoir d'ambition que d'accommoder VHamlet dans son Éryphiley et dans sa Zaïre VOthello de Shakspeare au dernier goût français, Montesquieu plante des vignes à la Brède, Diderot donne, quand il en trouve, des leçons de mathématiques, et Jean-Jacques achève son éducation aux Charmettes.

Voilà qui va bien ! mais ne pensera-t-on pas qu'il manque plus d'un trait à ce tableau de rincrédulitti naissante? Le grand Dictionnaire de Bayle, ce cornpendium du doute et cet arsenal du scepticisme, n'estil donc plus de 1697? ou, s'il s'agit de l'influence anglaise, n'est-ce pas en 1715 que Bolingbroke exilé vient chercher un asile en France? Les lecteurs français ne connaissaient-ils pas les Voyages de Gulliver? et quelques-uns d'entre eux le Conte du Tonneau, peut-être? Voltaire, qui excelle à dénoncer les prétendus larcins des autres, ne croit- il pas retrouver la violente satire de Swift dans un petit article de Fontenelle, Mero et Enegu, lisez : Rome et Genève? Les Lettres persanes ne sont-elles pas datées de 1721? Et dans ce jeu d'esprit, des critiques clairvoyauts n'ontils pas remarqué « que l'auteur engageait un peu trop la gravité respectable de ces matières : la religion, les mœurs, le gouvernement* >? Les Lettres philoso-

1. Ces paroles sont de Marivaux, qui rédigeait alors une feuille : le Spectateur français.

phiques elles-mêmes ne sont-elles pas de 1734? et Taudace de Tironie voltairienne^ encore ici contenue dans les bornes du goût classique, a-t-elle poussé depuis beaucoup plus loin que dans ce premier essai de ses forces? Sans doute les philosophes ne dirigent pas encore l'opinion souverainement; ils la provoquent tout au moins, et déjà commencent à lui donner ce qu'elle ne pouvait tenir que d'eux seuls : cette forme dogmatique qui soulage la mémoire, et ces contours arrêtés que la vertu du style était seule capable de lui imposer. Si ce ne sont pas encore les grands noms de l'histoire littéraire, si ce ne sont pas encore les chefs, si ce n'est pas le gros de l'armée philosophique, c'en sont du moins les éclaireurs, i'avant-garde et les trompettes.

Il est vrai que l'opposition janséniste n'est pas seulement religieuse, elle est aussi parlementaire, c'està-dire politique. En effet, toutes les fois que la nécessité surgit, comme alors, de déterminer la limite, toujours flottante, du temporel et du spirituel, il est inévitable que l'on remonte, plus tôt ou plus tard, mais toujours, à l'origine « des deux puissances, ^ — c'est l'expression du temps, — pour en discuter les attributions, la juste étendue, la légitime autorité. Certes, ni le régent ni Dubois n'étaient hommes à se soucier beaucoup des jansénistes ou des constitutionnaires, et j'imagine que rien au monde ne leur était plus indifférent que l'orthodoxie du P. Quesnel, si ce n'est le bien de l'état. Hais Dubois voulait le chapeau

de cardinal^ et le régent avait commis cette fatale imprudence de réveiller les ambitions usurpatrices du parlement de Paris en lui rendant une ombre de pouvoir politique. On ne fait pas casser gratis un testament royal! Janséniste par tradition, défenseur né de ce que Ton appelait les « libertés de l'église gallicane », le parlement devint donc à la fois, au xviir siècle, contre les évoques atteints de la maladie du chapeau, c qui les rendait fous pour la plupart », la forteresse des opposants à la bulle, des anticonstitulionnaires, et, par le fait même, contre l'autorité royale, un défenseur inattendu des droits de la nation.

L'histoire détaillée de cette lutte peut avoir, bien qu'ingrate, son intérêt de curiosité; mais ce qui importe ici, c'est plutôt de marquer, à travers les phases de la querelle, le progrès des idées de résistance et d'insoumission au pouvoir.

