Sismondi, Michelet, Henri Martin, Lavallée, Guizot
bonne amie. Je ne répondrais même pas que quelquesuns n'eussent donné le corps de la lettre. Mais personne encore n'a cité Toriginal, ni seulement indiqué dans quelles archives on le trouverait. Dirons-nous qu'il serait étonnant que madame de Pompadour, telle qu'on la connaît, bourgeoise enivrée de la faveur royale, et toute fière de sa honte déclarée comme d'une victoire de la finance sur la noblesse, n'eût pas fait quelque peu trophée de ce billet? Cependant ni les lettres authentiques de la marquise à madame de Lutzelbourg, datées de cette époque à peu près, ni les Mémoires de madame du Hausset, sa femme de chambre, n'y font la plus légère allusion ; les archives de Vienne n'en renferment pas trace, et nous n'avons pas jusqu'à présent ouï dire qu'on l'ait retrouvé dans les nôtres. Enfin, dans une lettre de sa main, Marie-Thérèse elle-même a nié formellement qu'elle eût jamais écrit à la marquise : « Vous vous trompez si vous croyez que nous avons jamais eu de liaisons avec la Pompadour: jamais une lettre, ni que notre ministre ait passé par son canal. Ils ont dû lui faire la cour comme tous les autres, mais jamais aucune intimité. Ce canal ne m'aurait pas convenu*. » Il ne se peut guère de
1. Cette lettre, Urée des archives de Saxe et publiée pour la première fois en France par M. Depping, se trouve dans le livre de M. Campardon : Madame de Pompadour el la cour de Louis XV. Mais RL Depping et M. Campardon n*en ont cité qu'un fragment. M. d'Arnelh, en la reproduisant à son tour, Ta complétée, au tome VIII de son Histoire^ p. 37, 38,
dénégation plus nette, ni de démenti plus catégorique. Supposons néanmoins que l'impératrice fasse erreur, ou bien admettons, qu'ayant jadis écrit pour satisfaire la raison d'étal, elle ail depuis décidé d'en perdre la mémoire, et voyons les pièces.
Il semble bien que jamais, à aucune époque de l'histoire, de plus petites causes n'ont produit de plus grands effets qu'au xviii" siècle, ni de plus surprenanis. Le xviii* siècle est entre tous le siècle de l'histoire anecdolique, el, depuis ce verre d'eau que la belle duchesse de Mailborough, en un jour de colère, répandit sur la robe de la reine Anne d'Angleterre jusqu'à celte rencontre d'un Tallien et d'une ma<lame de Fontenay d'où sortit la journée du 9 thermidor, c'est un enchaînement de petits motifs qui semblent décider, — au moins quand on ne regarde qu'à la superficie des choses, — les résolutions les plus graves et les aventures les plus audacieuses. Il n'est donc pas iniifférent de remarquer que dès longtemps avant qu'il fût question de la guerre de sept ans, c'est à dire au fort de de la guerre de la succession d'Autriche, madame de Pompadour n'étant pas encore « déclarée^ >, le roi Louis XV avait déjà des griefs d'amour-propre contre Frédéric; et que pour le résoudre à se retourner contre son allié de la veille, il ne paraiss;ât pas qu'il fallût tant de manœuvres. Quand nos historiens
1. La victoire de Fontenoy est du 11 mai 1745, et madame de Pompadour no fut présentée que le 15 septembre de la môme année.
racontent cette guerre de la succession d'Autriche, ils n'oublient guère de rappeler un billet que le roi de Prusse écrivit à Louis XV au lendemain de la victoire de Hohenfriedberg : « Je viens, disait-il, d'acquitter la lettre de change que Votre Majesté avait tirée sur moi à Fontenoy. ^ Pourquoi seulement n'ajoutent-ils pas qu'au lendemam de cette même victoire de Fontenoy, le même Frédéric écrivait au même Louis XV, que « c'était un événement glorieux pour la personne du roi et pour les avantages de la France, mais que pour les intérêts de la Prusse une bataille gagnée sur les bords du Scamandre ou la prise de Pékin, seraient des diversions égaies*? » Il avait même passé de l'ironie jusqu'à l'insulte, et quand le ministère français lui avait signalé le Hanovre comme une bonne capturCy il avait répondu, lui, qui venait de faire main basse sur la Silésie et qui devait un jour dépecer la Pologne, que «de pareilles propositions étaient bonnes pour négocier avec un Mandrin' j&. On venait précisément de rouer le fameux contrebandier à Valence. On sait d'ailleurs que par deux fois, dans le cours de cette même guerre de la succession d'Autriche, Frédéric avait fait sa paix séparément et faussé sa parole d'al-
1. Nous répétons les plaisanteries de Frédéric sur son propre témoignage, et les deux citations sont tirées de Vllisloire de la guerre de sept ans. Je trouve une autre version de la première i!ans une pièce officieUe : Réponse au mémoire du roi deFrance* Cust. Droysen, Friedrich der Grosse, II. 480.