LA POÉSIE D£ LAMARTINE
rang, quand je considère que les Méditations, plus tard, ont été suivies de Jocelyn^qm n'est pas seulement le plus beau, mais Tunique poème de la langue française, aucun autre n'en ayant la simplicité, le charme et la grandeur, sans compter l'émotion; ce rang, si je fais attention enfm que personne avant lui ni depuis n'a possédé, au même degré que Lamartine, quelques-unes des plus rares qualités du poète : l'abondance et l'ampleur, l'éclat et la facilité, la profondeur et l'aisance, le nombre et l'harmonie, le charme et la noblesse, combien d'autres encore ! ce rang, ^« il se pourrait que ce fût le premier,
15 août 1880.
Lorsque la postérité, — si toutefois la postérité que Ton nous prépare se soucie encore d'art et surtout de poésie, car on peut en douter, — prononcera sur Victor Hugo ce jugement définitif qui met les hommes et les dieux mêmes à leur vrai rang, elle en usera, selon toute apparence, avec l'auteur des Contemplations et de la Légende des siècles, comme nous faisons de nos jours avec celui de Poly,eiirCte et du Cid.
Le vieux Corneille, en son temps, n'a pas composé moins de trente-trois comédies, tragédies et tragi-comédies : combien de Français les lisent, les ont lues, en connaissent les sujets ou seulement les titres, ont entendu parler de Pertharite, roi des Lombards ^
1. Le Théâtre en liherléy par Victor Uugo, 1 vol. ia-8*. Pari% 1886; Hetzel et Quantin.
208 HISTOIRE ET LiTTÉRATUKE.
OU de Suréna^ général des Parthes? Et cependant Corneille est Corneille^ il est Pierre et non pas Thomas, r'esl-à-dire Tauteurdu Ctd et dePolyeuctCy contre lesquels ne sauraient prévaloir ni ce Pertharite ni ce Suréna^ ni son Attila ni son Agésilas^ et pour qu'il le soit, et pour qu'il le demeure, c'est assez qu'il ait trois ou quatre fois en sa vie atteint les sommets de son art. On passe quelque chose à l'humaine faiblesse ; à ceux qui les ont touchée, on ne demande pas d'avoir habîié constammentles hauteurs; et on a bien raison, puisque, après tout, l'histoire prouve qu*il n'en serait ni plus ni moins de leur réputation. Dix autres chefs-d'œuvre n'ajouteraient rien à la gloire de Corneille, mais dix autres Attila n'en retrancheraient pas une parcelle.
Victor Hugo pareillement: nos neveux s'étonneront que nous ayons pu supporter â la scène Marion Delorme et Ruy Blas ; ils se demanderont ce que nous avons admiré dans VAne ou dans le Pape^ et ils ne se répondront point ; ils ne voudront peut-être seulement pas croire qu'aucun de nous ait lu jusqu'au boni Quatre-vingt-treize ou V Homme qui rit y — et, au fait, moi-même qui les nomme ici, suis-je bien sûr d'avoir eu ce courage ? — mais, après cela, Victor Hugo n'en sera pas moins ce qu'il est, tout ce qu'il est, et ce que l'on peut prédire qu'il sera bien longtemps encore : le plus grand de nos poètes purement lyriques, mais surtout le plus prodigieux artiste, je ne dis pas le plus parfait, qu'il y ait dans l'histoire de notre poésie française.