D'un côté, c'est l'épiscopat revendiquant l'indépendance absolue de l'église. L'évêque de Soissons, constitutionnaîre, signifie publiquement aux magistrats : c que l'église est au-dessus de leurs arrêts et qu'il ne leur appartiendrait pas de le juger, même pour un crime de lèse-majesté ». Ou peut penser que sur ce terrain, les prélats ennemis se retrouvent d'accord. L'évêque de Montpellier, janséniste, déclare donc que : « bien loin que les évêques dussent se soumettre dans l'ordre spirituel à la volonté des princes, c'était aux évêques à rendre compte des rois

mêmes au jugement de Dieu »• Délies paroles! si

quelqu'un pouvait dire où commence, où finit t Tordre spirituel }», si Thistoire ne nous le montrait pas mêlé confusément au temporel, et, sous les princes même les plus pieux, ne réussissant pas à faire une fois pour toutes la distinction du lien et du mien. La cour de Rome, à son tour, enchérissant, adopte une leçon, dans la légende de Grégoire VII, où le grand moine est loué d'avoir excommunié jadis un empereur d'Allemagne, — celui qui allait à Canossa, — comme de la plus glorieuse action de son pontificat, a Dans un Oremus joint à cette leçon, on priait Dieu de donner aux successeurs de Grégoire VII la force de suivre un si glorieux exemple. >

Le parlement, en réponse à ces maladroites provocations, frappait comme d'abus les décrets du saintsiège, et ne se lassait pas de condamner, supprimer, lacérer les mandements des évêqoes. Par malheur, en même temps qu'il déclarait « impossible de tolérer qu'on mît entre les mains des fidèles des écrits qui tendaient à ébranleras principes inviolables et sacrés de rattachement des sujets à leur souverain, » il travaillait de sa part, tout à fait méthodiquement, à discréditer et ruiner ces mêmes principes. Tout un nombreux parti favorisait ses prétentions. Dans une consultation signée de quarante avocats, on lisait, par exemple : « que les magistrats du parlement, et ceux qui ont droit d*y avoir séance, étaient souverainement dépositaires des lois de l'état et que personne n'était juge au^essus de leurs arrêts, sans excepter Sa Ma-

jesté elle-même. » Dans un autre libelle, sur VOrigine et Vautorifé du parlement, on avançait en propres termes « que le roi ne pouvait contracter avec ses peuples que dans le sein du parlement, lequel, aussi ancien que la couronne et né avec l'état, est la représentation de la monarchie tout entière. » Il n'y avait évidemment qu'un pas de ces doctrines, dont il est à peine ulile de noter en passant la fausseté historique, au principe de la souveraineté nationale, tel que D'Argenson, en 1753, Tannonce et le formule : « Dans Tesprit public s'établit l'opinion que la nation est audessus des rois comme l'église universelle est audessus du pape. » Le rapprochement même que fait ici le clairvoyant annaliste ne nous montre-t-il pas, avec une singulière netteté, comment, par quelle association d'idées, et, si je puis dire, par quelle communication de mécontentements, une opposition tout d'abord purement religieuse, est devenue peu à peu |>olitique? Et dès lors ne peut-on pas se demander ce qui manquait encore pour que la révolution éclatât?

Sans doute, on peut se le demander, mais en attendant qu'on se réponde, toujours est-il qu'elle n'a pas éclaté. C'est aussi bien qu'ici, comme plus haut, on oublie quelque chose. Le tableau n*est pas complet, mais surtout il n'est pas fidèle.

