LÀ POÉSIE DE LAMARTINE. U
martine. Tandis qu'Hugo n'a vu la nature qu'avec les yeux du corps, en touriste ou en passant ; que l'on peut même douter s'il l'a comprise ou aimée autrement qu'en artiste, comme un thème ^pour ses variations et le plus favorable à son étonnante virtuosité ; qu'il l'a presque profanée dans ses Chansons des rues et des bois, Lamartine Ta vue avec les yeux de l'âme, l'a aimée jusqu'à s'y confondre, quelquefois même jusqu'à s'y perdre, et l'a aimée tout entière, — « sol sans ombre », et « cieux sans couleurs :», et € vallons sans ondes», — sous ses plus humbles aspects comme sous les plus brillants ou les plus majestueux. Il est donc chez nous le poète de la nature, le seul peut-être que nous ayons, en tous cas le plus grand ; et il l'est pour n'avoir pas appris à décrire la nature, mais pour avoir commencé par la sentir. C'est la sincérité de ses impressions qui en fait non seulement la profondeur ou l'intimité, mais encore, dans notre poésie, la presque unique originalité. Et la sincérité de ses impressions, à son tour, il en doit la meilleure part à son éducation, cette éducation que l'on reçoit involontairement des choses, et qui fait, en chacun de nous, le fond durable et persistant de tout ce que nous sommes*
J'aimais les voix du soir dans les airs répandues. Le bruit lointain des chars gémissant sous leurs poid»* Et le sourd tintement des cloches suspendues Au cou des chevreaux, dans les bois.
C'est grâce encore à cette éducation qu'il a pu mettre jusque dans la poésie la plus familière un accent également uniqoe de noblesse et d'intimité. Rien n'est plus rare en français que d'être éloquent sans s'égarer dans la déclamation, si ce n'est d'être familier sans tomber dans la platitude ; et je ne vois guère que Lamartine qui y ait réussi. Â cet égard, et puisqu'il n'y a pas de mot aujourd'hui qui loue davantage, nos jeunes devraient bien savoir que Jocelyn est ce qu'ils appelleraient un véritable tour de force. En restant poète, et grand poète, avec les mots de la langue ordinaire, — quoi que non pas toujours sans quelques périphrases ou quelques métaphores dont son éducation même et sa trop grande facilité ne le défendent pas assez, — il n'est guère de détails de la vie simple, humble ou même commune que n'ait su exprimer Lamartine. Son art consiste, non pas précisément comme celui des Lakists anglais, — auxquels on l'a si souvent comparé, sans doute à titre d'auteur du Lac, — à extraire, si l'on peut ainsi dire, des objets les plus vulgaires ce qu'ils renferment effectivement de poésie latente, mais plutôt à répandre sur ces objets eux-mêmes, quand il les rencontre au passage, et sans les avoir cherchés^ toute la richf sse et toute la noblesse de son imagination de poète. C'est une grande différence. Lamartine n'abaisse point la poésie jusqu'aux vulgarités de la prose, comme quelques-uns que l'on connaît, mais il élève la prose jusqu'à la hauteur de la poésie ; et les rencontres n*ont pas lieu tout à fait au même point. RappeJez-^ous
l t»û£^l£ DE LANARTIHE. 2SI
seulemeat les lettres de Jocelyn à sa sœur, ou, dans Jocelyn encore, le récit de la mort de sa mère :
Pressentiments secrets, malheur senti d'aYance, Ombre des mauvais jours qui souvent les devance;...
et tant d'aatres passages que je me garderai de citer, — de peur que le lecteur s'en contente et perde une occasion de relire le poème. Je l'ai bien relu quatre fois avant d'en parler, et j'ose dire que, si des yeux prévenus y découvraient, en cherchant bien, plus de prosaïsmes peut-être que je n'y en ai trouvé, du moini ne sauraient-ils y méconnaître la distinction d'âme, l'élévation naturelle, et la noblesse enfin du poète.
