‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 24 sur 27 · LE ROÏ · texte numérisé non relu

LE ROÏ

Ctûiuent / Mjn Je suis roi. Ça surAt ••

Yoîlà le thème; ou encore:

Moi je plains Dieu ; peut-être on le calomnia,

Je voudrais l'opérer ; il a pour ténia

La religion. Rome exploite son mystère:

Et là-dessus, il va, cent, deux cents, trois cents ^ers durant, n'ajoutant rien à ce qu'il a dit, mais épuisant les synonymes, en inventant au besoin de nouveaux, se répandant en épithètes, en périphrases, en calembredaines jusqu'à ce que le dictionnaire lui manque, en quelque sorte, avec le souffle, et les gros mots avec rhaleine. Évidemment, dans cet état d'esprit, n'étant qu'à demi conscient, il n'est aussi qu'à moitié responsable des choses qu'il dit. Ce n'est qu'un accès de cette manie d'amplification et de grandiloquence à laquelle tout rhéteur est sujet. Et si ce n'est pas sans doute un Dieu, c'est un démon qui l'échauffé et qui s'agite en lui, qui parle par sa bouche et qui l'empêche de la taire, le démon de la phrase et de l'exagération, celui dont le rôle est de présider aux paroles inutiles, aux phrases creuses, et aux déclamations sonores. C'est ce démon qui lui a dicté jadis les Châtiments^ et depuis, sans parler du reste, une bonne partie de son Théâtre en liberté.

Un autre lui en a dicté l'autre, et c'est le démon qui lui avait soufflé les Chansons des rues et des bois. Et, en effet, ce grand poète aura bien été dans notre siècle un poète de l'amour, mais de l'amour sensuel,

de Tamour uniquement physique, de l'amour bas et grossier. li y avait en lui du <i satyre j> ou de c l'égipan 3^ si, peut-être, comme je le pense, il eût préféré ce nom plus mythologique. Déjà, dans les Feuilles d'automne, dans les Chants du crépuscule^ nn peu partout dans son œuvre, on eût pu signaler de singulières aberrations du sens moral; mais elles y sont cependant assez rares, et, après tout, pour les y trouver, il fallait les y chercher. Dans les Chansons des rues et des bois, on dirait que celui qui fut Olympio, connaissant désormais le néant de toutes choses, a décidément placé, pour parler la langue de nos naturalistes, dans la satisfaction de € l'instinct géuésique > la grande ou plutôt Tunique affaire de rhumanité, et qu'il a pris pour devise le distique justement fameux :

Lo craquement du lit de sangle Est un des bruits du paradis.

Si, d'ailleurs, rétonnemeiit de voir sous ce nouvel aspect et dans ce rôle de Roger Bontemps « l'être incliné :» qui naguère

Demandait à la nuit le secret du sUence,

l'inventeur triste et le puiseur d'ombre, le mage, le pontife des ténèbres et le pape de l'infini ; si la drôlerie d'une certaine verve bouffonne, si des rimes rares, si

le sentiment profond et ardent des tentations de la pure nature, — que sais-je encore? — y déguisaient peutêtre assez bien Tobscénité de l'inspiration, le Théâtre en liberté achèvera de donner leur vrai sens à ces Chansons, eiy avec elles, d'éclairer, je le crois, tout un côté relativement obscur de cet étrange tempérament poétique.

Trois pièces, au moins, y roulent en effet sur ce thème : Sur la lisière d'un bois. Être aimé, et la Forêt mouillée. La première est, si l'on veut, une transcription de VOaristys, — à la manière de Victor Hugo. La seconde est le monologue d'un roi quelconque, d'un tyran vague et anonyme, qui se désole de n'être aimé que pour sa royauté ou, comme il dît encore, que pour la sentinelle qui veille aux barrières du Louvre. Posez le cent-garde, on aime le roi; ôtez le cent-garde, plus d'amour, partant plus de joie. La troisième, dont j'ai déjà dit deux mots, est une sorte de féerie sans poésie, sans grâce et sans espiit, plus courte, mais dans le goût de celles de feu Clairville, et qui se termine par ces deux vers que prononce un ruisseau bavard :

Sans nous, si nous n'avions fait retrousser Goton, Ce Jocrisse risquait de devenir Platon.

Mais ce que Ton ne saurait dire, c'est le tonde plaisanterie grave dans lequel sont traités ces sujets, l'importance naïve que le poète y attache, la certitude

qu'il a d'y donner le mot de l'énigme où les « penseurs blêmes » s'étuieot inutilement acharnés jusqu'à lui :

... Ah ! le couple est saint, le nid est vénérable; Le fond de la nature est un immense hymen, J*cn veux ma part!...

Ou encore :

Lumière et pensée!

ciel époux, reçois la terre fiancée.

Êtres, Tamour est flamme et Tamour est rayon, Il tend d*en haut la lèvre à la création.

Et la nature pose» en entr*ouvrant «on aile, L'universel baiser sur la bouche éternelle.

Ou encore :

Mais tu dis : Quelque chose existe. J*eii conviens. Quoi? Le se?e. Eve, aux temps antédiluviens, Daphnis suivant Ghloé, Jean pourchassant Jeannette...

C'est le libertinage placé sous rinvocation du dieu de Déranger, la grossièreté rétablie dans les droits don^ la civilisation l'avait dépossédée, l'homme rendu au culte de Priape. Et la conclusion est : d'Être aimé, qu'il n'y a qu'une chose de désirable au monde, l'amour de Javotte ou de Goton, à défaut de celui de Chloé ; de Sur la lisière d'un bois, que, sous le nom d'amour, il ne faut entendre que le plaisir avec ses

réalités solides; enfin, de la Forêt mouillée j qu'entre Platon et Casanova, toute la différence ne tient qu'à un jupoàhabilementrelevé sur la cheville d'une lingère de la rue aux Ours ou d'une actrice de Bobino. C'était bien la peine d'avoir versé tant de Pleurs dans la nuit^ et de s'appeler Victor Hugo, pour finir comme, « le chantre de Lisette >, sans en avoir d'ailleurs jamais eu la gaieté.

Celte façon de traiter l'amour, assez indélicate, et médiocrement poétique, a, si je ne me trompe, quelque chose de plus déplaisant encore chez un vieillard. Il nous devient difficile, en elfet, de respecter sincèrement celui qui ne se respecte pas plus lui-même, et je crains que de pareils aveux, qu'il n'était pas forcé de faire, n'aient un jour quelque chose de fâcheux pour la mémoire du poète. Mais, en revanche, au point de vue de la critique, ils éclairent d'ua jour très vif le vrai caractère d'un homme, et ils m'expliquent assez bien ici ce manque ordinaire de délicatesse et de goût qui ne s'expliquerait guère autrement dans l'œuvre de Victor Hugo. Avant ces aveux, comme avant /es Chansons des rues et des bois, on ne voyait pas bien d'où procédait la grossièreté dont il y a chez lui tant d'exemples, cette rudesse et cette brutalité de manières qu'il ne pouvait tenir ni de sa naissance, ni de son éducation, ni du monde au milieu duquel il avait toujours vécu. Nous le savons maintenant : c'était ce que l'on appelle une idiosyncrasie, l'effet en lui de ion tempérament d'athlète, et une opposition de sa

Î82 HISTOIRE ET LITTÉRATURB,

véritable nature avec l'attitude qu'il avait d'abord pri?e et gardée si longtemps.

L'exil, cet exil volontaire ou volontairement prolongé; Texil, dont il tira le parti que Ton sait; l'exil, sans lequel il ne fût jamais devenu ce que nous l'avons vu dans ses dernières années, mais, comme Ta dit je ne sais plus qui, le Fontanes du second empire; l'exil, en le délivrant de toutes les contraintes qu'il avait impatiemment supportées, le rendit à lui-ménie. Sur son rocher de Guernesey, n'ayant plus rien à ménager, il se montra tel qu'il était, moins « fatal » et plus « rabelaisien :» qu'on ne le pouvait croire, à peine plus porté vers la grosse plaisanterie, que sur les objets môme qui la provoquaient infaillliblement chez les auteurs de nos vieux fabliaux. En ce sens, le Théâtre en liberté, comme les Chansons des rues et des bois, vaut à bien des égards une longue confession. Nous savons désormais que, parmi beaucoup d'étranges visions, ce « voyant t^ ne laissa pas d'en avoir d'assez matérielles, et il semble que ce ne fut point celles où son œil, quoique <i empli de brume >, s'arrêtât d'ordinaire avec le moins de complaisance. Plusieurs grands hommes de notre temps ont fini de cette manière, plus jeunes en quelque sorte à soixantedix ans qu'à vingt-cinq, et comme inconsolables, alors qu'ils le pouvaient, de n'avoir pas choisi jadis, au lieu du leur, le lot de Restif de la Bretonne.

Ajoutez maintenant l'incomparable versificateur, et il s'en faudra de très peu que vous n'ayez Victor Hugo

tout entier. Quelques qualités du poète ont bien pu lui manquer, et j'en viens d'indiquer quelques-unes : le goût, la légèreté, la grâce; mais je ne vois pas de parties du versificateur qu'il n'ait pleinement possédées; — et, sans en excepter cette harmonie même qu'on lui a si souvent refusée. Il est bien vrai, qu'à force de briser le vers, de rompre la mesure, et de joncher le Pinde, selon son expression, de césures d'alexatidrins, il a fini, dans ses dernières œuvres^ par écrire en prose rimée.

Roi, vous êtes heureux! C'est bien facile à dire, Un roi n'a qu'à vouloir ! Un roi peut tout ! Ëh bien, Retiens cecij je petuctouty mais je ne peux rien.

Toutes les plus belles théories du monde sur « la discordance > ne feront jamais que cette ligne soit un vers français; mais il convient de ne pas oublier que c'est Hugo qui l'a voulu ainsi, qu'il n'a jamais manqué que sciemment et de parti pris aux lois de son art, pour en tirer des effets qu'au surplus, il n'a pas toujours atteints; et que, si l'harmonie de ses vers, plus complexe, plus savante, n'a pas la mollesse de celle de Lamartine ou la facilité de celle de Musset, elle a d'autres qualités, des qualités de résonance et de profondeur, par exemple, que nul, dans notre langue, n'a eues au même degré.

La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m' attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir...

t8l HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

Longtemps après qu'on les a lus, de tels vers continuent de vibrer dans roreîlle, et Técho s'en prolonge pour aller remuer jusqu'au fond de nousmêmes les cordes les plus secrètes.

Quant aux aptitudes essentielles du versiricateur, en est-il vraiment une seule qu'on lui puisse disputer, et laquelle? Cette imagination de la rime, d'abord, dont ses disciples, en faisant le tout du poète, ne se sont peut-être trompés que d'un mot, — ils devaient dire, plus modestement, le tout du versificateur, — qui l'a jamais possédée plus riche, plus féconde et plus variée que lui? Hais si la rime est d'autant plus parfaite que les deux mots qui la forment sont c plus étonnés, comme disait un homme d'esprit ^ de se trouver ensemble >, quel autre, et en quel temps, nous a procuré en ce genre de plus vifs, de plus heureux ou de plus réjouissants étonnemenfs? El non seulement personne, en français, n'a rimé d'une façon plus heureuse et plus audacieuse, mais personne, comme lui, n'a su renouveler jusqu^aux rimes les plus banales, ni trouver de plus admirables accords entre les idées et les sons. Je recommande vivement aux curieux de ce genre de questions les quelques pages qu'y ont consacrées, dans son Petit Traité de poésie française, M. Théodore de Banville et M. Becq de Fouquières, dans son Traité

1. Afin que Ton voie bien, par un exemple de plus, quMl n*ya rien de nouveau dans le monde, je àk:z\ que cet homm* d*e9prit s'appelait Fontenelle, et qu'il parlait très sérleuf emenu

général de versification. A ce qu'ils disent l'un et l'autre, et beaucoup mieux que je ne le saurais faire, j'ajouterai seulement un mot, c'est qu'il y aurait sans doute lieu de signaler d'instructifs rapports entre celte préoccupation de la richesse de la rime et ce goût du calembour qui semblent avoir également caractérisé Victor Hugo. L'extrême diversité du sens dans l'extrême identité du son, voilà le triomphe de l'extrême richesse de la rime; c'est aussi le triomphe du calembour, c'en est même la définition.