On grossit démesurément, tout d'abord, l'importance de celte opposition parlementaire, en appelaiït notre attention sur elle comme «ur une nouveauté dans l'histoire de la monarchie française. Si je voulais mon-

trer que les parlements du xviii'' siècle ne font après tout que reprendre, et s'efforcer une fois de plus de consacrer dans les faits des prétentions qui leur étaient aussi chères qu'elles étaient peu conformes à l'humilité de leur origine et au but de leur institution, rien ne serait plus facile, et je n'aurais qu'à citer celte admirable et large introduction des Mémoires de Retz à son récit des troubles de la Fronde. Il suffisait au parlement d'ouvrir ses vieux registres; il y retrouvait tout au long les formules factieuses de ses revendications d'un droit qu'il n'avait jamais possédé. Il lui suffisait de relire les pamphlets d'autrefois; et dans les Mazarinades il retrouvait sinon la lettre, au moins l'esprit de la stupide parole « que l'insurrection est le plus saint des devoirs ». Là-dessus s'avisera- t-on d'aller rechercher les origmes de la révolution franfaise dans l'histoire de la Fronde ! Mais si l'on veut s'en tenir aux œuvres de l'esprit critique et philosophique, que deviennent donc les noms et les œuvres des Fénelon, des Boulainvilliers, des Dubos? Je ne parle pas de l'abbé de Saint-Pierre ; mais Fénelon, dès l'année 1695. n'avait-il pas provoqué cette grande enquête sur VÉtat de la France, qui fut la matière des travaux de Boulainvilliers? Si l'histoire de l'Ancien gouvernement de la France ne parut qu'en 1727, n'en circulait-il pas des copies du vivant même de l'auteur? Et le grand succès de V Histoire critique de rétablissement de la monarchie fran-çaise dans les Gaules ne date-t-il pas de 1734?

Toutes les discussions soulevées autour de ces deux livres n'avaient-elles pas familiarisé les esprits avec ces questions du droit des rois, du droit delà noblesse, du droit des peuples ? toutes choses qui, selon le mot du cardinal de Retz, c ne s'accordent jamais si bien que dans le silence »? ou bien encore, cette idée des états généraux : « la nation représentée >, suggérée par la difficulté des circonstances, dès les dernières années du règne de Louis XIV, à tous les esprits inquiets de l'avenir, croit-on que ceux-là mêmes qui la proposaient comme un unique remède n'en vissent pas bien les conséquences possibles? c II n'est pas aisé de se flatter que les états généraux s'en tiennent aux simples remontrances, aux demandes, à ne délibérer que sur les matières qui leur seront proposées par Votre Altesse Royale. Le nom d'états généraux est d'autant plus grand qu'il n'a paru qu'en éloignemeni depuis un grand nombre d'années, qu'il s'est accru dans lesprit du public par l'idée mal approfondie que ces assemblées ne sont tenues que dans les cas les plus importants, qu'elles ont toujours été redoutées des rois, d'où on infère que rien de grand ne se peut sans elles et que par elles, et que leur autorité borne, balance, ajoute à celle des rois. » Mais, en vérité, quand Necker, en 1788, proposera comme dernier expédient la convocation des états généraux, il n'y verra pas aussi clair. Ces paroles sont cependant de 1717, et c'est Saint-Simon qui parle. Voilà l'idée de la souveraineté nationale, non pas acceptée sans doute,

— au contraire, — mais cependant constatée par Saint-Siraon. Il existe déjà pour r«sprit public une autorité qui « borne, balance, ajoute à celle des rois >, et c'est rautorilé des états généraux, € la nation représentée » ; nous pouvons répéter le mol, il est aussi de Saint-Simon. Oublierons-nous enfin ces conférences du Club de V entresol, où se forme précisément le marquis d'Argenson, et dont les entretiens étaient de « toute matière politique et administrative dV Oui, '«i r«i y tient, VEsprit des lois n'aura fait que résumer, avec cette concision laborieuse et dédaigneuse qui est la manière de Montesquieu, des idées qui, comme on le dit, étaient alors, en 1748, celles de tout le monde; mais on ne nous a nullement prouvé que ces idées eussent jailli pour la première fois du choc et de l'exaspération des passions, sorties, comme d'une outre d'Éole, des flancs de la bulle Unigenitus.