C'est ce qui nous meta Taise^ tandis qu*il est encore lemps, pour parler en loute franchise de son Théâtre en liberté. Dans sa longue et glorieuse carrière, il est donc certain que ce grand poète ne nous avait rien donné d'aussi bouffon que Mangeront-ils ? ou d'aussi puéril que la Forêt mouillée; mai?, puisqu'il est maintenant entendu que sa gloire n'en saurait souffrir, ni même de bien pis que cela, nous pouvons le dire ; et nous le disons. Tout de même, si les éditeurs de ce théâtre «i idéal > avaient compris le sens du volume qu'ils viennent de publier^ ils ne l'eussent pas intitulé le Théâtre en liberté, mais le Théâtre en goguettes; mais, pufsque les licences que le maître y a prises ne nuiront sans doute jamais à la beauté des Contemplations ou des Feuilles d'automne, — et je viens d'en fatre tout exprès la remarque, — il est permis d'insinuer que ce sont de fortes licences. Car on peut bien, on doit ménager l'auteur de Tragaldabas et des Funérailles de Vhonneur, M. Auguste Vacquerie, ou l'auteur de Fanfan la Tulipe et de François les Bas bleus, c'est M. Paul Meurice; — et, en effet, qu'en resterait-il si Ton ne les ménageait point? — • mais à l'auteur de la Rose de VInfante et de la Tristesse d'Olympio, puisqu'il sera toujours placé plus haut que la critique, nous ne lui devons que la vérité, et c*est même la seule façon qu'il y ait de l'honorer.
Ajouterai-je que, si l'avenir, comme je le crains, jette un jour la Grand' Mère etTÉp^e dans le gouffre d'oubli où gisent déjà, toutes meurtries di leur chute
Marie Tudor et Lucrèce Borgia il sera bon à tout iiasard que quelqu'un en ait dit quelques mots, pour mémoire, et afin qu'au besoin on s'y puisse reporter plutôt que de les aller lire?
Mais j'aime mieux faire observer que ce sont surtout les erreurs du génie qui nous instruisent de sa vraie nature ; que <l la critique des beautés » est stérile, quand encore elle n'est pas dangereuse, en précipitant ^ur les traces d'un maître le troupeau des imitateurs; et qu'enfin, s'il n'y a pas plus de qualités sans défauts ^u'il n'y a d'endroit sans envers, on ne connaît que la moitié d'un homme quand on ne le connaît que par ses beaux côtés. Le Théâtre en liberté, comme les Chansons des rues et des bois, qu'il rappelle en plus d*un passage, — la Forêt mouillée notamment, n'est qu'une transposition ou une autre version de VÊglise :
Tout était d*accord dans les plaines, Tout était d*accord dans les bois.
Avec la douceur des haleines, Avec le mystère des voix.
Tout aimait, tout faisait la paire, L'arbre à la fleur disait : Nini.
Le mouton disait : Notre père»
Que votre sainfoin soit béni! —
le Théâtre en liberté est à peine moins utile que les Contemplations elles-mêmes à l'intelligence entière de Victor Hugo, de la nature de son génie poétique, •de la longue décadence de ses dernières années. Et
qui n'aurait pas lu la Grand' Mère, Mangeront-ils? ou la Forêt mouillée^ ne connaîtrait pas bien « le monstre », son genre d'esprit, — car il en eut, et du plus gros, — son badinage énorme et, si je puis ainsi parler, la qualité cyclopéenne de sa plaisanterie.
On ne saurait avoir la prétention de rien dire de neuf en disant que la faculté maîtresse de Victor Hugo fut Timagination : une imagination de visionnaire ou de voyant, dans le demi^jour de laquelle, lés objets, éclairés d'une lumière fantastique, se déformaient démesurément, une imagination singulière et puissante, et une imagination servie par une capacité, une fécondité, une variété d'invention verbale dont je ne crois pas qu'il y eût eu d'exemple en notre langue. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier plus avant cette nature d'imagination ; aussi bien , Victor Hugo lui-même, avec une complaisance visible , et cependant inconsciente, Ta-t-il plusieurs fois décrite, soit en vers, soit en prose, et il ne s'agirait que d'un peu de patience et de temps pour en réunir les principaux traits. Hais, dans la plupart des hommes, et des poètes même, tandis que l'imagination n'est pas tellement prépondérante, n'exerce pas si tyranniquement l'empire qu'elle n'admette avec elle au partage le sens commun, la raison, la logique, Victor Hugo, dans notre littérature, est peut-être le seul poète qui n'ait jamais reconnu d'autre loi ni subi d'autre servitude que celle de son imagination. Tandis que tous les autres^ et, — sans parler de nos classiques, — Lamartine, Musset,
Vigny dans ce siècle même, achèvent, réalisent, éclairent ridée par l'image, Hngo, seul, n'a jamais pensé qu'autant qu'il -maginaU, et, comme c'est la rime qui fait la raison de ses vers, de même, jusque dans sa prose, on peut dire littéralement que c'est l'image qui crée ridée. C'est pour cette raison qu'elle n'en donne souvent que le fantôme, Tillusion, le mirage. On s'étonne également que quelques-uns des plus beaux vers d'Hugo, quand on les presse, contiennent au fond si peu de sens, mais aussi qu'en revanche, dans une image étrange, inattendue, grandiose, il réussisse parfois à enfermer tant de pensée.