Avec rimaginalion de la rime peut-être eut-il encore à un plus haut degré celle du rythme et du mouvement. Je crois bien l'avoir dit autrefois, mais il ne saurait y avoir d'inconvénient à le redire : rien n'est plus beau que quelques pièces d'Hugo, dont une critique exacte ne laisserait pourtant pas subsister un seul vers, si même on ne prouvait avec la plus grande facilité qu'au fond elles ne signifient absolument rien. Je choisirais des exemples, s'il fallait en donner, dans la Légende des siècles et dans les Contemplations. Une idée générale assez vague et même un peu confuse, entrevue plutôt que vue et sentie plutôt que pensée; un thème presque plus musical que poétique ou vraiment littéraire; de loin en loin, pour marquer les temps de l'idée, une image hardie, grandiose, qui, du temps où nous vivons, nous reporte au delà de l'histoire, à l'époque où

rbomme vivait sout la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géants qu*îl voyait.

iiii éclair dans la nuit, une brusque déchirure de Tombre, un coup de tonnerre; puis un torrent de mots, dont on dirait volontiers qu'ils enferment plus de son que de sens, tombant, roulant les uns sur les autres, se heurtant, s'entre^choquant, hurlant de se voir accouplés, mais finissant par se soumettre à la toute-puissance magique du rythme qui les enchaîne; — il ne lui en faut pas davantage pour nous procurer quelques-unes des plus rares et des plus fortes sensations que la poésie ait jamais éveillées.

Soumettez cependant ces pièces, les MageSy par exemple, vers par vers, strophe par strophe, à la critique vétilleuse d'un grammairien de profession, ou même à la critique déjà plus libérale que Voltaire a exercée sur Corneille, je le répèle, j'ai grand'peur qu'il n'en restât rien d'assez net et précis, ni même une impression facile à définir. Mais, justement, la qualité dont je parle, étant de celles qui échappent à la compétence du grammairien, ne serait-elle pas, pour cette raison même, une qualité proprement poétique, et peut-être, s'il en est une, la qualité « lyrique » par excellence? Je serais tenté de le croire. Nous avons l'habitude en France, nous l'avons toujours eue, nous l'avons encore, de ne demander guère à la poésie qu» la multiplication des effets dont la prose est capable. Elle a le droit pourtant, même en français, de se pro* poser quelque chose de plus; et le rythme, qui a sa valeur, sa beauté, son pouvoir propre, est, avec la rime^ par lui-même et de lui-même, un des moyens

SUR VICTOR HUGO, itf7

qa*elle ait pour aUeîndre ce but. Dans aucun poêle irançais, il faut bien le savoir, on ne trouverait de lythmes comparables, pour l'ampleur du mouvementi pour la force et la diversité, l'aisance et la puissance d'effet, aux beaux rjthmes de Victor Hugo.

Mais les qualités lyriques ne vont guère avec les dramatiques, ou plutôt on peut dire, et au besoin démontrer, qu'elles s'excluent les unes les autres, qu'elles sont incompatibles, qu'elles ne se rencontrent pas plus dans un même poète que chez un même peintre le génie de la couleur et celui du dessin; et c'est pour cela que l'on chercherait vainement, dans ce Théâtre en liberté, ce que le poète avait affecté la prétention d'y mettre : une action dramatique libérée des contraintes ordinaires et des conventions accoutumées de la scène . < Des courtes pièces qu'on va lire, disait un projet de préface, deux seulement pourraient être représentées sur nos scènes telles qu'elles existent. Les autres sont jouables seulement à ce théâtre idéal que tout homme a dans l'esprit. > Il veut nous faire entendre, avec son <i théâtre idéal ]», qu'il avait, autant qu'homme du monde, l'instinct dramatique, et que les conditions de nos scènes, c telles qu'elles existent i>, ont seules gêné la l'berté de ses sublimes conceptions. Mais nous, si quelque directeur avait un jour l'idée de monter la Grani'mère ou la Forêt mouillée, nous osons bien lui conseiller, dès maintenant, de n'en rien faire, et de se rappeler seulement l'accueil que rece-

vaient naguère, du public cependant le plus respectueux, Marion Delorme ou le Roi s'amuse. Il faut que MM. Vaccjuerie et Paul Meurice en prennent enfin leur parti : Victor Hugo fut un génie lyrique, peutêtre même, à beaucoup d'égards, le plus puissant qu'il y ait eu chez les modernes, sans en excepter ni Goethe ni Byron ; mais il y a un instinct dramatique plus sûr, quoique d'un autre ordre, dans le moindre vaudeville de Ouvert ou de Bayard que dans tout le théâtre de ce grand poète; — et je ne fais pas plus d'exception icipour JETernani que four RuyBlas.

Après cela, qu'il y ait de beaux vers dans VÉpée^ par exemple ; et, dans Mangeront-ils ? des scènes assez divertissantes, j'y consens volontiers : conr^me aussi, d'une manière générale, que l'on retrouve dans le Théâtre en liberté quelque ombre des qualités que nous avons tant admirées jadis dans les Chansons des rues et des bois ou dans la Légende des siècles. Mais elles y sont malheureusement sans âme, et la grande imagination d'autrefois ne les vivifie plus. Rien de nouveau du reste ; et, pour le fond, trois ou quatre idées, pas davantage, qui sont celles dont le poète a vécucmquante ou soixante ans, qui n'étaient pas bien neuves quand sa rhétorique s'en empara pour les développer à son tour, et dont il a fait, par sa façon de les développer, la banalité même.

C'est ce qui me dispensera d'y insister longuement : nous savons tous aujourd'hui qu'un roi n'est qu'un ban« dit, quand il n*est pas un idiot, qu'un prêtre n'est qu'un

eharlatan, à moins qu'il ne soit qu'une bête, et que la grandeur d'âme, la générosité, la noblesse de cœur, la <c pitié suprême }>, exilées du reste des hommes, se seraient réfugiées tout entières sous la souquenille du laquais, s'il n'y en avait une plus grande part encore sous la casaque du galérien. L'unique originalité de ce Théâtre en liberté n'est que pour la critique, puisqu'elle ne consiste qu'à rassembler sous un seul point de vue tout ce qui, depuis tant d'années, avait tour à tour ou simultanément défrayé l'énorme production du poète.

Je ne saurais terminer sans faire une dernière remarque. Supposez que Victor Hugo fût un plus grand poète encore, il ne serait pas Victor Hugo, s'il n'avait eu, par-dessus ses autres mérites, le mérite plus rare encore de mourir à quatre-vingt-trois ans. Tel est le pouvoir de la durée sur les esprits des hommes. A ceux qui vivent longtemps, nous avons tellement peur de mourir qu'on dirait que nous savons gré du bon exemple qu'ils donnent ; et le plus grand poète qu'il y eût au monde, s'il avait fait des vers, ce serait sans doute Mathusalem. Toujours est-il qu'un octogénaire, qu'il s'appelle Voltaire ou Victor Hugo, finit par avoir raison de tous ceux qu'il enterre, quand encore il n'hérite pas de ceux mêmes de ses contemporains qu'il a le plus cruellement injuriés. C'est bien le eas de Victor Hugo. S'il fût mort au lendemain de la publication des Misérables ou des Chansons des rues et des boisy ayant ainsi donné tous seS chefs-

ui. — tl

d'œuvre^ mais aucune des élucubrations de sa vieillesse, il serait certainement moins grand dans l'estime ou l'opinion populaire; de telle sorte que c'est à VHomrnê qui rit et à Quatre-vingt-treizey à VArt d'être grand-père et aux Quatre Vents de Vesprit qu'il doit, non sans doute la meilleure, ni la plus pure surtout, mais la plus grosse part de sa gloire. Oui, son nom serait moins fameux s'il l'avait moins compromis dans les pires aventures littéraires; la politique toute seule, — et quelle politique ! — a plus fait pour lui que tout son génie ; et dans l'avenir, comme déjà de nos jours, la critique et l'histoire, en dépit qu'elles en aient, devront compter et compteront avec ce grossissement factice que les circonstances ont donné au nom de Victor Hugo. La pire partie de son œuvre aidera ainsi là meilleure à se perpétuer d'âge en âge, bien loin, comme Ton croit, qu'elle puisse lui nuire. Ce qui prouve une fois de plus l'ironie qui se joue dans les choses humaines, et que ce n*est pas tout que d'avoir du génie, mais qu'il faut de plus eu trouver le placement. On sait assez que le poète de la Légende des siècles et des Contemplations ^ avec tout le reste, eut encore le génie du placement.

l** mai i^a

C'est d'un vilain homme que je vais parler, et, — sans précisément vouloir m'en excuser, auquel cas il serait plus simple, maintenant qu'il est mort, de le laisser tranquille, — je dois dire tout d'abord les raisons que j'ai d'en parler. La première, c'est que « la mort n'est pas une excuse », comme il l'a très bien dit lui même, et qu'au contraire elle marque pour chacun de nous l'heure d'être jugé selon ses actes et selon ses œuvres, sans haine, mais aussi sans niaise hypocrisie do sentimentalisme. La seconde, c'est que l'auteur de /'£nfanty du Bachelier y de Vlnsurgé, fort éloigné d'avoir jamais été le rare écrivain que l'on est en train d'en faire, cependant, une fois ou deux en sa vie, n'a pas manqué de quelque talent. On peul dire également

1. Les Réfractaires; — VEnfant; — le Bachelier; — Vlth surgé.

du journaliste du Cri du peuple et du membre de la Commune que, si les circonstances ne lui ont pas permis d'accomplir tout le mal qu'il rêvait» cependant il aura sa place dans Thistoire d'une insurrection que l'avenir n'amnistiera pas. Mais de tant d'autres raisons que je pourrais encore ajouter, celle-ci sans doute paraîtra la plus forte, que les confessions de Jacques Yingtras ou de Jules Vallès offrent à l'observation Tun des plus c beaux » cas qu'il y ait, des plus complets et des mieux caractérisés, d'une maladie qui, plus qu'aucune autre, mériterait vraiment d*être appelée la maladie du siècle : je veux dire l'exaltation de l'amour-propre et l'hypertrophie de la vanité littéraire. Quand cette maladie s'attaque à des natures saines d'ailleurs, et défendnes contre elle par un peu de bon sens ou un reste d'éducation, on sait ce qu'elle fait néanmoins de ravages. Mais, quand elle s'empare, comme quelquefois, d'un déclassé, c'est alors qu'on la voit développer tous ses effets. Et si ce déclassé, par hasard, se trouve être, comme Jacques Vingtras, une nature foncièrement immorale, mauvaise et dangereuse, le mal aboutit finalement à des déformations d'une valeur unique pour le naturaliste, le psychologue et l'historien.

On à beaucoup vanté son talent depuis quinze ou ?ingt jours, et peu s*en faut que ceux-là mêmes à qui sa manière de s'en servir faisait le plus de peur ne l'aient transformé^ comme je disais, en une espèce de

LA CONFESSION D'UN RÉFRAGTÂIRE. î93

grand écrivain. Accordons-leur donc, pour faire court, qu'il y a dans les fiéfractaires, dans VEnfanly dans le Bachelier même, dans rEnfant surtout, quelques pages, et peut-êtrt deux ou trois chapitres qui ne sont pas du premier venu. Disons en outre, s'ils y tiennent, que la préoccupation de l'adjectif, le souci de la phrase^ et la rage de l'effet pittoresque, — une rage froide qui n'enlève jamais à l'écrivain l'entière possession de ses moyens dt style, — s'y sentent, s'y trahissent ou plutôt s'y étalent partout. Hais enfin ce ne sont là que les procédés bien connus du naturalisme, habilement diversifiés par ceux du petit journalisme : un peu de Rochefort dans beaucoup de Zola, du Zola moins puissant, plus court d'haleine, et du Rochefort moins spirituel, ou, pour mieux dire, moins divertissant :

€ Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon. Il y a, quand on entre, une odeur de fumier et de bêtes en sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie... Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu. > C'est du Zola, comme on peut voir, et, pour qu'on n'en ignore, la buée même n'y manque pas. Voici maintenant du Rochefort : c Je couvrirai mes émotions intimes du masque de l'insouciance et de la perruque de l'ironie > ; ou ceci encore : « Rester assis, c'est bien ; mais, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu :

je n'aurai plus la cuirasse de Tbabitude, le caleçon de rexercice^ le grain du cuir battu ji ; et vingt autres métaphores, — car ce sont des métaphores, — du même goût hardi, si Ton veut, mais surtout prétentieux et douteux.

Rien, d'ailleurs, il faut bien le savoir, ne s'imite plus aisément; ce n'est guère qu'une habitude 'à prendre, comme Ton fait celle du calembour, et le moindre vaudeville abonde en drôleries plus cocasses, de même que, de son côté, le moindre roman naturaliste est plein de descriptions qui ne fleurent pas mieux, mais plus fort. Là-dessous, dans ces quatre ou cinq volumes, pas une ombre d'imagination seulement, pas un commencement, pas un rudiment, pas un semblant d'idées : les chroniqueurs a parisiens >, ainsi qu'ils s'intitulent, fabriquent vraiment à bon compte une réputation d'écrivain.