On ajoute, il est vrai, l'indignité du gouvememenl, la royauté de Louis XIV déshonorée par son arrièrepetit-fils, l'amour-propre national humilié sur tant de champs de bataille, les finances dilapidées... Ce qui n'est pas douteux, c'est que de jour en jour, à mesure qu'on avance vers la fin du siècle, le pressentiment d'une catastrophe inévitable et prochaine obsède les esprits. Ici 1^ textes abondent, et l'on peut vraiment dire que le Journal de Barbier et les Mémoires de D'Argenson, mis en lumière il y a quelques années à peine, ont éclaté dans l'histoire traditionnelle comme une révélation, c La révolution est certaine dans cet

état-ci, écrivait D'Argenson en 1743, il s'écroule par les fondements, il n'y a plus qu'à se détacher de la patrie, et à se préparer à passer sous d'autres rois et d'autres maîtres. » On était alors en pleine guerre de la «accession d'Autriche, et Barbier commentait à sa manière les paroles de D'Argenson, en remarquant € que, de dix personnes, il y en avait les trois quarts disposées à mal parler de nos entreprises et à saisir les mauvaises nouvelles ».

Et cependant, n'écrivons pas trop ^ite avec la majuscule ce mot de révolution, qui revient si souvent sous la plume du marquis d'Argenson. Le même D'Argenson, ministre des affaires étrangères en 1744, verra tout à coup, et presque aussi longtemps que durera son pouvoir, la France moins avilie, la cour moins corrompue, le roi moins méprisable, l'avenir moins sombre, et la catastrophe moins prochaine. Je n'en veux d'autre preuve que sa lettre à Voltaire sur la victoire de Fontenoy, bulletin de triomphe s'il en en fut, et d'enthousiasme monarchique. € Le triomphe est la plus belle chose du monde : les Vice le Roi I les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compTimenls du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse Aujourd'hui

BOUS aurons un Te Deum sous une tente, avec une salve générale de l'armée... Cela sera beau! » Si l'on se rappelle au surplus qu'un an auparavant la France entière, dans un dernier élan d'amour et de piété

pour ses princes, avait décerné à Louis XY, malade à Metz, le surnom de « Bien-Aimé », on sera tenté de croire que rien encore n'était perdu, ou plutôt, que malgré la bulle, malgré le parlement, malgré M. Rocquain, tout était même sauvé, si les choses n'eussent repris aussitôt leur cours accoutumé. Car ni Raucoux ni Lawfeld n'y font rien, et c'est une victoire sans lendemain que la victoire de Fontenoy. Ce grand bruit de batailles s'éteint dans le silence du traît<^ d'Aix-la- Chapelle, traité de dupe, s'il n'est pas encore un traité de honte; les affaires retombent dans le désarroi, et le maître lui-même, étonné, fatigué de l'effort qu'il vient de faire, passe des bras de la duchesse de Châteauroux dans ceux de madame de Pompadour.

Il est bon de noter en passant qu'il n'y a rien là, dans cette hérédité de la quenouille et du cotillon, qui scandalise Barbier. Au contraire, s'il s'indigne, ce sera de ce que l'on ose bien chansonner madame de Pompadour. Tant d'impertinence le passe, c II faut avouer qu'il y a des gens bien insolents. Il suffit que le roi soit attaché à une femme pour qu'elle devienne respectable à tous ses sujets. > D'Argenson entend mieux, voit plus loin, éclairé qu'il est par sa disgrâce, et du fond de sa retraite, — on peut dire le mot, — continue de prophétiser. Il entend monter le cri de la foule contre celle qu'on appelle la coquine du roi. Dans le contraste toujours grandissant de la misère publique et de la débauche royale, il voit se former et grossir l'amoucellement des colères populaires. € Je sais de l'un des

