‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 20 sur 27 · LÀ POÉSIE D£ LAMARTINE. 25S · texte numérisé non relu

LÀ POÉSIE D£ LAMARTINE. 25S

Qui la fascine à son insu, Partout où ce beau front rayonne, Un soufde d'amour environne Celle par qui l'homme est conçu.

Quand ce dernier vers ne donnerait pas à ceux qui le précèdent un accent religieux, il suffirait sans doute, pour entendre le poète, que rHumanité, dont j'ai détaché cette strophe, fût placée, comme elle Ttsl dans les Harmonies, entre Jéhovah et l'Idée de Dieu, De même qu'au début du poète de Lucrèce,

iËneadum genitrix, hominum divumque voluptas, Aima Venus, ....

nous sortons ici de l'ordre vulgaire, où l'amour n'était que <( réchange de deux fantaisies » ; nous sommes introduits dans un ordre supérieur ; nous atteignons à la cause et à la raison de l'amour. On comprendra que ce n'est pas le lieu, pour divers motifs, d'insister sur ce thème, toujours difficile et surtout délicat à traiter. Mais il paraîtra naturel d'en prendre occasion pour dire quelques mots du caractère philosophique de la poésie de Lamartine.

En même temps, en effet, que celle de l'amour, une autre préoccupation, celle de la mort, a hanté Lamartine, et, de tous nos grands poètes, nul plus qjde lui n'a médité sur la chute insensible du temps, sur la fragilité de la vie, sur la misère deThomme, ni trouvé de plus beaux accents pour chanter :

et ce vide immense.

Et cet inexorable ennui, Et ce néant de Texistence, Cercle étroit qui tourne sur lui.

Ce ne doit pas être là Tune des moindres raisons qui Tont dépossédé lentement de sa première popularité. Les Français, pour la plupart, sont de l'école de leur Déranger. L'idée de la mort les importune, ou plutôt, car ils y songent trop rarement pour que Ton puisse dire qu'elle les importune, ils n'aiment pas qu'on la leur présente. Et, si la vie est courte, puisque les pessimistes eux-mêmes ne laissent pas de convenir qu'il s'y rencontre de < bons moments >, sa brièveté ne nous doit être qu'un motif plus cher et plus pressant d'en user et d'en jouir. Vivons donc, bavons, aimons, et moquons nous du reste :

Tant qu*on le pourra, larirette On se damnera, larira ;

c'est la devise ou le refrain de nos chansonniers, et c'est bien le fond de la race.

Mais, quand l'idée de la mort, pour tout homme qui pense, ne serait pas l'objet de ses plus graves raétlitations, et quand elle ne serait pas, dans la vérité de Thistoire, l'inspiratrice de toutes les grandes actions, il faudrait bien encore observer, au seul point de vue de l'art, tout ce qu'elle communique à la poésie, non pas même en l'absorbant, mais en s'y mêlant seulement.

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de profondeur et de sens. Elle met une ombre au plaisir, elle donne du prix à la vie; l'amour, la volupté même ne sont sans elle que la satisfaction brutale d'm. instinct ou d'un appétit; la nature n'est plus qu^un décor de théâtre, une toile de fond, immobile et muette; et c'est pourquoi nous voyons que, dans tous les temps comme dans toutes les langues, sans cette pensée de la mort, invisible et présente, il n'y a pas, ni ne peut y avoir de grande poésie, mais seulement de la prose rimée. Ce Béranger que je nommais n'en serait-il pas lui-même un exemple, au besoin? lui qui n'a peut-être été vraiment poète en sa vie qu'un seul jour et dans la seule chanson.

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse»

Vous vieillirez et je ne serai plus...

Mais la poésie de Lamartine est imprégnée tout entière de la pensée de la mort. Il en a senti l'épouvante, il en a éprouvé la vertu consolatrice, il en a goûté tout le charme :

Cueillez-moi ce pavot sauvage Qui croit à l'ombre de ces blés !

On dit qu*il en coule un breuvage Qui ferme les yeux accablés.

J*ai trop veillé, mon âme est lasse De ces rêves qu'un rêve chasse.

Que me veux-tu, printemps vermeil ?

Loin de moi ces lis et ces roses !

Que fàut-il aux paupières closes ?

La fleur qui garde le sommeil .

Enfin et surtout il en a connu la nécessité supérieure, et que, si nous ne mourions pas, peut-être réussirions-nous tout de même à nous accommoder de la vie, quoique cela paraisse bien difficile; mais, sans doute, nous n'aurions aucune des idées qui font la grandeur de Tespril humain.

Car on ne saurait méditer sur la mort sans méditer également sur le problème de la destinée, et Lamar-tine^ en raison de son éducation comme de sa nature, pouYait moins que tout autre se soustraire à cette nécessité. Il est, d'ailleurs, pour en faire en passant la remarque, une preuve assez illustre que le pessimisme, quoi que Ton en ait dit, n'est nullement obligé de conclure an néant. Si la poésie de Lamartine doit à la pensée constante ou habituelle de la mort son accent de mélancolie et de solennité, c'est à la médi« tation du problème de la destinée qu'elle doit son caractère tragique et philosophique à la fois. Byron,

Shelley, ou Leopardi lui sont-ils peut-être supérieurs à cet égard parmi les poètes contemporains ? Je ne le sais ni ne veux le rechercher aujourd'hui; mais ce que Ton doit dire, — et ce que l'on n'a pas assez dit, — c'est que, s*il y a dans notre langue une poésie philosophique vraiment digne de ce nom, c'est assurément celle de Lamartine.

Voltaire, avant lui, dans ses Discours en vers^

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