Tout ce que l'auteur des Réfractaires a mis de personnel, sinon d'original, dans l'emploi monotone de ces procédés d'école, c'est uniquement son accent de haine et de convoitise : la colère de l'impuissant qui s'en prend à tout le monde, hors à lui-même, de son impuissance, et l'envie brutale du jouisseur. Il n'a rien aimé dans sa vie, pas même la Révolution, quoi qu'il en ait voulu dire, et encore moins le « peuple », (i ont les € sueurs » offusquaient son odorat d'aristocrate; mais il a beaucoup haï, prodigieusement bal, d'une haine inexpiable, et c'est le plus clair de son talent. D'autres n'eussent pas écrit s'ils n'avaient pas aimé ;

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LA CONFESSiaN D'UN RÉFRACTAIRE. 295

lui, au contraire, s'il n'avait pashaL C'est dans Tinjure qu'il a cherché sa seule inspiration, et, s'il Ta quelquefois trouvée, c'est dans l'insulte, en enchérissant sur ce que l'auteur des Châtiments ou Fauteur des Odeurs de Paris avaient dit avant lui, mais, pour s'ouvrir une carrière nouvelle, en crachant, de plus qu'eux, sur ce qu'ils avaient encore respecté. De toutes les manières de se donner aux yeux de ses contemporains les apparences du talent, et de forcer en q.ielque sorte la réputation, il n'y en a guère, pourvu seulement que Ton sache tourner une phrase, qui soit pi us sûre et surtout plus rapide, Car, si nous partageons les rancunes de l'insulteur, il flatte, il caresse, il nourrit nos plus mauvaises passions; mais, si nous ne les partageons pas, il nous irrite, il nous indigne, il nous révolte d'autant plus qu'il insulte plus fort; et, pour les uns comme pour les autres, il est « quelqu'un i>.

C'est évidemment ce que n'ont pas compris les critiques naïfs qui, pour accorder ensemble, dans l'oraisoii funèbre de ce mort, leur admiration de son talent avec leur effroi de ses doctrines, ont déploré d'un commun sentiment, selon un thème convenu, que la fâcheuse politique eût enlevé cet écrivain aux lettres. Ils peuvent se consoler, et le mal n'a pas été gnmd. La politique n'enlève aux lettres que ceux qui ne les aiment point ou qui ne les ont choisies que comme le plus court moyen de faire en ce monde leur trou. Plaindra-t-onpas peut-être aussi l'auteur de la Vieil* lesss de Brididi d'avoir déserté le vaudeville pour

allumer sa Lanterne? Mais le pamphlétaire de La Lanterne^ comme celui du Cri du peuple^ c'est la politique seule qui les a tirés de la fonle où ils étaient confondus, et d*où Ton ne voit pas qu'ils eussent pu sortir autrement que par la politique. « J'ai honte de moi par moments, disait précisément Yallès en nous racontant, dans Vlnsurgé^ ses débuts de journaliste, quand c'est seulement le styliste que la critique signale et louange, quand on ne démasque pas l'arme cachée sous les dentelles noires de ma phrase comme l'épée d'Achille à Scyros. > Prophète après coup, comme tous les prophètes qui voient juste, — car il n'y a pas trois ans que Jacques Vingtras faisait sur lui-même cette découverte, — il se rendait compte au moins que, sans la fureur injurieuse de sa rhétorique et ses perpétuels appels à la discorde sociale, son nom de Vallès fût demeuré dans son obscurité première.

En effet, sans eux et par conséquent sans la politique, après un peu de bruit qu'avaient soulevé les RéfractaireSy — bruit de vitres cassées qui peut bien en passant nous obliger à retourner la tête, mais ne saurait longtemps nous retenir, — tout était à recommencer dans un siècle où, comme dans le nôtre, dix ans, quinze ans, vingt ans d'acharné labeur ne sufûsent pas toujours à fixer sur un homme l'attention de ses contemporains. Mais, justement, ce soi-disant c styliste » et ce prétendu c lettré » n'était pas homme à rien recommencer, vidé qu'il était par ce premier

effort, complètement vidé, vidé de tout, — excepté de son fiel. On avait déjà trouvé les Réfractaires euxmêmes monotones, et ils l'étaient sans doute autant que le puisse être un recueil d'articles ; on trouva communément la Rue plus monotone encore, car c'était toujours la même chose; et ni dans VEnfant, ni dams le Bachelier, ni dans Vlnsurgé on ne saurait rien découvrir oui ne fût dans la Rue ou dans les Réfractaires. Sansl es circonstances qui firent de lui une caricature de personnage politique, Vallès eût-il seulement écrî^ ses trois derniers livres? on peut se le demander. Hais qui songerait à lire aujourd'hui les deux premiers, si ce n'était pour y chercher le secret de sa politique?

Le secret de sa politique, nous en avons dit déjà les deux premiers mots : impuissance et convoitise; le troisième en est la paresse, non pas celle de l'épicurien, ni même celle de ces enfants de bohème que Hurger avait jadis chantés, mais la paresse orgueilleuse, la paresse insolente, celle que Ton déguise sous les beaux noms d'indépendance et de respect de sa dignité. Si Jacques Vingtras, quinze ou vingt ans durant, a traîné sa misère en savates sous les galeries de Tancien Odéon et dans les cafés du vieux quartier Latin, c'est que ses convictions ne lui permettaient pas de prêter serment à l'Empire. Hais la haute idée qu'il se faisait du grand homme qu'il portait en lui ne lui permettait pas davantage défaire comme toutlemonde, et de chercher sa vie dans le travail. Il se jeta donc dans la bohème, prépara chez le lîquoriste ou dans les

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crémeries la revanche de décembre, et servit la grande cause de la révélation sociale en chassant à la pièce de cent sous.

Les impuissants le sont rarement au point de ne savoir se faire des qualités de leurs défauts mêmes, et les orgueilleux excellent à se parer de leurs vices comme d'une marque qui les distingue. Celui-ci se fit une situation de sa misère, et, si quelque bonne âme était peut-être tentée de le plaindre, il faut qu'elle sache au moins la cause qui le retint si longtemps dans la bohème. « On avait une âpre Jouissance à se sentir le plus fort dans le pays de la détresse, à être, — pour pas trop cher de vaillance et parce qu'on avait appris du latin, — le grand homme de la gueuserie sombre. » Voilà le vrai mot lâché. De la rue Soufflet à la rue Madame, et du carrefour de l'Observatoire à celui de rOdéon, — pour pas trop cher de vaillance, retenez bien cet aveu précieux, — il était une façon de grand homme. La crédule jeunesse, en tout temps, s'est volontiers laissé prendre à ces affectations d'indépendance et de cynisme. Elle confond aisément deux choses, qui pourtant sont bien différentes : le mépris des préjugés et le courage de l'esprit. Elle ne distingue pas non plus très nettement le goût de l'aventure d'avec la dignité du caractère. A l'émerveillement donc de ces fils de famille qui débarquent chaque année du fond de leur province, — futurs notaires, futurs magistrats, futurs bons époux et bons pères, — <i: le plus fort dans le pays de la détresse i^ exécutait des

LÀ CONFESSION D'UN RÊFRAGTAIRE. 299 danses sur la corde raide, il jonglait avec des boulels, il avalait des lames de sabre et rendait de Tétoupe enflammée. Ce saltimbanque avait ses tréteaux, cet aboyeur en plein vent son public ; et c'était le commencement de cette popularité dont rêvait son orgueil.

Ce n'est pas sans motif que je me sers ici de ces comparaisons, mais c'est qu'effectivement, comme un hercule de foire, il avait la vanité de sa force physique, de ses gros poings, de son « coup de pied de bas »; de son besoin de rendre, comme il dit, les coups qu'il avait reçus, a On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et les os... Allons, rangez-vous que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des mains paternelles... J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l'instinct de la révolte... Ne me touchez pas ! Prenez garde ! j'ai trop d'avantages sur vous. » Et, comme un bellâtre de barrière, à cet orgueil de sa vigueur il ajoutait la fatuité de ses cheveux noirs, de sa peau de cuivre, et de ses « dents de marbre »• Lorsque les romantiques déclamaient jadis le sonnet fameux :

Jo suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde; M 3S cheveux sont de jais et mes regards de feu,

ils eussent bien voulu se faire prendre et se prendre eux-mêmes au sérieux, mais ils ne pouvaient pas

s'empêcher de sentir qu'ils étaient légèrement ridiculesy et l'ironie se jouait parmi leurs vanteries. On ne peut passe tromper à l'accent de Jacques Vingtras; 'est bien franchement, quand il s'examine, qu'il ne Toit rien en lui qui ne le distingue du commun des hommes, et ne le décore, pour ainsi dire, d'un signe nouveau de supériorité.

€ On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain, — je ne l'ai jamais su > ; ou encore : « Je vois dans une glace un garçon brun, large des épaules, mince de (aille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tète, ce teint de cuivre, et ces yeux noirs, lis appartiennent à un évadé qui s'appelle Jacques Vingtras. Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d*acier. Il me semble que je suis sur un tremplin : J'ai de l'élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère »; ou bien encore, quand, pour la première fois, il s'est fait habiller chez un tailleur à la mode : € Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma jaquette, les hanches seiTées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge, à Taise dans ce drap souple. J'ai fait tailler ma barbe en pointe, ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais, mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange. » Il porte haut la téte,ce jour là, il promène ses habits sur le boulevard, les filles le regardent, c II y a un bar

américain^ près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures. Des boursiers, des viveurs, des gens connus viennent là parader devant les belles filles qui vei^sent les liqueurs couleur d'herbe, d*or et de sang. Je ne déplais pas, paratt-il,à ces filles, c II » a l'air d'un terre-neuve >, a dit Maria la Croqueuse. » Et, parmi tout cela, les rodomontades de Tancien orgueil qui subsiste toujours : des « menaces de gifles toutes prêtes », Tenvie de t souffleter un ganté du bout de ses gants neufs », et la fureur de f faire saigner un riche ». C'est sa façon de concilier les appétits de jouissance et de luxe vulgaire qui lui brûlent le sang, avec son rôle de conspirateur et d'ouvrier de la révolution future. Le jour où Jacques Yingtras aura du vin, de l'or, et des femmes, la révolution ne sera-t-elle pas faite? Et malheur à celui qui dira le contraire !

Avec Tordinaire hypocrisie de tous ceux qui nous font leur confession, — pour que nous pensions d'eux ce qu'ils veulent qu'on en pense, — il a donc vainement essayé de rapporter cette c soif de bataille » à l'humilité de sa première origine, et c au sang de paysan qui coulait dans ses veines ». On voit, du moins, que, s'il y coulait du sang de paysan, il y était fortement mélangé de sang d'aristocrate. Et, en réalité, fanfaron de grossièreté, tartufe de jacobinisme, peu de gens ont eu le mépris du peuple au même degré que ce réfractaire et que ce déclassé. Luisants de convoitise, c'est toujours en haut que ses yeux

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regardent, vers les « bourreaux d'argent, creveurs i^ chevaux, entreteneurs de filles » ; mais le paysan, mais l'ouvrier, mais ceux qui travaillent et qui peinent offensent la délicatesse de ses sens.

$ Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent avec leurs doigts, s'essuient le nez sur leurs manches i. Jacques Vingtras, fils d'un maître d'études, est fait à d'autres manières. Il faut l'entendre nous parler des bonnes gens qui lui procurent un gite, en l'adressant à leurs amis e avec un mot, gras co.ume les doigts du charcutier qui a vendu les côtelettes » ; ou de ceux qui l'aident à vivre en lui procurant du travail : « Je ne fais rien, — pardon ! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier I j> Sans doute il lui faudrait des vidâmes pour leur enseigner le latin, que d'ailleurs il ignore, et sur l'encre de ses billets de la poudre de diamants ! Et, quand le concierge de l'École de droit, avant de lui donner une adresse qu'il demande, lui dit de descendre dans la salle des inscriptions, et de <c faire, en l'attendant, comme s'il était domestique », de quel accent il répète, après vingt ou trente ans passés : <c Je fais comme si j'étais domestique ! » Mais, en revanche, de quel accent aussi, sincère celui-là, se rappelant le spectacle qu'il avait à Nantes, quotidiennement, sous les yeux, il s'écrie : c Le peuple !.. où est donc le peuple ici? Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en

habit de drap vert, tout cela n*est pas le peuple. » Et, en elTety « tout cela }>, c'est le peuple qui gagne durement sa vie, dont les plaisirs sont grossiers, dont les joies sont vulgaires, le peuple qui se prive sur son nécessaire, et qui € s'ôte le pain de la bouche j pour faire de ses fils, comme de "celui-ci, des bacheliers, des bourgeois, des c redingotiers ». Ce n'est pas le peuple des réfractaires, qui vivent en marge des sociétés, ouvriers sans travail, professeurs sans élèves, avocats sans clientèle, étrangers sans aveu, bohèmes sans domicile, vagabonds sans métier, « tout ce qui ne peut pas se dire quelque chose: ophicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier j^, toute récume enfin des grandes villes, toute la lie des vieilles civilisations. Et surtout ce n'est pas le peuple qui fait les émeutes, pour donner aux déclassés de tout poil et de toute origine, avec les pures satisfac* lions de la vengeance, — ne fût-ce que trois mois, — toutes celles aussi du pouvoir, de l'amour-propre et de l'argent.