principaux magistrats de Paris, écrit-il en 1753, que les Parisiens sont en grande combustion intérieure; Ton y prend des précautions militaires, le guet monte la garde chaque jour;... ce même magistrat ne doute pas qu'à la suppression du Châtelet, l'on ne fermât les boutiques, qu'il n'y eût des barricades et que c'est par là que la révolution commencerait. )» Et trois mois plus tard : € Ainsi tout se prépare à la guerre civile et voilà que le roi n'emploie plus ses forces que contre ses sujets. Aussi les esprits se tournent-ils au mécontentement et à la désobéissance, et tout chemine à une révolution dans la religion et le gouvernement. » Mais il précisera davantage : «La révolution, dira-t-il, est plus à craindre que jamais. Si elle est pour arriver à Paris, cela commencera par le déchirement de quelques prêtres dans les rues, même par celui de l'archevêque de Paris, le peuple regardant ces ministres comme les vrais auteurs de ses maux. » N'est-il pas bien curieux cependant que ce soient ces mêmes années si troublées, de 1748 à 1756, que la plupart des historiens nous représentent comme les plus paisibles et les plus prospères du règne? On pourrait multiplier les citations, on en trouverait de très curieuses, — et que, je ne sais pas pourquoi, H. Rocquain a négligées, — dans le livre de M. Aubertin. Celles-là suffiraient à la démonstration de la thèse : par malheur pour la thèse, on omet quelques remarques essentielles.

Et d'abord, ce serait rendre un grand service à Thistoire, ou plutôt ee serait la renouveler dans quelquesunes de ses parties que de faire une bonne fois la critique de ces mémoires, journaux et correspondances qui, pour quelques révélations très curieuses qu'ils ont apportées, ne laissent peut-être pas d'avoir plus souvent altéré que « restitué », — c'est le mot à la mode, — la vraie physionomie des hommes et des choses. Il faut voir en effet de haut, et de très haut, pour oser s'en tenir au jugement de Voltaire sur le siècle de Louis XIV, qui est le vrai, qui est le bon, quand on vient d'achever, si toutefois on en a eu le eourage, la lecture de Saint-Simon ou des lettres de Madame, duchesse d'Orléans.

Je ne dis pas que les Mémoires de D'Argenson ou le Journal de Barbier soient de ces documents douteux que l'on ne puisse, que Ton ne doive consulter qu'avec défiance. Encore bien y faut-il quelques précautions. Les témoins oculaires ne sont pas toujours les mieux renseignés qu'il y ait sur les événements mêmes auxquels ils assistent. Ils parlent avec une assurance qui en impose ; mais ils voient faux et surtout ils voient court. Quand on se sent succomber sous rénorme amas de matériaux que d'infatigables édi-

teurs, avec une inconcevable opiniâtreté, rendent à la ]uMf)ière du jour, — les huit volâmes de Barbier, les m&aî volumes de D'Argenson, les dixnsept volumes du duc de Luynes, — on est tenté d'appeler les témoins oculaires la peste de l'histoire. Nous devenons aussi par trop curieux du petit côté des choses, et nous nous donnons beaucoup de mal, et nous perdons beaucoup de temps, pour n'aboutir, en fin de compte, qu'à perdre de vue les grandes lignes de la perspective historique. Eh quoi ! parce qu'il aura plu jadis à quelque bourgeois désœuvré, chaque soir que Dieu lui donnail, de mettre à sa plume la bride sur le cou, sa compilation prendra rang parmi les documents historiques, nous le consulterons comme une autorité, nousl'écoulerons comme un oracle, et nous jetterons à mains pleine sa prose dans l'histoire d'un grand siècle ! Voilà justement l'avocat Barbier, honnête homme sans donte, et certainement incapable de rien inventer, mais crédule, mais pesant, mais borné. Dans Thistoire qui se fait sous ses yeux, en sa qualité d'avocat, satellite du parlement, il ne voit que l'histoire parlementaire. Qui ne craindra sagement que nous ne grandissions outre mesure, sur «a parole, l'importance d'une lutte qui n'est pas, après tout, elle seule, toute Thistoire du xviii® siècle?