Non moins caractéristique de Lamartine que l'abondance et le souverain naturel, cette noblesse est partout chez lui, mais elle éclate surtout dans sa conception de l'amour. Nous croyons rêver aujourd'hui quand nous apprenons par sa Correspondance que la critique de 1823 accusa l'auteur des Nouvelles Méditations d'être à lui tout seul plus c obscène » que Catulle, Horace et l'Arioste ensemble. S'agissait-il peut-être de ce Chant d'amour qui, comme il n'avait pas de modèle, n'a pas eu d'égal non plus dans notre langue?
Ton cou, penché sur Tépaule, Tombe sous son doux fardeau.
Gomme les branches du saule.
Sous le poids d*un passereau; Ton sein que l'œil voit à peine.
859 mSTOIHE ET LITTÊRATUr^R.
Soulevant à chaque haleine Le poids léger de ton cœur, Est comme deux tourterelles, Qui font palpiter leurs ailes Dans la main de roiseleur.
Il faudrait dire alors qu'en 1823 la critique avait peu lu rArtoste, et encore moins Catulle. Car, si les vers d'amour de Lamartine respirent la volupté, c'est une volupté diffuse en quelque sorte, une volupté qui n'émeut qu'à peine les sens, qui même les rafraîchit, ou encore les apaise, bien loin de les irriter; et, s'ils persuadent le plaisir, je ne croîs pas que jamais on en ait plus discrètement présenté l'image, ni plus chastement voilé la nudité. Les erreurs de goût, et j'en sais de bien fâcheuses, ne manquent malheureusement ni dans les Recueillements ni surtout dans la Chute d'un ange, mais ce ne sont vraiment et uniquement que des erreurs de goût. D'une manière générale, dans ses peintures de Tamour, Lamartine a toujours mêlé au délire des sens non seulement ce qui l'épure, mais encore le spiritualise. N'ayant jamais, comme tant d'autres, mené sa muse, aux mauvais lieux, elle a toujours ignoré le langage de ces sortes d'endroits. Et, si l'on dit que c'est pour cela qu'elle a bien pu connaître et parcourir toute l'étendue des passions de l'amour, mais non pas en mesurer toute la profondeur, ni surtout en sonder les derniers abîmes, je n'en disconviendrai point ; — et je l'en louerai davantage.
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Comparez ici Lamartine avec Musset, le Musset des Nnils, mais aussi le Musset des Premières Poésies. Musset, le plus jeune des deux, et même des trois, est cependant de beaucoup à tous égards le plus Yoisin du XVIII* siècle. Nourri par son père, Musset Pathajr, l'éditeur et Fapologisle aveugle de Rousseau, dans le culte fervent du xviii* siècle, il y a en lui du Crébillon fils, du Laclos, du Casanova même si Von veut. Aimezvous ces vers de iVamouna, si souvent, et tant^ et trop vantés :
Deux sortes de roues existent sur la terre...
et n'en jugiez-vous pas autrement à vingt ans qu*à cinquante? Pour ma part, j'en préfère d'autres. Mais, en tous cas, semblable à son don Juan, Musset, jusqu'au jour d'uno rencontre célèbre, me paraît bien avoir été le plus impertinent des amants en même temps que le plus sensuel. Lorsque, d 'ailleurs, il eut éprouvé Tamour avec toutes ses fureurs, le poète des Nuits, s'il perdit quelque chose de sa fatuité juvénile, ne réus$ it cependant jamais à dépouiller sa passion de ce qu'elle avait encore de fougueux et de personnel^ Les Nuits sont le cri d'un amant à qui Ton vient d'enlever sa maîtresse, — une maîtresse dont un peu plus il nous dirait ce qu'il aimait en elle, ou comment elle avait laiambe elle piedfaits, — d'ailleurs le cri le plus éloquent, le plus retentissant, le plus violent que peutêtre on eût encore poussé, Itiais un cri, c'est-à-dire