LA POÉSIE DE LAMARTINE
avait essayé de rimer la philosophie de Locke et de Newton, et d'autres, depuis lui, la critique de Kant, ou rOrigine des espèces, ou le pessimisme de Schopenhauer. Vaines tentatives, inutiles efforts, ambitions généreuses, mais avortées en naissant; quand la clarté de la pensée ne s'évanouissait pas dans la splendeur des images, c'était le vers qui se chani^eail en prose ; et Lamartine, après avoir été le premier, demeure encore et toujours le seul.
Pourtant chaque atome est un être, Chaque globule d'air est un monde habité ; Chaque monde y régit d'autres mondes, peut-AtrOi Pour qui Téclair qui passe est une éternité ! Dans leur lueur de temps, dans leur goutte d*espacc, Ils ont leurs jours, leurs nuits, leur destin et leur place, La vie et la santé y circulent à flot, Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases, Des milliers d'univers ont accompli leurs phases
Entre la pensée et le mot.
Lui seul a trouvé de ces vers, comme lui seul était capable de concevoir aussi cette Chute d'un ange, qu'il n'a négligé que d'écrire, et qui serait autant audessus des Harmonies et de Jocelyn que la grande épopée philosophique est au-dessus de l'idylle ou de l'ode, -— si seulement l'exécution en répondait à la conception.
Que d'ailleurs, maintenant, dans cette Chute d*un ange, et surtout dans les Recueillements, Lamartine, jiour vouloir monter encore plus haut, n'ait réussi qu'à
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développer queIques*uDS de ses défauts, je le sais, et, pour tout dire, il n'est que juste de le rappeler. Ni les grandes idées, comme je viens de le montrer, ni les belles pages, ni les beaux vers n'y manquent, mais il semble que le poète, plus abondant que jamais en périodes sonores, n'ait plus en lui de quoi suffire à leur ampleur, ou encore, et plutôt, que son inspiration, débordant sa langue et son vers^ s'évapore en nuages dont les contours changeants ne retiennent/ plus aucune forme. Il a beau prodiguer les images, on sent qu'il les c invente :», mais qu'il ne les c volt > plus, qu'il les cherche plutôt qu*il ne les trouve; et il a beau enfler la voix pour faire croire à l'importance de ce qu'il va dire, nous l'entendons bien, mais nous ne jugeons pas qu'il valût la peine de tant Tenfler. J'ajoute seulement qu'il n'importe guère, et, quand on a lu la Chute d'un ange ou les RecueillementSj si Ton ne s'y est pas plu, que Ton en est quitte pour ne plus les relire. Mais ce que l'on doit observer, jusque dansles erreurs littéraires de Lamartine, — et on en pourrait dire autant, je crois, de ses erreurs politiques, — c*est que la noblesse des intentions y persiste, si même il ne se trompe justement pour viser trop haut. Lamartine, avec ses imperfections, n'en demeure pas moins ce que l'on appelle une âme essentiellement noble, et quand on veut essayer de le caractériser d'un mot, — ce qui n'est jamais facile d'un tel homme, — si ce n'est pas celui de dignité, c'est celui de noblesse au moins qui vient sous la plume.