‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 22 sur 27 · LÀ POÉSIE DK LAMARTINE · texte numérisé non relu

LÀ POÉSIE DK LAMARTINE

De toutes les raisons qui, sans avoir encore tout à fait précipité dans Toubli le nom de Lamartine, l'ont du moins, depuis une vingtaine d'années ou davantage, comme enveloppé d'ombre et d'indififérence, si celle-ci peut-être était la principale, il ne faudrait pas beaucoup s'en étonner, mais, au contraire, le trouver naturel. Les artistes, en général, — car l'observation est sans doute aussi vraie des peintres que des poètes, — n'aiment pas beaucoup les sujets où la matière importe plus que l'art, où l'idée emporte la forme, où la nécessité de l'inspiration ne laisse pas de lieu au tour de force, les grands sujets enfin; et je veux dire par là ceux qu'on ne peut traiter qu'autant que l'on s'y trouve naturellement égal. Mais Ils préfèrent les petits, comme étant, pour ainsi parler, à la taille de tout le monde, les sujets qui peuvent faire honneur à leur habileté, dont on ne relève l'insignifiance qu'à force de recherche et d'art. Et, après tout, c'est toujours quelque chose que de savoir à fond son métier, d'en connaître toutes les ressources, de le perfectionner, comme j'avoue que l'ont su faire quelques-uns de nos contemporains ; c'est quelque chose et même beaucoup, — quand, d'ailleurs, on manque de génie. Nos artistes prépdiTent y ils trempent, ils assouplissent, pour le grand poète que l'avenir ne nous refusera pas, l'instrument de la poésie, comme les Lebrun, les Delille, les Fontanes, les Chénedolléy les Lemercier l'ont fait pour Hugo et pourLamailine, ei leur gloire, lorsqu'il paraîtra, sera de s'évanouir dans le rayon*

nement de ce grand poète. Ils ont tort seulement de s'ériger en critiques, et de vouloir juger Lamartine sur des règles trop élroites pour lui; — sans compter que Lamartine avait presque cessé d'écrire quand ils les ont posées.

Mais, pour la foule, c'est encore plus grave. Avec Laprade et quelques autres encore, je voudrais pouvoir dire que Lamartine a écrit pour un c monde > qui ne serait plus aujourd'hui le nôtre, si ce n'était nous mettre nous-mêmes trop bas, si ce n'était oublier que le c monde > de Lamartine fut aussi celui de Béranger, voire de Désauglers, et si ce n'était mêler enfin, pour le plaisir de faire une médiocre épigramme, la satire sociale à la critique littéraire. En réalité, ce n'est pas pour les lecteurs de la troisième République, ni ce n'était pour ceux du second Empire, c'est pour Tesprit français lui-même que la poésie de Lamartine a quelque chose de trop noble et de trop élevé.

Lamartine, au surplus, ne l'a-t-îl pas comme déclaré lui-même jusque dans ses antipathies? Il y a deux écrivains, deux très grands écrivains qu'il n'a jamais aimés, qu'il n'a jamais pu supporter, auxquels même il n'a pu seulement gagner sur lui de leur rendre justice ; et ces deux écrivains, si ce ne sont pas les deux plus populaires, il ne s'en faut de guère, puis qu'ils ont nom La Fontaine et Rabelais. On a reproché plus d'une fois à l'auteur des Méditations, des tfarmonies et de Jocelyn d'avoir si mal parlé de l'auteur

LA POÉSIE D£ liÂMARTINË. 'iCS

des Fables ou des Contes et de celui de Pantagruelj et on a eu raison. On s'est moins souvent demandé s'il n'y avait pas autre chose là qu'une erreur de goût, et vraiment une opposition, une antipathie, une contradiction de nature? Il y a, dans l'esprit français un fonds naturel, je ne veux pas dire de grossièreté, — je le pourrais, je ne le dis pas, je le dirai plus loin, — mais au moins de vulgarité, de médiocritéj comme on disait jadis, et dont n'ont jamais pu complètement triompher en eux un Voltaire même ou un Molière. Nous n'aimons pas quitter terre, nous n'aimons pas étendre nos regards au delà d'un certain horizon; et beaucoup de questions que d'autres racBs aiment à agiter d'une façon tragique, nous n'aimons pas à les aborder, ni même qu'on les traite pour nous. Être ou ne pas être^ c'est assurément le moindre souci du peuple de Rabelais, de La Fontaine ci de Béranger ; nous sommes comme nous sommes, et nous nous trouvons bien ; nous avons jadis défrayé l'Europe de fabliaux, nous défrayons aujourd'hui l'univers de vaudevilles, d'opérettes et de chansons de cafés-concerts. Et, lorsque, par hasard, nous nous, haussons jusqu'à l'idéal, ce n est guère qu'à l'idéal héroïque sans doute et chevaleresque, mais souvent aussi emphatique et déclamatoire, l'idéal du Cid et d^Her^ nauiydQ Corneille et de Hugo, rarement et difficilement jusqu'à celui de Bérénice ou de Jocelyn^ de Racine et de Lamartine. Voilà la vraie cause de notre indifférence pour la poésie de Lamartine; et la formt en

fûUelle toujours pins achevée, l'exécution réponditelle toujours à la conceplioUy Lamaitine, pour la foule, sera toujours moins populaire que Musset ou que Hugo.

Heureusement que la fouie ne faU pas les jugements de rhistoîre, et que la popularité d'un écrivain ne mesure pas sa valeur. En ce moment, pourdiverse« raisons, dont quelques-unes au moins ne laissent pas d'être tout à fait étrangères à son génie, c'est Yiclor Hugo qui, de nos grands poètes, est celui dont le nom semble le plus populaire : je dis le nom plutôt que l'œuvre, qu'il m'a toujours semblé que l'on louait bien plus que Tonne la lisait. Je me souviens ausfi qu'il y a tantôt vingt ans, aux environs de Tannée 4867 grâce à la conspiration de je ne sais quelles circonstances particulières, il s'en est fallu de bien peu que ce ne fût Alfred de Musset, pour ses Nuits elles seules, que Ton mît au-dessus de ses deux grands rivaux.

Mais les circonstances changent, et les œuvref demeurent ; et c'est pourquoi j'ai la confiance que Theure viendra tôt ou tard, pour Lamartine, d'être mis à son rang. Et je le répète, sans me dissimuler les défauts de Lamartine, ce rang, lorsque je me rap« pelle que les MéaitationSy en 1820, ont donné le signal de la rëîiovation de notre poésie ; que tes Ode$ et BalladeSy qui parurent en 1822, semblent être plutôt antérieures et procéder encore de Le Brun, de Lefrancde Pompignan, de Jean-Baptiste Rousseau; ce

Page 1