Le grand danger de ceux qui se laissent ainsi guider à l'imagination c'est que, si l'imagination se retire d'eux, n'ayant plus rien qui les soutienne, ils tombent au-dessous deux-mômes; et l'imagination se retire d'eux, comme de tout le monde, avec les années qui viennent, les cheveux qui blanchissent, les sens qui s'émoussent, qui se blasent, ou qui se pervertissent. Malheur alors au poète qui n'a pas su se faire un fond de bon sens et d'expérience : il devient la victime de son propre triomphe.
Hugo, tout Hugo qu'il fût, n'évita pas la loi commune. Il y aura bientôt quarante ans de cela, quand il eut quitté la France, donnant libre carrière à cette prodigieuse imagination dont le contact du monde, le souci de sa réputation, quelque crainte auc3i du ridicule avaient réprimé la fougue et contenu les écarts, il atteignit d'abord, dans quelques pièces des Châti-
menîs et quelques chapitres des Misérables, puis, avec les Contemplations et la Légende des siècles, plus loin et plus haut qu*il n'avait jamais fait. Si ce n'est pas de 1842 à 1865 qu'il produisit ses œuvres les plus parfaites, j'entends celles qui prêtent le moins à la critique et qui n'ont jamais divisé Topinion, c'est alors certainement qu'il donna, comme Ton ditt toute sa mesure, celle de sa puissance et de son originalité. Le vrai Victor Hugo, celui qui fit rendre à notre langue française des accents qu'elle n'avait pas connus, celui qui tira de l'alexandrin de Racine et de Corneille, de Voltaire et de Delille, de Lamartine même et de Musset, des effets dont jusqu'alors on ne l'eût pas. cru capable, c'est le Victor Hugo des Contemplations •t de la Légende des Siècles^ comme c'est celui dont on peut dire que la fécondité d'invention, et surtout la qualité d'imagination poétique sont plus qu'incomparables, et véritablement uniques dans notre histoire littéraire. Mais les Chansons des rues et des bois marquèrent presque aussitôt le commencement de la décadence, et insensiblement, de cette imagination de poète il ne demeura, chez le solitaire de Hauteville- House. qu'un inimitable versificateur, un étonnant rhéteur, bi le vieux satyre qui, s'il perçait déjà dans les Chansons des rues et des bois^ s'étale plus cyniquement encore dans le Théâtre en liberté.
Le rhéteur, depuis déjà longtemps, les vrais juges l'avaient reconnu et signalé dans l'auteur, non pas même deRuy Blas ou des Orientales^ mais de Ma-
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rion Delorme eides Odes et Ballades. Rien, en effet, ne ressemblait plus à de l'excellent Jean-Baptiste Rousseau que quelques pièces des Odes et Ballades. Il y avait là, chez un tout jeune homme, ce que j'appelais tout à l'heure une fécondité d'invention verbale, une abondance de moyens de rhétorique, une ampleur de développement absolument extraordinaire. Il ne faut d'ailleurs jamais oublier qu'en France, avant tout et par-dessus tout, le romantisme a été une révolution de la langue,
Pour mettre un bonnet ronge au vieux dictionnaire, Et nommer le cochon par son nom.. .