Lisez maintenant ce livre intitulé VEnfant^ que je ne trouve point a admirable », comme quelques-uns, mais que je puis bien appeler « infâme», sans y mettre, je pense, beaucoup d'exagération. L'auteur l'a dédié : « A tous ceux... qui furent tyrannisés par, leurs maîtres ou rossés par leurs parents » ; et il voudrait bien nous faire croire que, s'il a traité la mémoire de sa mère ou de son père comme je doute qu'on le fasse dans les prisons ou dans les bagnes, c'est sous l'im*

pression violemment renouvelée des misères de son enfance et des coups qu'il a reçus. « Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné le sein? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'aie mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit; je n'ai pas été dorloté; tapoté, baisoté ; j'ai été beaucoup fouetté. Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants et elle me fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. » Mais il ment, il ment lâchement et odieusement; ce n'est pas là le principe de sa haine, ce n'en est que le masque ou le déguisement. Et nous, entre les lignes visibles d'une confession apparente et publique, il nous faut savoir déchiffrer les aveux qui ne sont pas écrits.

Fils d'une paysanne et d'un maître d'études au collège du Puy, ce que Jacques Vingtras ne leur a jamais pardonné, c'est la modestie de leur condition. « Je viens au monde dans un lit de vieux bois, qui a des punaises de village et des puces de séminaire. » Dans un lit de vieux bois! lui, le futur grand homme du pays Latin! Et sa mère, campagnarde, ne met pas l'orthographe! Et son père, pauvre hère, a étudié « pour être prêtre » ! Mais leur fils, du moins, leur a fait cruellement expier le crime qu'ils avaient commis en lui donnant le jour. — Ah! tu portais « des robes raisin avec une ceinture jaune » ; et tu m'habillais « comme un singe 2>, avec les vieilleries de ton humble garde-robe; et tu m'appelais c ton pauvre enfant»

devant le monde; et tu te vantais c de ne pas rougir de ton origine >; et, comme tu n'avais pas les moyens de payer une bonne, tu me c faisais laver quelques assiettes » ou « donner du plumeau sur les meubles»! Et toi, simple maître d*études ou professeur de septième, tes élèves c se moquaient de ton grand nez et de ton vieux paletot > ; ils me traitaient comme c le fils d'un galérien ou d'un garde-cbiourme »; tandis que, père ambitieux qui n'imagine rien de plus ni de mieux que de faire de son fils quelque chose de plus que lui-même, tu m'obligeais alternativement de « piocher les prophètes » et d'étudier < le que retranché > 1 Eh bien! mon jour est venu, maintenant, de me venger des humiliations que vous m'avez imposées. Les blessures d'amour-propre que vous m'avez values, je vais donc pouvoir vous les rendre, et, si vous n'aviez pas conscien^ce du ridicule que vous traîniez en tous lieux après vous, c'est moi qui me charge aujourd'hui de vous le révéler. On ne plie pas ainsi l'échiné, monsieur Vingtras, devant ses supérieurs; et vous, madame Vingtras, on ne fait pas de vos plaisanteries dans le monde. Vous m'avez donné de € l'éducation », supportez-en les conséquences. Tel que vous me voyez, moi, Jacques Vingtras, votre fils, je rougis de mon origine, si vous ne rougissez pas de la vôtre; et j'ai honte pour vous de notre commune misère, si vous ne paraissez pas en avoir senti l'aiguillon. On ne fait pas d'enfants quand on est pauvre; et, si l'on a le malheur d'en avoir, on tâche à les traiter

comme des enfants de riche. — Et, pendant près de quatre cents pages, avec «ne volupté féroce, il a jeté le ridicule et l'injure sur ce père et cette mère, qui n'avaient au fond d'autre tort que d'avoir peut-être sévèrement élevé l'enfant, dont à notre tour nous avons le droit de dire qu'il le fut trop doucement encore, puisqu'il devait devenir l'homme que nous avons connu.

Si quelque chos^, d'ailleurs, pouvait ajouter à l'odieux de ce livre, c'est qu'il l'écrivit bien des années après avoir joué pour sa mère la comédie de la réconciliation. Un jour, en effet, la malheureuse femme, — il avait dix-sept ans, — s'était demandé si peut-être elle n'avait pas fait fausse route en élevant ce fils unique selon son propre jugement; et les rancunes du jeune homme, effacées par les remords de la mère, semblaient à jamais évanouies. Mais, dans cette figure de paysanne transformée c par la poésie de la douleur », tout ce que ce soi-disant avocat des humbles avait vu, c'est que sa mère, dans la souffrance, « avait la pâleur d'une grande dame i, et c'est tout ce qu'il en avait retenu. Elle avait donné à ce réfractairc la sensation d'une mère d'aristocrate, et, pendant quelques minutes, ce démocrate et ce socialiste avait revu sa première enfance comme bercée sur les genoux d'une duchesse.

Gomme il avait voulu nous donner le change sur les griefs de son enfance, il a voulu nous le donner aussi sur ceux de soja éducation. A vrai dire, ce sont

les mêmes, — car jamais peut-être rhétoriciett ne s'est vu plus gonflé de son importance, ni jamais bachelier plus convaincu de sa science, c Mes parents m*ont donné de l'éducation, et je n'en veux plus! Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les agrégés, et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que M. Beliben, le professeur de philosophie. » Et dans un autre endroit: cAh! oui, je préférerais des sabots! J'aime miçux l'odeur de Florimond, le laboureur, que celle de M. Sother, le professeur de huitième,j'aime mieux faire des paquets de foin que de lire ma grammaire... Je suis peut-être né pour être domestique. » C'est ce que l'on dit quand on a été « le candidat de la misère * à la députation, et qu'on a fait partie de la Commune de Paris. Mais, quand on est plus sincère, on laisse éclater son mépris pour ceux qui ne savent pas l'orthographe, et l'on garde un durable orgueil de ses succès en vers latins. € Le délégué à l'intérieur signe des actes pavés de barbarismes, mais pavés aussi d'intentions révolutionnaires... et il a organisé depuis qu'il est là une insurrection terrible contre la grammaire, i Sentezvous s'il est fier, lui, c le lettré », comme on l'appelle entre gens de la Commune, de savoir à peu près Torlhographe! Et, quand il nous raconte ses essais de correspondance commerciale : a Monsieur, c'est avec un profond regret que je me vois obligé, trtsie ministeriumy de vous dire que votre demande est de celles que je ne puis alho nolare lapillo^ marquer d'un

caillou blanc. » Sentez-vous s'il est heureux de nous montrer que, jadis, il n'a pas volé ses nominations en discours latin ? De quoi se plaint^il donc ? et que signifie cette dédicace de cet autre livre: c A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim»? Nous allons les avoir.

Il se plaint que la société, qui fait des bacheliers, ne leur fasse pas des rentes, cl que les succès de collège ne classent pas les hommes pour la vie : en haut les forts en thème et les cancres en bas. En lui donnant des prix, on l'avait proclamé supérieur à ceux qui n'en recevaient point; on lui devait de lui continuer le respect de celte supériorité, et, en ne le faisant pas, on lui faisait banqueroute. : «c Je me croise à chaque instant avec d'anciens eancreSy — c'est lui qui souligne, — qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans Tindustrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et ouverte, lis se rappellent que je passais pour l'espoir du collège. » Pour l'espoir du collège 1... Et son étonnement devient de la colère, et son amour-propre blessé se tourne en une haine sauvage, à mesure qu'il apprend de la vie qu'un prix de version latine ou de thème grec, n'étant pas la mesure unique de la capacité des hommes, n'est pas celle non plus de leur succès. Car alors à quoi bon cette c latinasserie » ? ces compliments quand il était le premier ? ces fanfares au

jour de la distribution des prix? On se moquait donc de lui, s'il y a d'autres forces en ce monde que celle de l'intelligence? Et quel était le sens de cette révolution fameuse, qui n'avait aboli ni le pouvoir de la naissance, ni celui de la fortune acquise, ni celui de l'honorabilité continuée de père en fils, ni celui de l'esprit de conduite, ni celui seulement du travail et de la volonté?

Si c'en était le temps, — je veux dire s'il s'agissait d'un autre personnage, plus digne de sympathie, — j'aimerais à montrer là le point faible et le vice du système de notre éducation classique. Uniforme, égalitaire, n'ayant pas plus d'égard à la diversité des conditions qu'à l'inégalité naturelle des aptitudes, je ne pense pas qu'il y en ait une plus propre à faire des « réfractaires» et des « déclassés », parce que je n'en vois pas qui donne à la jeunesse une idée moins exacte, plus fausse, et plus décevante surtout de la réalité de la vie. Mais la question est de celles qu'on ne saurait trancher ni traiter en passant. Et, dans le cas d'un Vallès, quelques reproches que l'on puisse faire à ce système d'éducation, j'aime mieux dire que, souvent heureux en ses effets, il ne produit ses pires conséquences qu'autant qu'il opère sur une nature foncièrement immorale, mauvaise et dangereuse.

On a bien souvent essayé, dans le temps où nous sommes, d'obscurcir, de brouiller le sens de ces vieux mots. On affecte donc volontiers de croire et peut-être croit-on, pour l'avoir entendu répéter à d'aimables

sceptiques, qu'une nature « immorale » est celle tout simplement qui comprend la morale autrement que nous, ou une nature « dangereuse », celle qui met en péril les intérêts de nos passions et notre égoïsme. Mais les vraies et vieilles définitions en sont autres, et n'ont rien d'arbitraire.

Une nature « immorale » est celle qui ne sent pas la nécessité, pour l'être faible ou vicieux que nous sommes, d'être toujours et constamment en garde contre les suggestions qui lui viennent de ce que l'on pourrait appeler son fonds d'animalité. Nous avons tous en nous les commencements ou les semences des plus détestables passions, et tous nous sommes poussés par des instincts obscurs vers l'assouvissement des pires appétits. Êlre immoral, ce n'est rien de plus que lâcher la bride à ces instincts, proclamer qu'ils nous sont donnés pour être satisfaits, que c'est donc être dupe que de chercher à les vaincre ; mais qui ne voit que c'est remettre en question, dans chacun de nos actes, l'existence de la société, en tant qu'elle n'est qu'une assurance mutuelle que les hommes ont prise les uns contre les autres? Ai-je besoin de prouver que peu de natures ' ont été plus profondément « immorales» que celle du malheureux homme dont je parle, si peu de « réfractaires » ont réclamé plus insolemment que lui le droit d'être lui-même, sans mesure et sans borne? Il ne s'agit plus ici de ce qu'il a fait ou de ce qu'il n'a point fait; — nous dépendons trop des circonstances pour que nos actes seuls suffisent à fonder un jugement

sur nous ; — il s'agit de ce qu'il eut voulu faire si l'occasion, si la fortune, si nos destins l'eussent permis. Or, il nous a lui-même raconté son existence à peu près tout entière, et, quoi qu'il ait pu rêver de honteux ou de coupable, on ne voit pas qu'il ait un seul instant hésité sur son droit de le faire. De toutes les formes de l'immoralité, si ce n'est pas la pire, elle en est du moins bien voisine ; j'en connais de plus dégra' dantes, mais non pas de plus complètes ni de plus redoutables : se prendre soi-même comme l'on est, avec ses défauts, avec ses vices, et n'hésiter jamais, pour aucune considération que ce puisse être, à les diviniser en les satisfaisant. Jacques Vinglras s'est peut-être su gré d'avoir écrit V Enfant comme d'un acte de courage, et en tout cas, pas une heure, pas une minute il n'a cru qu'il lui fût interdit de récrire. En effet, qu'importait le reste, — le reste, c'est-à-dire tout ce qui rend le souvenir du père ou de la mère sacrés à leur enfant, — du moment qu'il avait son amourpropre à venger, ses rancunes à évacuer, et sa bile à vomir?