Pour D'Argenson, c'est autre chose : D'Argenson, mêlé par tradition de famille, par sa naissance et par son rang, par profession enfin à la plupart des événements de son temps, est un homme d*aiïaires, c'est

presque un homme d*état, c'est à coup sûr un prophète, un voyant d'une pénétration singulière. Mais précisément, quand tant d'idées, bizarres jusqu'à l'extravagance, qui se rencontrent au cours de ses Mémoires j ne nous mettraient pas en garde contre son imagination, il faudrait faire une observation. C'est que, dès le lendemain de sa chute, D'Argenson s'aperçoit fort bien que le vent a tourné, et qu'il souffle désormais d'Angleterre, chargé, comme il le dit, « d'antimonarchisme et d'anlirévélation >. Quand il consigne sur son journal ces sombres prophéties que nous citions tout à l'heure, dans l'œuvre d'universelle dissolution à laquelle il assiste, il ne manque pas d'y faire sa part au a matérialisme », c'est à dire à la philosophie nouvelle. Et l'on croirait presque, en vérité, qu'à ses yeux, jusqu'à l'apparition de l'armée philosophique sur le champ de bataille, ni le trône ni l'autel surtout n'ont couru de sérieux dangers.

C'est qu'aussi bien toutes les oppositions ne sont pas également dangereuses. Nous pouvons comparer l'opposition parlementaire à ces oppositions dynastiques ou constitutionnelles qui seraient l'âme même des gouvernements libres, si l'on en croit les théoriciens. Et de l'opposition janséniste, nous pouvons répéter la célèbre parole : Oportet hœreses esse; qu'il faut des hérésies, pour ranimer les croyances qui sommeillent, et rendre ainsi plus compact ce grand corps de la catholicité, dont € l'amertume la plus amère et la plus douloureuse est dans la paix ». Mais^ lorsque les opp<H

sitions contestent le principe même du gouvernement qu'elles attaquent, quand elles ne vont à rien moins qu'à détruire de fond en comble les sociétés politiques, — laissant d'ailleurs à d'autres le soin de les reconstruire, — c'est alors qu'elles deviennent véritablement menaçantes, et que les révolutions se préparent. Or, est-il vrai que les philosophes soient les premiers du xviii* siècle qui aient pris ce qu'on appellerait aujourd'hui ce rôle « d'irréconciliables et d'intransigeants ]» ? Â la question posée dans ces termes, il n'y a pas deux réponses.

C'est ce qu'avait clairement vu M. Aubertin dans son livre sur l'Esprit public au dix-huitième siècle. Il commençait par attirer l'attention sur cette opposition janséniste et parlementaire de la première moitié du siècle. Il en expliquait en deux mots l'origine, il en montrait la vivacité, quelquefois la violence, il lui rendait dans l'histoire l'importance que personne encore ne lui avait reconnue, mais il terminait en concluant que cette opposition même fût restée stérile, ou qu'à peine eût-elle engendré quelque fronde, si l'esprit littéraire ne s'en fût emparé, si l'esprit philosophique ne lui eût imposé sa complicité, si l'esprit révolutionnaire ne l'eût enfin absorbée pour la dominer d'abord et la détruire ensuite. C'est bien la thèse de M. Rocquain : seulement, d'un chapitre unique de l'histoire du XVIII* siècle, d'un chapitre adroitement encadré par son prédécesseur dans un tableau d'ensemble, il a fait tout un gros livre, et de ce gros livre il a prétendu

faire l'histoire même du siècle et Thistoire des origines de la révolution ; et e'est là qu'il est tombé dans le paradoxe.

L'histoire, quoi qu'on en dise, n'est pas ni ne sera jamais une science. L'histoire est un art, dont le secret, comme de tout art peut-être, est dans le choix et la mesure, dans le juste équilibre et dans l'harmonieuse proportion des parties. Car il est bien évident qu'en histoire tout tient à tout, et que s'il est quelque part où toutes choses soient € causantes et causées, :^ c'est assurément dans ce vaste domaine où l'action des choses sur l'homme se mêle et se noue pour ainsi dire à l'action de Thomme sur les choses. Le difficile est de savoir s'arrêter à point dans cette recherche des causes, comme aussi de savoir se borner dans rénumération des faits et l'accumulation des documents. Le récit le plus court est quelquefois le plus complet; rien de vraiment achevé n'est long. Parce que la révolution française est une suite naturelle, nécessaire de notre histoire nationale, remontera-t-on» pour la mieux comprendre, jusqu'aux premières origines de cette même histoire ? et, parce qu'elle consomme dans le inonde moderne la ruine du système féodal, remontera-t-on jusqu'à l'an 1000, pour y suspendre le premier anneau d une chaîne de déductions infinies ? Non, sans doute. Il aura suffi de quelques indications générales et rapides, et l'histoire des événements ne commencera qu'avec l'événement luimême.