A la vérité, sous l'excès de la rhétorique, dans les Odes et Ballades, quelque chose d'autre se montrait, et d'assez neuf, et d'assez considérable en son genre. On pouvait disputer si la Grèce, l'Italie, l'Espagne du poète étaient les véritables, comme plus tard son Egypte, sa Palestine ou sa Chaldée. Ce qui, du moins, était certain, c'est qu'il avait trouvé, pour les peindre et les représenter, des couleurs originales, des traits caractéristiques, et que, si peut-être elles ne ressemblaient pas à la réalité, elles se ressemblaient encore moins entre elles. Mais ce qui dominait tout, c'était bien le rhéteur ou le déclamateur, habile à épuiser les mots de ce qu'ils contiennent de sens, à les tourner et les retourner en mille manières différeuteSi à déguiser ou à dissimuler sous la splendeur
des rîmes et l'éclat des images la pauvreté ou Tabsencf; d'idées. Les Vierges de Verdun^ la rfaissance du duc de Bordeaux, la Bande noirey les Deux Iles y le Chant du Cirque, Moïse sur le Nil, — je cite à peu près au hasard, — on dirait autant de € matières > mises en vers français par un brillant élève de rbétorique> dont on eût pu deviner dès lors, avec un peu de perspicacité, qu'il ne lui importerait guère d'accorder sa lyre au nom de Charles X ou de Napoléon, du roi de Rome ou du duc de Bordeaux, si seulement le thème offrait un abondant prétexte aux infinies variations de sa virtuosité.
Ce qu'il était alors, aux environs de 1822, Hugo Test toujours demeuré. Plus tard, sans doute, dans ses grandes œuvres, dans les Feuilles d'Automne, dans les Chants du Crépuscule^ dans les Contempla^ tions, dans la Légende des siècles, le rhéteur s'est surpassé lui-même, est sorti de sa rhétorique, a tra^ duit dans quelques-uns des plus beaux vers de la langue française quelques-unes des plus étonnantes visions qu'un grand poète ait jamais eues ; il n'a jamais complètement triomphé de sa nature déclamatoire, et, s'il est vrai qu'en fait de figures il ait commencé par abuser de l'antithèse, il a bien plus encore abusé de la répétition. L'abus de la répétition, qui rend insupportable la lecture de ses dernières œuvres^ a gâté de tout temps plusieurs de ses plus belles pièces. Et quel énumérateur, que l'auteur du discours de Ruy Blas et du monologue de Charles-Quint I
C'est peut-être ce goût impérieux de la rhétorique et de la déclamation qui en ont fait un jour i'insulleur que Ton sait. Du moins, quand il insulte, est-ce comme quand il décrit, pour le plaisir de décrire et d'insulter, parce qu'un mot en appelle un autre, une rime une autre rime, une injure une autre injure. Dans le Roi s'amuse et ddinsRuyBlaSyàdins les Châtiments et dans Napoléon le Petite dans le Pape et dans VAne^ ce sont toujours des thèmes qu'il développe ou plutôt qu'il amplifie, et qu'on ne peut tout au plus lui reprocher que de s'être donnés comme thèmes, car, une fois donnés, c'est à peine sa faute si, pour dire souvent si peu dechoses, il emploie toujours tant de mots. Le§ noms d'Empereur et de Roi, par exemple, ceux de Pape et de Prêtre, comme aussi, par contraste, ceux de République ou de Liberté, ceux de Révolutio7i et d'Humanité rouvrent en lui, naturellement, toutes les sources de sa rhétorique; et il le voudrait lui-même qu'il ne pourrait arrêter le torrent de grossières injures ou de platitudes rimées qui commencent aussitôt à couler de sa plume.