Ajoutez maintenant qu'aucune qualité n'a compensé ses vices, et c'est en bon français ce qu'on appelle une mauvaise nature : celle où manque, en même temps qu'une volonté droite qui discipline et qui dompte l'instinct, l'idée qui l'utilise, en le détournant, comme on fait des forces physiques, vers un but meilleur et plus noble qu'il n'est lui-même. Dans la plupart des hommes, en effet, le mal est mélangé de

bien. Ceax même qui vont droit devant eux^ sans réflexion, repentir ni remords, peuvent proposer à leur besoin d'agir un objet qui l'épure. Il y a des sophistes, comme Rousseau, comme Proudhon, que Ton peut détester, mais que cependant la morale ne saurait absolument condamner; et il y a des révolutionnaires comme Danton, comme Robespierre, que le jugement de l'histoire a distingués, distinguera ioujours d'un Hébert ou d'un Marat. Ce n'est pas seulement que les uns ou les autres, en prêchant la révolte ou se laissant tomber jusqu'au crime, y ont porté une autre pensée que celle de faire leur fortune littéraire ou politique, c'est qu'ils avaient, quel qu'il fût, un certain idéal, je veux dire une préoccupation qui débordait l'heure présente, la vie mortelle, un souci de ce qui serait quand eux-mêmes ne seraient plus. Tels d'entre eux étaient si loin d'être des natures € immorales )>, que la morale, c'est-à-dire la formule de la conduite humaine, a été la grande affaire de leurs méditations; et tels autres, justement flétris, et quoique leur nom n'éveille que d'odieux souvenirs, ne furent pas cependant des natures tout à fait c mauvaises ». Et la preuve en sera si je mets seulement à côté des noms que je viens de citer te nom de Jules Vallès.

C'est que celui-ci n'eut jamais ce qui s'appelle une idée politique ou sociale, c'est que jamais il ne connut qu'une ardeur, celle de parvenir, et c'est enfin que jamais il ne se proposa d'autre objet que de rassasier

LA CONFESSION D'UN RÊFRÀCTAIRE. 313 les convoitises de Vallès. J'ai tâché de montrer quelles elles avaient été. c La voilà donc, s'écrie-t-il, à la date du 18 mars 1871, dans VInsurgéj la voilà donc, la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis la première gifle du cuistre, depuis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit pa«séesans logis ! — Voilà la revanche du collège, du la misère — et de décembre. > La revanche de décembre ! le lecteur sait ce qu'il en doit penser maintenant. C'est le mot qu'il fallait pour donner une couleur politique aux haines de Jacques Vingtras et à ses convoitises. Hais, si l'on pouvait douter qu'il se moquât de décembre comme de brumaire, et de février comme de juillet, il suffirait d'un dernier aveu, c Les gueux sont des gens heureux, dit la chanson de Béranger, mais il ne faut pas dire cela aux gueux ; s'ils le croient, ils ne se révolteront pas; ils prendront la besace, le bâton, et non le fusil, t En effet, s'ils ne prennent pas le fusil, que déviendra Jacques Vingtras ? et que deviendront ses appétits? Disons donc aux gueux qu'ils ne sont pas heureux; s'ils ne sentent pas leur misère, tâchons d'en éveiller en eux lesentiment ; s'ils essaient d'en sortir honnêtement, par le travail et l'effort, persuadons-leur que c'est une duperie ; s'ils manquent de maux réels, inoculons-leur-en dMmaginaires ; s'il n'y a pas de haines dans le cœur, sachons leur en inspirer; et, — qu'ils prennent seulement le fusil, il en sortira toujours bien quelque chose.

C'est ce qui mettra, si l'on veut, le dernier trait à

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cette nature, et celui qui l'achèvera de peindre : immorale et mauvaise, elle fut encore, et de plus, dangereuse. A la vérité, je sais, dans ces affectations de férocité sanguinaire, ce qu'il entre presque toujours de ( cabotinage > et^ si je l'ose dire, de c fumisterie >. A Vallès donc, comme à tant d'autres, le cœur faillit au moment d'agir, ou du moins on Ta dit, et luimême s'est défendu d'avoir conseillé les incendies de 1871 et le massacre des otages? Mais l'histoire lui répondra comme ce fédéré : « Le massacre des otages? Eh! dites donc, le lettré, et les massacres de septembre! c'était donc une blague quand vous nous disiez de faire comme en 93? )) En effet, on n'a pas le droit de reculer et de bouder la besogne, pour malpropre qu'elle soit, quand on a soulevé la révolte, et soulevée, comme Vallès, au nom des pires passions qui puissent pousser l'homme contre l'homme. On ne l'excuserait certes pas, mais, en le jugeant, on pourrait le plaindre, si l'on discernait seulement quelque chose en lui de la nature du sectaire ou du fanatique ; on n'y reconnaît malheureusement que les rancunes de l'impuissant, l'envie du réfractaire et, pour tout dire d'un mot, les instincts du forban.

Qu importe après cela qu'un jour il ait empêché celui-ci, comme il s'en vante, de faire sauter le Panthéon, ou celui-là de joindre une victime de plus à celles de la Commune ? Ce qui demeure vrai, c'est qu'il était de ceux dont les appétits brutaux et l'in-

disciplinable égotsme voient et verront toujours^ dans toute société réglée ^ leur naturelle et constante ennemie. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que les satisfactions qu'il réclamait de la vie, il les voulait au prix d'une révolution ou d'un bouleversement social, comme s'il eût dû manquer quelque chose à sa volupté s'il ne l'eût obtenue de l'émeute et du crime. Et ce qui peut-être est encore plus vrai, c'est que, si c'est là une distinction, — non pas sans doute unique, mais enfin assez rare, — on n'en imagine pas dont lui-même eût été plus fier. A ce titre, entre Hébert et Harat, par exemple, à peine moins grotesque que l'un et presque aussi féroce que l'autre, il tiendra dignement sa place dans un musée national des horreurs, en attendant, comme cela sans doute ne pourra manquer quelque jour, qu'il ait aussi lui sa statue sur une place publique, dans ce pays do France où le souvenir des révolutions s'immortalise en bronze. Tant d'autres ont déjà la leur ! et ne sous* crit-ott pas quelque part pour celle de Danton?

!•' mars 1885.

Voîci un livre très remarquable, — qui le serait davantage encore s'il était un peu moins inspiré de l'anglais, d'Herbert Spencer et de Macaulay, — mais un livre hardiment pensé, vivement écrit, adroitement fait surtout, par un fort habile homme, et, pour toutes ces raisons, plus qu'agréable à lire. Si cependant nous n'en saurions partager toutes les idées, ou accepter toutes les conclusions, et bien moins encore approuver les tendances, dirons-nous que nous le regrettons? En aucune manière. Ce serait envier à M. Frary le bruft qui s'est fait autour de cette Question du latifiy qui ne se serait point fait, si M. Frary n'y avait pris le parti qu'il y prend. Et puis, quand certaines idées, si fâcheuses que nous les trouvions,

1. La Question du lêtinf par M. Raoul Frary. Paris, 1883; Cerf.

sont dans l'air, comme Ton dit, quel grand avantage voit-on ou croit-on voir à ce qu'elles soient mal soutenues, par de puériles, par de vaines, par de déraisonnables raisons? Car alors elles n'oiïrent point de prise, on n'ose pas les discuter, elles se condamnent d'elles-mêmes, à ce qu'il semble ; et cependant elles ne continuent pas moins de faire leur chemin dans le monde. Bien loin donc de nous plaindre, selon la formule, que M. Frary ait dépensé tant de verve, de talent et d'art au service d'une mauvaise cause, dont le triomphe serait désastreux, nous l'en félicitons d'abord, et nous l'en remercions ensuite. Les raisons que l'on essaiera d'opposer aux siennes devront être, en effet, d'autant plus fortes que les siennes sont plus spécieuses, plus séduisantes, plus habilement présentées. Et tout le monde y gagnera : nous, M. Frary lui-même, et la < question du latin i, — qui n'est rien moins, dans la pensée de M. Frary, et en réalité, que la très importante question de l'enseignement secondaire.

On Ta beaucoup et vivement agitée, depuis quinze ou vingt ans, cette question ; on a surtout agité, si je puis ainsi dire, les esprits des maîtres qui donnent et ceux des enfants qui reçoivent cet enseignement secondaire; on a tout 6té des anciens programmes^ puis on l'y a remis, pour l'en 6ter encore, et sans doute l'y remettre un jour de nouveau. C'est à faire à ce Conseil supérieur de linstruction publique, où les représentants du collège communal et de l'école.

primaire sont appelés à donner leur avis quelquefois sur ce qui les touche, et plus ordinairement sur ce ne les regarde pas. Que n'a-t-on mis aussi quelques caporaux du génie dans le Comité consultatif des fortifications, ou, dans le Conseil d'amirauté^ quelques maîtres calfats ? Nos ministres de la guerre et de la marine, plus soucieux des vrais intérêts de leur département que des revendications d'une faussedémocratie, ne l'auront sans doute pas voulu ! Un point cependant, parmi tant de vicissitudes, était à peu près demeuré fixe, et, dans cette fluctuation des programmes, le latin, comme jadis, était resté la base de notre enseignement secondaire. Si même l'on disait qu'en proposant de diminuer la part du latin dans les classes, quelques-uns de nos réformateurs, M. Jules Simon peut-être, et M. Michel Bréal certainement, n'avaient pas moins eu pour objet d'en fortifier l'étude, — en la disciplinant, — on ne dirait que la vérité. Par de meilleures méthodes, à moins de frais, en moins de temps, il s'agissait de faire meilleure besogne. Et l'on se flattait précisément, en substituant la lecture des auteurs aux anciens exercices de composition latine, narration, vers et discours, comme en inaugurant l'enseignement de la philologie sur les ruines de la rhéto* rique, de former ou de préparer de plus savants latinistes. Il BOUS est revenu que, jusqu'à ce jour, les lésuUats n'avaient.guère justiflé ces belles espérances^ ou plutôt, et au grand dommage des générations sur

qui Ton a tenté l'épreuve, qu'ils en avaient dès maintenant démontré toute la vanité. Non seulement on ne sait pas mieux le latin qu'autrefois, dans nos lycées, mais on le sait moins bien, — et on ne sait pas davantage le français.

Le dessein de M. Frary, bien autrement radical, est tout à fait différent de celui de ses prédécesseurs. Eux, qui connaissaient leur Molière, voulaient bien, à la vérité, couper un bras aux latinistes, mais c'était, après tout, pour que l'autre en profitât d'autant. H. Frary, lui, propose de les leur couper tous les deux, et les jambes avec, tandis que nous y serons, et il espère bien qu'ils ne survivront pas aux suites de l'opération.

Les langues mortes sont mortes, nous dit-il, bien mortes, et il nous faut un enseignement vivant. Tx)utes les raisons par lesquelles on pouvait soutenir autrefois le latin sont des raisons aujourd'hui surannées, si même on peut dire qu'elles aient jamais eu quelque valeur, — autre part qu'à Rome et du temps de Virgile et d'Horace. De quoi nous servent VÉnéide et de quoi les Philippiques ? Vivons- nous sous la loi desinstitutesde GaTus oudusénatus-consulte velléien? Dans la boutique ou dans le bureau, < pour gérer nos propriétés ou pour conduire notre famille », industriels ou commerçants, quel fruit tirons-nous d'un savoir acquis si lentement, si imparfaitement, quel fruit ou quel plaisir ? Joue-t-on la comédie ou l'opéra en latin ? Fait-on l'amour en latin, comme disait excellemment la

marquise de la Jeannotière ? Alors, pourquoi Despautèreou Lliomond? pourquoi des thèmes ? pourquoi des versions? Pour se conformer à l'usage? à la routine? à des mœurs qui ne sont plus les nôtres? Nous sommes le siècle de la vapeur et de Télectricilé, le siècle aussi de la concurrence vitale et de la démocratie^ et nous ne demandons pas qu'on nous orne pour la société, mais qu'on nous arme pour Texistence. La question n'est plus d'écrire ou de parler, mais de faire de l'argent, et le latin n'y peut rien, i moins que l'on ne fasse métier de l'enseigner.