Je crains biea que M. Rocqualn n'ait méeonnii cette loi souveraine de la composition historique. Il manque à son édiûce la proportion, à ses matériaux la mise ea <£uyre, à son travail la dernière main qui matiquent toujours aux œuvres d'érudition pure. A la vérité, s'il avait choisi pour son livre un tout autre titre que ÏEsprit révolutionnaire avant la révolution, nous n'aurions rien ou presque rien à dire; s'il avait mis à la première page : l'Opposition janséniste et parlementaire au dix-huitième siècle, à peine ferions-n&us quelques réserves sur la méthode, sur la forme, sur quelques détails, -- en somme rien d'important, et nous louerions volontiers la patience de Tériidit en même temps que l'intérêt et le bonheur de ses trouvailles. En effet, il y a des parties neuves dans Touvi^age de M. Rocquain. Grâce à lui, rbistdrien désormais ne se croira pas quitte envers l'histoire intérieure du xviu* siècle quand il aura, que bien que mal, recommencé cet éternel tableau des débauches du régent, l'expo* sitioa du> système de Law,. la chronique des maîtresses de Louis XV, avec cela l'analyse plus ou moins étendue de l'œuvre de Voltaire et celle de Rousseau.

Mais s'il faut entamer le récit, par lui-même fort ingrat, des controverses soulevées autour de la bulle Vnigenitus, des miracles du diacre Paris et de la grande querelle du parlement avec la cour, l'historien du XYiii* siècle ne lui donnera pas une trop grande importance, el lui mesurera la place. Il se souviendra

des paroles de Voltaire dans son Histoire du parlement, qui parut en 1769 : « Trois ou quatre cents convulsionnaires de la lie du peuple pensaient qu'il fallait s'égorger pour la bulle et pour sœur Perpétue ; le reste de la nation n'en croyait rien. Le parlement était devenu cher au peuple par son opposition à l'archevêque et aux arrêts du conseil, mais on se bornait à l'aimer sans qu'il tombât dans la tête d'aucun père de famille de prendre les armes et de donner de l'argent pour soutenir ce corps contre la cour. » Voilà la notejuste, et contre la vérité de laquelle ne saurait prévaloir le témoignage d'aucun Barbier 1 Déjà ce serait exagérer que d'aller beaucoup audelà. Mais ce serait fausser l'histoire que de trouver ces querelles dans un argument pour déposséder les philosophes de la part qu'ils ont prise à la révolution.

Que Ton porte donc sur les philosophes et sur leur œuvre tel jugement que l'on voudra : libre à chacun, selon son humeur, ses intérêts, ou ses convictions. Mais que l'on en fasse, avec les uns, des artisans de mensonge et d'erreur, avec les autres, des apôtres de vérité, tantôt des demi-dieux mortels, et tantôt des Mammons d'iniquité, quand il serait si simple d'en faire des hommes, plus grands que nous, mais pétris comme nous tous et de bien et de mal, ils sont et demeureront dans l'histoire les vrais artisans de la révolution. Elle est leur œuvre, puisque c'est d'eux que date le mouvement d'idées d'où la fin du siècle

devait la voir sortir. L'opinion ne s*y est pas méprise, et je crains fort, ou plutôt j'espère, qu'en dépit du livre de M. Rocquain, — et tout en en faisant volontiers son profit, — elle ne s'y méprendra pas plus dans l'avenir que dans le passé.

15 octobre 1878.

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