c Aujourd'hui, les nations rivales qui représentent la civilisation se précipitent, avec une émulation inquiète, sur toutes les contrées qui restent à dominer ou à exploiter... L'Amérique est une seconde Europe, plus jeune et plus vaste. L'Afrique est percée presque en tous sens de routes où les voyageurs devancent les marchands... On voit naître au Cap et en Océanie, comme au Canada, des confédérations entières de peuples nouveaux. Le grand empire de l'Asie orientale a ouvert eu laissé briser ses portes; le Japon s'est rallié tout à coup. » Que l'on nous donne donc, à nous aussi. Français, les moyens de prendre part à cette fructueuse exploitation de l'homme; que l'on nous apprenne enfin l'art de vendre cher et d'ache^ ter bon marché, celui de placer notre argent et de le faire valoir; l'art d'accroître nos revenus en contri* buant du même coup aux progrès de la civilisation, d'empoisonner le Chinois, race inférieure, en i'abra-

tissant d'opium, ou de détruire les » classes dangereuses > en les abreuvant royalement d'eau-de-vie de betteraves et de pommes de terre. Cet idéal est-il d'ailleurs si difficile à réaliser ? On le croit, mais Ton se trompe. A l'étude inutile du latin substituez seulement celle de la géographie et des langues étrangères. « La crise que nous traversons en ce moment même tient, en grande partie, à notre ignorance de l'état du marché universel. » Nous retrouverions cet esprit d'audace et d'aventure, qui fut jadis le nôtre, si nous savions que a. l'Irlandais qui part pour l'Australie ou le Saxon qjai part pour l'Amérique sont peut* être moins téméraires que le Provençal qui prend le train pour Paris » ; mais il faudrait commencer pour cela par savoir l'anglais, et on ne nous l'apprend pas. De même, nous placerions mieux notre argent, et il n'y aurait pas en France « des milliers de laboureurs à se lever avant le jour pour subvenir au luxe du grand Turc >, si nous connaissions mieux la géographie, les ressources réelles, les chances d'avenir et de durée de l'empire ottoman. C'est pourquoi, plus sages, moins préoccupés du paraître que de Vêtrey mieux instruits de nos vrais intérêts, plus soucieux de l'avenir, nous devrions reconnaître que le temps est venu d'adapter l'éducation de la jeunesse française à l'évolution économique du siècle; de former des générations utilitaires qu'aucune considération ne détourne de leur course vers la fortune; d'en finir une fois pour toutes avec des préjugés que l'on appellerait

volontiers gothiques, s'ils n'étaient encore plus classiques; ce que faisant, et par surcroît, nous n'accroîtrons pas seulement notre richesse, ou notre puissance, mais nous recouvrerons notre antique prestige, et nous rétablirons la France dans le haut rang dont elle n'est déchue que pour être demeurée, dans le siècle où nous sommes, superstitieusement fidèle au culte desséchant, stérile et fastidieux du latin.

Telle est, dans ses grandes lignes, et surtout dans son fond, la proposition sommaire dont le livre de M. Frary n'est que l'habile développement, et j'en ai bien sans doute élagué quelques détails, mais je ne crois pas en avoir sensiblement altéré l'esprit. Je conviens d'ailleurs qu'avec infiniment d'adresse, tout en essayant de démontrer sa thèse, M. Frary n'a rien négligé pour écarter de lui le nom d'iconoclaste et le reproche de barbarie : «Je ne suis pas assez barbare, nous dit-il de lui-même, pour méconnaître la splendeur des lettres antiques et le charme exquis du commerce des Muses grecques et latines. » Il dit encore ailleurs : « Mon dessein n'est point d'abaisser les études, ni de mettre l'instruction professionnelle à la place de la culture des esprits, ni d'imposer à l'Université le pénible devoir de ne fabriquer que des machines à gagner de l'argent. » En un autre endroit, il s'efforce de prouver, sur la parole de Macaulay, qu'il n'y a rien de si complet ou de si parfait dans les lettres anciennes qui ne se retrouve dans les modernes, accru lui-même ou affiné de tout ce que l'hu-

324 UlSTOIKfi £T LITTÉRITUUE.

manité a depuis lors acquis d'expérience, de connaissance du monde et d'elle-même. Et, comme il propose, dans les programmes qu'il esquisse, de réserver une large place, une place d'honneur, à l'étude approfondie des classiques français ou étrangers, il croit avoir tempéré par là ce qu'aurait autrement d'incivil, si je puis ainsi dire, ou de brutal même, l'excès de son utilitarisme.

Il se figure encore qu'en ajoutant l'histoire à la géographie et aux langues étrangères, € on pourra constituer un enseignement secondaire aussi élevé que l'enseignement classique >, plus conforme aux besoins de notre temps, c mais non plus dédaigneux de la beauté morale et de la poésie ». Et, pour attirer à sa cause, de préférence à tous les autres, ceux-làmèmes qui naturellement y doivent être le moins favorables, il plaide c que la tradition révolutionnaire serait sans doute chez nous plus libérale, si les hommes de la Révolution avaient moins parlé d'Aristide et de Caton, mais mieux connn Ludiow et Hampden, Guillaume Penn et Washington... » Hais toutes ces précautions ne réussissent pas à le sauver des conséquences de ses principes; lui-même en revient toujours à la question d'utilité immédiate et directe; depuis que son livre a paru, personne n'en a pris ni compris autrement l'esprit; et. puisque jusqu'ici c'est de quoi surtout on l'a toué, M. Frary ne s'étonnera pas que ce soit à noire tour ce que nous lui reprocherons. Si la forme en est d'un écrivain, et parfois, souvent même, d*un excel-

lent écrivain, le fond de ce livre est d'un barbare, et je vais essayer d'en faire convenir l'auteur.

Pour discuter de l'éducation, peut-être ici penserat-on qu'il n'est pas superflu de s'entendre d'abord sur l'objet même de l'éducation. Vous rappelez-vous ce personnage d'un roman de Dickens, Thomas Gradgrind, dans les Temps difficiles^ et sa théorie de l'éducation ? « Ce que je veux, ce sont des faits. Enseignez des faits à ces garçons et à ces filles, rien que des faits. Los faits sont la seule chose dont on ait besoin ici-bas. Ne plantez rien autre chose en eux, déracinez-moi tout le reste. Ce n'est qu'avec des faits que l'on forme Tesprit d'un être raisonnable. Tout le reste ne lui servira jamais de rien. C'est d'après ce principe que j'élève mes propres enfants... Attachezvous aux faits. Monsieur. » Conformément aux principes de Thomas Gradgrind, on croit ou l'on parait croire aujourd'hui que l'objet propre de l'éducation serait effectivement de meubler les mémoires, de les meubler utilement, de les approvisionner pour la vie de connaissances positives, de chiffres et de faits; on s'inquiète beaucoup moins d'assouplir, d'ameublir, pour ainsi parler, et de façonner les intelligences. Tout est là cependant, et rien que là peut-être. Car les érudits auront beau faire : il ne sera jamais si honteux de ne pas savoir c que Thoutmosis était valé* tudinaire, et qu'il tenait cette complexion de sori aïeul Alipharmutosis >; en dépit des savants, on pourra toujours, sans grands inconvénients, ignorer jusqu'à

326 HISTOIRE fcT LITTÉHATURE.

Texistence même An Pterodaetylus spectabilis ou ch VArchœopteryx lithographka; et, quoi qu'en dise enGn M. Spencer lui-même, si les actionnaires de telle mine de houille € avaieat su que certains fossiles appartiennent à la couche de granit rouge, andessous de laquelle le charbon de terre ne se trouve plus », il n'en résulte nullement qu'ils eussent échappé à la ruine. Il est, sans doute, superflu de multiplier les exemples.

Mais, quelle que puisse être l'utilité réelle de ces connaissances plus ou moins positives, ce qu'il convient d'ajouter, c'est qu'entre dix et vingt ans, nous ne les amassons guère que pour les oublier. A moins d'en fahre profession, quel est celui d'entre nous, demande M. Frary,qui conserve de ses classiques, de son latin et de son grec, un autre souvenir que celui des «nnuis qu'ils lui ont coûtés et des pensums qu'ils loi ont valus ? Et moi, je le lui demande à mon tour, et de sa <k physique f, ou de son c histoire i», et de sa c géographie », quel est celui qui garde un souvenir meilleur ou plus précis ? Pas plus que le corps ne s'assimile tout ce que contiennent d'éléments nutritifs les aliments qu'il ingère, ou môme l^s rejette, et s'en trouve mal quand il y en a trop, c'est ainsi qu'on ne gagne rien à surcharger l'esprit, avant le temps, d'une nourriture qu'il ne peut digérer. L'éducation de l'enfance et de la première jeunesse n'a pas, ne doit pas avoir, ne peut pas avoir, en fait, d'autre objet qu'elle-même. Il ne s'agit que d'aider et de favoriser le développement normal, cona

LA QUESTION DU LATIH. Ztt

plet, harmonieux d'un ensemble de faculté doni la ¥ie se chargera de rompre assez tôt Téquilibre! On prépare le terrain, on y sèmera pies taerd, quand le temps sera tenu de Finstruction profes^onnelle. Et ce temps-là même, pour toute sorte de raisons, je souhaiterais vivement qu'au lieu de l'avancer, comme on y tâche, on se préoccupât au contraire de le reculer. Avec toutes leurs écoles d'état, sans parler de bien d'autres nécessités sociales, les Français, en général,, se spécialisent prématurément.

J)ira-É-on qu'en ces ooeditions, la première éduca- 4ion devant être purement formelle^ il importe assez .peu de quels moyens on se serve, pourvu qu'on atteigne le but? Là pi^somption. en ce cas inéme,^ serait déjà considérable ^en faveur du latin; car, à. quoi bon changer, où. modifier seulement des habitudes héréditaires d'esprit, sî celles qui les remplaceroftt ne sauraient au. I^tal produire d'autres m de meilleurs effets? Mm on pense bien qu'il y a mieux à répondre, et que vingt autres raisons, au besoin, confirmeraient le latin dans les droits qu'il tient de la coutume et de la tradition. Quelques-uns ài& contradicteurs de M. Frary ont cru pouvoir se f^sev de donner aucune de ces. raisons. Je ferais sourire M. Frary lui-même, disait M. Bréal, il y a quelques jours, si je m'avisais de défendre contre lui les études latines; et, en effet, nous ne doutons pas que les nombres de l'Institut, les professeurs du Collège de France, ceux de nos facultés et ceux de Uios lycées^

i Sachent très bien tout ce que Ton peut dire en faveur

l du latin. Seulement, ce n'est pas à eux que le livre de

l H. Frary s'adresse, mais à un tout autre public,

\ celui-là même qui, ne connaissant pas les raisons

' de M. Bréal, jugera que l'on se dérobe en ne répon-

dant pas à celles de H. Frary, et c'est ce public précisément, non pas les universitaires, qu'il s'agit d'éclairer. Tout homme est assez convaincu de son utilité, de celle de ses études et de sa profession; les autres en sont moins convaincus, puisqu'ils ont pris une autre carrière et se donnent à d'autres études. Bt c'est aussi pourquoi, en rappelant ici quelquesunes au moins des raisons qui doivent maintenir les études latines, je me garderai soigneusement d'insister sur celles dont on pourrait dire qu'elles né sont bonnes que pour des avocats, des professeurs, ou des hommes de lettres.

Il semble tout d'abord que, pour une langue morte, le latin continue de se porter assez bien. On le parle encore, aujourd'hui même, en plus d'un point du globe, dans les chrétientés de l'extrême Orient, par exemple ; et il y demeure un précieux instrument d'échange et de communication. Ne s'en sert-on pas presque couramment en Europe même, en Hongrie, si je ne me trompe, en Bosnie et ailleurs, sans compter qu'il est toujours la langue oiBcielle de la cour de Rome ? Un homme politique peut avoir besoin de lire une Encyclique dans son texte original. Mais les ^rudits ou les savants eux-mêmes, français, anglais

LA QUESTION DU LATIN. 9i»

OU allemands, ne dédaignent pas quelquerois dt recourir au latin, lorsqu'ils veulent porter leurs travaux à la connaissance d'un public pi as nom* breuxj ou, pour mieux dire, plus étendu. Et, en elîet, si on le voulait, le latin pourrait être cette langue universelle dont on a souvent regretté le manque. Pour qu'un médecin ou un ingénieur se pussent aujourd'hui tenir au courant de leur art et des travaux qui rintéressent, ce n*est pas seulement l'anglais ou l'allemand, comme le veut M. Frarj, c'est le polonais, c'est le russe, le hollandais, le suédois, Titalien, l'espagnol qu'il leur faudrait connaître, sept, huit tu dix langues que le latin à lui seul remplacerait avantageusement.

Si, d'ailleurs, on a cessé de penser en latin, est-ce depuis si longtemps? Mais, en plein xvii* siicle, avant d'être mis en latin, qui ne sait que le Discêurs de la méthode et les Provinciales n'avaient pas fait la moitié de la fortune qu'ils devaient faire? Plus tard, Bossuet a écrit en latin, Fénelon a écrit en latin, tous les deux quelques-uns de leurs plus importants ouvrages, et, — de peur que peut-être ces deux ëvêques ne soient suspects, — n'est-ce pas en latin qu'ont écrit Bacon, Hobbes, Spinoza» Leibniz, combien d'autres encore! les initiateurs et les maîtres de la pensée moderne ? M. Frary voudrait- il nous fermer l'accès deVÉthique et celui du Novum Organumf ou croit-il par hasard que nous-mêmes et oeux qui nous suivront n'en aient rien à tirer?

890 HISTOIRS ET LITTÉRATURE.

Autre «Pi^umenl : M. Frary cite quelque part ces paroles de Macaulay : € Au temps d'Heuri VIII et d'Edouard YI, uue personne qui ne sayait pas le grec ou le latin ne pouvait rien lire ^ ou presque rien... Le latin était la langue des cours et des écoles; «'était la languede la diplomatie et delà controverse... €ftlui qui Hgnoraît était exclu de toute familiarité avec ee qu'il y avait de plus intéressant datts les mémoires, les papiers d'État^ les pamphlets du temps... » et M, Frary d'en conclure, comme Macaulay, que le latin n'étant plus, tout cela, il est devenu inutile de rapprendre. M. Frary ne fait pas attention, ni Macaulay non plus, que ee qui n'était alors que de la « littérature > est devenu de c l'histoire >, etune histoire où nous ne pouvons pénétrer qu'avec le secours du latin. Lui, qui veut que nous approfondissions les secrets de rauti(pie Egypte, consentirait-il donc que nous ignorions Thisloire du xvi* siècle? Mais> s'il n'y consent pas, où veut-il que nous rallions chercher? Car c'est à peine, à qui veut étudier l'histoire de la Réforme, s'il serait plus utile de connaître le français, l'italiea, l'anglais, l'espagnol et l'allemand que le latin tout seul I

A plus forte raison si nous remontons le cours du temps. Ce n'est pas seulement la langue latine, c'est le droit romain, c'est le droit canon, c'est la totalité de l'héritage enfin des institutions et des mœurs romaines qu'il fauil cennaître, et à fond, si l'on veut comprendre quoi que ce soit ^ l'histoire du moyen âge. te, q«el

moyen d'y accéder sans le secours du latin ? c Depuis le jour où Clovis parut sur les bords de la Seine, dit i ce propos M. Frary, nous n'avons guère cessé de nous dépouiller delatradition que les Latins, nos vainqueurs, nous avaient imposée ». Je crois que si M. Frary avait dit exactement le contraire, il serait beaucoup plus près de k vérité de rhisloire. Autant que Ton puisse, eneffet, tatôacder de ces généralisations, toujours téméraires et toujours imparfaites, nous avons précisément travaillé, « depuis le jour où Clovis parut sur les bords delà Seine », à reconquérir notre latinité sur nos envahisseurs germains.

H, Frary dit au même endroit : c De ce que notre civilisation est ou semble être d'origine gréco-latine, on en conclut qu'il est bon d'étudier la littérature gréco-latine... A ce compte, comme nous avons dans les veines plue de sang gaulois que de sang italien, il faudrait faire dans les programmes une large place à la connaissance des, antiquités celtiques. » Mais il n'omet que de nous dire où il veut que nous prealens ces antiquités celtiques. Dans la langue française, en dépit du sang gaulois, on ne trouverait pas ceninwts>quî soient authentiquementdu celte, et, pas plus que dans notre langue, l'influence celtique n'est recottnaisisable dans'I'histoire de notre civilisation. Nous sommes Latins^ foBcièrement, éminemment Latins, cer^ taînem^nt plus Latins que les Espagnols, peut-être plus Latins que les Italiens eux-mêmes. Et le fussions-iious moins d'origine et de langue, m^us léserions encore d'in^.

stinct et d'aspiration ; notre histoire serait toujours celle d'une longue lutte soutenue sur le sol gaulois par l'élément latin contre le germanique ; et il serait enfin vrai que nous ne pouvons la comprendre qu'avec le secours du latin.

Ces raisons nous sont particulières, j'entends à nous autres Français : en voici de plus générales^ d'européennes, et qui nous expliquent pourquoi, dans les pays germaniques eux-mêmes, en Allemagne ou en Angleterre, et jusqu'en Amérique, l'enseignement du latin continue d'occuper une si large place. C'est un côté de la question que M. Frary semble avoir étrangement négligé. Ne dirait-on pas à le lire, que nous sommes le seul peuple au monde qui se soucie encore aujourd'hui des Scipions et des Gracques? Nous nous attardons à contempler d'inutiles reliques; on élève nos enfants comme si tous les Français devaient être avocats, journalistes ou professeurs; les lycées de la République sont toujours l'ancien collège des jésuites; et, pendant ce temps, l'Allemand nous devancOy et l'Anglais nous dépasse; leurs yeux se tournent vers l'avenir pour en deviner le secret; ils sont déjà les ouvrit^rs de la révolution dont nous ne savons nous préparer qu'à être les victimes,

La vérité, c'est qu'en attendant, on apprend le latin ddins les Realschulen elles-mêmes de l'AllemagBe; le latin est la base de l'enseignement d'Harrow, de Rugby, d'Eton ; même on y fait jusqu'à des vers grecs ; et si l'on sait mieux le latin de l'autre côté du Rhin, c'est

que Ton consacre plus de temps au latin dans les gymnases de Berlin que dans les lycées de Paris. Sans rappeler à ce propos que les antiquités de TÂllemagne et de rAngleterre^ comme les nôtres, sont en fait conservées dans des monuments latins, et indépendamment de l'utilité dont le latin peut être pour une eonnaissance vraiment scientifique du français et des autres langues romanes ; on reconnaît donc aux classiques latins une valeur propre et absolue, qui manquerait, d'un commun avis, aux classiques anglais, allemands ou français. Ceux-ci ont leur valeur, qui est considérable, et l'on ne se fait faute, à l'occasion, de la célébrer; maïs les autres en ont une autre, et pour être autre, elle n'est pas noindre, ni plus facile à suppléer.

En quoi consiste-t-elle ? C'est ici, je l'accorde à M. Frary, ce qu'il est assez malaisé de déterminer, mais non pas impossible. Il me semble bien, à la vérité, comme à lui, que, s'il fallait décidément opter, je serais fort capable de préférer Bossuet à Cicéron, Saint-Simon à Tacite, peut-être les Êpttres de Voltaire aux Satires d'Horace, Lamartine à Properce, et Musset à Tibulle. On a pu dire d'Homère qu'il sommeillait quelquefois; on peut sans doute aussi le dire de Virgile, et surtout de Lucrèce. On ne saurait contester qu'il y ait bien de la pompe oratoire dans Tite Live, des lenteurs et des longueurs; ou encore bien de l'affectation et de la manière dans Sallustc. Il vaut mieux ne pas rechercher ce qui manquo (^

334t HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

Eucain, à Sénèque^ à Pline. Les Grecs, à ne considérer qae la perfection de la forme et Toriginalité du fond, seraient en apparence de bien meilleurs instituteurs du goût, plus purs, plus sûrs, plus difficiles à égaler, mais aussi moins dangereux à suivre.

Le fait est pourtant qu'il n'en est rien, et M. Prary se {tresse trop de conclure. Il ne voit pas, pour lui, ce qifê les Lattn& ont de si propre à former l'esprit de la jeunesse, et, ne le voyant pas, il le nâe; supposé, pour ma part, que je ne le visse pas davantage, je l'admet-trais tout de même. Je ne pourrais, en effet, le nier <|ii'en commençant par nier d'abord la renaissance elle-même. C'est la fréquentation et la familiarité des classiques latins^ qui a jadis émancipé Tesprit moderne de sa longue minorité. Ce sont les humanistes qui ont rompu le cercle où la scolastique avait six cents ans enfermé la pensée européenne. C'est ce que l'on a si justement appelé la latinisation générale de la culture cfui a renouvelé Thistoire tfe l'Occident. Mais, depuis lors, c'est à la source de l'antiquité que la pensée moderne est constamment retournée rajeunir son inspiration. Toutes les fois qu'elle a paru dévier de sa roule, il a presque suffi, pour l'y ramener, de ta rappeler au respect de l'antiquité. Et je ne sais enfin si Ton ne pourrait prétendre que les esprits les plus originaux ont presque toujours été, depuis quatre ou cinq siècles tantôt, les plus familiers avec l'antiquité.

Faut-il essayer d'en dire les raisons? Si l'éducation

se propose d'abord de former des esprits sains JuateA et droits, nulle diseipline, pas même celle des mathé* matîques, ne vaut pour cet usage l'école des classiques latins. Ils ont leurs défauts, et nous les cou* naissons, mats ils n'ont pas celui de vouloir briller aux dépens du bon sens; et peut-être ont*ils l'esprit court, mai», en revanche, ils l'ont lucide, ferme et modéré. Pour développer une idée, la suivre dans ses^ conséquences, la décomposer en ses parties, et, quand il faut la recomposer, n'y rien mêler qui lui soit étranger, ilssontsans rivaux, même parmi les anciens. C'est que la raison domine en eux sur l'imagination, la tient en bride, ne lui permet que de rares et inoffensifs écarts. Aussi se sent-on avec eux en confiance et en sécurité. Ce ne sont point de ces guides hardis qui donnent le vertige à les suivre, ils vont d'un pas prudent et lent; et je ne nie point que l'on aimât parfois aller plus vite, ni que le vertige ait son charme; mais il s'agit de donner à l'esprit une allure qui se soutienne, et cette allure est justement la leur.

Dans lafréquentalion des classiques latins, l'esprit ne peut guère prendre que de bonnes habitudes, et nulle part il ne peut les prendre meilleures ou aussi bonnes. Dante e3t trop subtil, et d'ailleurs trop passionné; Shakspeare est trop profond, souvent aussi trop obscur; Goethe est trop savant et veut paraître trop original. Quant aux nôtres, c'est nous-mêmes; les qualités qu'ils ont tous en commun, c'est aux Latins qui s les doivent; et il nous faut comme eux les aller

chercher à la source. Les classiques latins out sur tous les autres une supériorité de bon sens et de raison qu'ils doivent à la nature elle-mêftie de leur langue, la plus grave que les hommes aient jamais parlée, ou à la nature de leur génie national, ou à celle de leur formation historique, ou à toute autre circonstance encore. Mais ce qui toujours est certain, c'est que si les Grecs ont inventé la logique des philosophes, les Latins sont et demeurent les maîtres de cette logique, moins subtile et plus utile, plus vulgaire, si l'on veut, qui est celle du sens commun et de la vie quotidienne.

Rendons la même justice à leur psychologie. D'une manière générale, et selon le mot qui servira longtemps à les caractériser, si les classiques latins sont assurément moins anglais que Shakspeare ou moins français que Molière, ils sont en revanche plus humains. Grand avantage, pour demeurer les éducateurs delà première jeunesse ! Rien en eux de local, rien de très particulier, presque rien d'individuel. Dans une langue très générale, ils expriment les sentiments généraux qui sont ceux de l'humanité mêjne. De très grands écrivains, parmi les modernes, allemands, anglais, français, italiens, des poètes surtout, ne sont pleinement intelligibles qu'à des hommes, à des hommes faits, et à des hommes qui aient traversé les mêmes expériences qu'eux-mêmes : Shelley, Henri Heine, Vigny. Plus grands encore, d'autres écrivains, des poètes dramatiques et des romanciers, ne sont

cependant absolument compris, sentis, goûtés que de leurs nationaux : Racine, Calderon, Shakspeare. Les Latins, les vrais classiques latins, dans les genres les plus différents, Virgile ou Cicéron, Horace ou Tite- Live,Térenceou César, sont immédiatement compris de tout homme qui pense. Ils sont cosmopolites, et de tous les temps comme de tous les lieux.

Un philosophe pourrait dire qu'ils observent, qu'ils composent et qu'ils écrivent en dehors et au-dessus des catégories de l'espace et du temps. D'une main facile, d'un trait sûr, ils tracent, pour ainsi parler, les contours psychologiques de cet homme universel dont l'âme, depuis eux, ira toujours se modifiant, se compliquant, s'enrichissant en mille manières, au gré de mille circonstances, mais ne cessera pourtant pas, dans son fond, d'être elle-même. Pour ce motif, ils sont simples, d'une simplicité qui subsiste jusque dans l'affectation de leur style, et d'une simplicité dont nous n'avons pas retrouvé le secret : autre raison encore pour qu'ils conviennent merveilleusement à l'éducation de la jeunesse. Un enfant de quinze ans, mis au point de les lire, n'entendra peut-être pas toutes les finesses de leur rhétorique, mais il se retrouvera d'abord de plain pied avec eux. Et, dans la connaissance de l'homme comme partout ailleurs, si c'est par degrés que Ton va du simple au complexe, les classiques latins en ont marqué le premier avec une précision, un bonheur, une force qui n'a pas été, ni sans doute ne sera dépassée.

Ce que je dis de leur psychalogie, quelqu'un me fait observer que je puis le dire aussi de leur morale. Us sont laïques : c'est ce qui les sauvera peut-être un jour de la proscription, si même ce n'est de quoi les rendre obligatoires. Bossuet et Voltaii^e peuvent aisément former des fanatiques ; ni Gicéron ni Tite-Live ne le peuvent, quand on le voudrait. Qui tirera-jamais d'Horace une leçon d'intolérance? et quel embragd prendrait-on des superstitions de Virgile? Yoy^, au <:ontraire, de nos grandes littératures modernes, si l'on commençait par retrancher toutes les œuvres expressément marquées d'un caractère confessionnel, — comme les Provinciales et V Histoire des> vm-ia-lions, — c'est à peu près toute l'éloquence et une bonne part de l'histoire que l'oii aurait sacrifiées. Si l'on poursuivait l'expérience, et que, de ce reste, à son tour, on voulût effacer tous les endroits marqués, au même signe, de Y Essai sur les mœurs on de V Emile toutes les attaques au christianisme, la prose moderne y fondrait tout entière. Les poètes eux-mêmes ne résisteraient pas : Dante et Tasse, Lope et Calderon, diversement catholiques, le sont autant que Millon est sans doute protestant.

Ne serait-ce pas ici la moralité des classiques anciens et des Latins en particulier, moins subtils, plus graves que les Grecs? G'est une question de savoir si l'on a fait depuis eux de grandes découvertes en morale, ou du moins, celles que l'on a faites, ce sei'ait toute une affaire d'en expliquer la vraie nature.

Mais^ en tout cas, les leçons qu'ils donnent et les règles qu'ils enseignent, indépendantes, comme elles sont, de tout dogme, par cela même et par cela seul, conviennent à tout le monde, à l'école juive, au gymnase protestant, au collège catholique, ne peuvent pa» plus inquiéter les consciences à Moscou qu'à Madrid^ et forment ainsi la matière la mieux appropriée qu'il se puisse à l'éducation de la jeunesse. A cet avantage, des édutate^rs^ plus sévères en ponrrai«it joindi'e un autres qui ne teisse pas d'avoir son prix. Si les Latin» sont grossiers, souvent obscènes, indélicats en plaisanteries, c'est en latin d'abord; et puis, il est facile de les « expurger >, parce qu'en effet, dans leur littérature, la femme n'occupe qu'une petite place. Il est évidemment moins facile tf d'expurger » Bojazet ou VÉeole des femmes^ le» rom:2ffis de Prévost et ceux de Marivaux. Dans la plupart de nos littératures, tout ce qui n'est pas prédication, controverse ou histoire de parti, roule à peu près uniquement sur les passions de l'amour; et, sans nulle pruderie, il est permis de croire que d'autres sujets conviennent mieux à l'éducation de la jeunesse. Parlerai-je maintenant de leurs qualités littéraires? Dirai-je qu'ils sentent moins l'effort, et que, dans un monde plus étroit, ils se meuvent plus librement, avec plus d'aisance dans la force et plus de facilité dans la grâce? que leurs facultés se maintiennent hafaituelleme'iit dans un état d'équilibre plus stable, et que \t\xTfj œuvre» en sont mieux pondérées? que dans

une civilisation moins complexe et, en ce sens, moins artificielle, ils ont vécu plus près de la nature, d'une vie moins étendue, mais plus harmonieuse et, à ce titre, plus complète? ou bien encore, qu'ayant placé moins haut leur idéal, et pour cette raison l'ayant presque toujours atteint, ils demeurent éternellement les témoins, les modèles et les maîtres de toutes les qualités qui s'apprennent comme de tous les vices qui s'évitent? Mais quand je ne le dirais pas, ou quand on leur disputerait ces qualités une à une, l'histoire serait toujours là, l'histoire et les services rendus, qui nous obligeraient à reconnaître en eux une vertu qui ne se trouve qu'en eux.

Même chez les Grecs, en effet, on l'y chercherait vainement. C'est le secret, pour le dire en passant, de la préférence éminente que les éducateurs modernes ont toujours accordée aux Latins sur les Grecs. Pour savoir le grec aussi bien ou beaucoup mieux que nous ne savons le latin, il est possible qu'il suffit d'y donner la moitié moins de temps, en raison de sa conformité plus grande, selon le mot d'Henri Estienne, avec notre vulgaire français. Mais ce ne serait pas la même chose, et ni le profit général n'en serait aussi certain ni l'utilité pratique aussi réelle. Qui donc a dit des Grecs, et à bon droit, qu'ils n'avaient pas véritablement connu l'homme, mais seulement le Grec et le barbare ? J'oserais ajouter que, dans leurs petites cités fermées, et avec leur émulation d'enchérir les uns sur les autres, les Grecs sont de bonne heure devenus des virtuoses en

leur propre langue : — je ne veux pas dire des sophistes.

On peut tirer de là des conséquences, et celle-ci entre autres : que ces littératures étrangères ellesmêmes qu'on y veut substituer ne sont pleinement intelligibles qu'à la lumière du latin. M. Frary, repassant en esprit l'histoire de la nôtre, se demande quelque part si le c sauvageon, sans celte greffe antique, n'eât pas donné des fruits plus beaux et plus variés, plus siens à coup sur >, et il n'est pas le premier qui se soit posé cette question. Redisons donc une fois encore que la littérature du moyen âge avait depuis longtemps accompli le nombre de ses jours lorsque commença de briller l'aurore de la renaissance ^ et que l'on ne voit pas comment, sans le secours des modèles antiques, les arts et les lettres modernes eussent pu se tirer de l'ornière où ils demeuraient embouri)és. Si Boileau, dans son Art poétique, a été vraiment et cruellement injuste pour quelqu'un, ce n'est pas pour nos anciens poètes, qu'au surplus il ne connaissait pas, c'est pour Ronsard et c'est pour la pléiade. Voilà les maîtres et les guides, ceux à qui l'on peut bien refuser du génie, comme ceux dont il est bien permis d'admirer modérément les œuvres, mais à qui du moins on ne saurait refuser l'honneur, en la menant à l'école des anciens, d'avoir indiqué le but à la poésie française et, avec le but, les moyens de l'atteindre.

Ce qui est vrai de la France ne l'est pas moins de l'Italie; à peine ai-je besoin de le dire. Pour

nt UISTOIUE ET LITTÉRATCRE.

rAngleterre^ c'est sans doute assez de rappeler ce qae doivent à Tantiquité, directement ou indirec* tement, par rintermédiaire de la France et celui de ritalie, de Boccace et de Pétrarque, des Essais de Montaigne et du Plutarque d'Amyot, non seulement les prédécesseurs, les contemporains, les successeurs de Shakspeare, mais Shakspeare lui-même. Et quant à l'Allemagne, apprendrons-nous à M^^ Frary qu'eif vain ses érudits vantent les noms ignorés de Grimmelsi&amsen et d'Hoffmannswaldau, sa littérature ne date que du' jour où Lessing, Herder et Goethe ont renouvelé sur le sel germain le sens longtemps perverti de Tantique? Toutes les grandes littératures de l'Europe mederne peuvent se diviser grossièrement en deux parts : Tune, si nationftle, si particulièrement ita^ lienne ou française, anglaise du allemande, que les nationaux la peuvent seuls goûter, ou avec eux queI-> ques poètes, quelques érudits, quelques critiqua ; et l'autre, générale, qui comme telle ne se comprend, peu^^re, et certainemenH, ne s'apprécie qu'au moyen et comme mx travers de cette, culture latine dont effectivement elle procède.

Car vainement dirait-on avec M. Frary qu'il est inutile de connaître Euripide « pour goûter l'exquise harmonie des vers de Racine », ou queBoilead est as»es& r pédant sans qu'on l'accompagne d'un commentaire perpétuel tiré de Juvénal et d'Horace ». Supposé que Boileau soit en eflfét pédant, si M. Frary s'en aperçoit, c'est qu'il connaît lui-même son Horace; et, pour

€ Texquise harmonie j des wrs de Racine, ceux-là sefils en réaKté la goûtent, ne nous y trompons pas, éefd l'éducation classique a formé Toreille et l'esprit. Je le sais; a le peuple » passe aujourd'hui pour bon juge de rironie de Pascal et de la sensibilité de Racine, de l'éloquence de Bossuet et du comique de Molière, de l'esprit de Voltaire et de la noblesse de Lamartine : on le lui dit du moins, et il le croit sans doute. La preuve pourtant qu'il ne Test point, c'est que l'éloquenee du plus grand des oral^iirs n'a jamais diffiSré pour lui de celle d'un tribvm de carrefour, et qu'aux inepties qui nous f^t pleurer de désespoir, il ril d'aussi bon cœar qu'aux meilleures plaisanteries de Molière. Il applaudit aussi aux tragédies de Racine; mars où il pleure, comme il dit, toutes les larmes de son corps, cro]fez-voiis, si vous le conmûssez, que ce seit à Phèdre ou plutôt aux Deux Orphelines ?

Nous cependant, si nous distinguons, si nous mettons une différence dans la qualité de nos plaisirs, si mm$ rougissons d'avoir goûté les uns, si nous nous savons gré d'être capables des autres, nous le devons, sans le savoir peut-êlre, uniquement au bienfait de notre éducation classique, aux leçons de la Grèce et de Rome. C'est à peu près ainsi que, dans l'évanouissement lent des anciennes croyances, nous pouvons cependant continuer d'être gens de bien^ grâce à ce que ces croyances ont jadis insinué, dans le sang d'où nous venons, de moralité secrète et de vertu latente. Toat un passé vit toujomra en aous, dont nous n'avons

p&s conscience, que nous raillons même ou que nous insultons p;irfois^ mais que cependant nous ne réussissons pas à détruire en nous, et heureusement^ car c'est peut-être le meilleur de nous. Mais savoir distinguer entre ses plaisirs, vous êtes-vous demandé quelquefois ce que c'est ? Ce n'est pas seulement toute la critique, c'est tout le sentiment littéraire; il se pourrait que ce fût encore toute la culture et toute l'éducation.

Aussi longtemps donc que l'éducation n'aura pas pour objet d'anticiper inutilement sur une expérience de la vie que la vie peut seule nous donner, mais de nous préparer à profiter de cette expérience, lorsque la vie nous l'imposera, les langues anciennes, et le latin particulièrement, devront demeurer la base même de l'éducation. Car, d'une part, le temps que l'on prétend qu'elles prennent, il n'y a pas d'autre moyen de le mieux employer, puisque les éludes que Ton y voudrait substituer, celle de l'histoire ou celle des langues étrangères, ne peuvent porter leurs fruits qu'à la condition de tomber elles-mêmes dans un terrain que peut seul préparer le latin. Mais, d'autre part, et conséquemment, il importe assez peu qu'une fois entrés dans la vie réelle, nous relisions rarement ou jamais les Géorgiques ou les Verrines, puisqu'il ne s'agissait par elles que de préparer le terrain, ou de l'occuper en attendant qu'il fdt capable d'une autre culture.

C'est ce qu'oublie M. Frary, quand il triompue

comme d'une contradiction d'entendre ceux-ci qui plaident l'utilité des études latines, — pour la connaissance pratique du français, par exemple, — et ceux-là qui fondent la noblesse de ces études sur leur inutilité même. Il n'y a pas contradiction ici; et il est vrai que ces éludes sont utiles, et il est également vrai qu'elles sont inutiles. Elles sont inutiles, en ce sens qu'elles ne sauraient mener personne à la fortune, mais elles sont utiles en ce sens qu'elles assouplissent, qu'elles élargissent, qu'elles élèvent l'esprit ; ou encore si l'on aime mieux, elles ne sont inutiles qu'autant que l'éducation est conçue comme l'apprentissage de la vie pratique, et le collège comme l'antichambre du comptoir ou de l'usine. Et c'est bien une manière de les concevoir, je ne dis pas le contraire, mais je demande alors ce qu'est devenu cet <c enseignement secondaire élevé » que l'on nous promettait? cet enseignement « plus conforme aux besoins d'une société nouvelle », mais cependant « toujours littéraire » ? tout ce que l'on prétendait enfin conserver, et que l'on se trouve avoir sacrifié du même coup que Ton sacrifiait le latin; — si peut-être on ne s'en prend au latin justement pour atteindre et renverser sous son nom quelque chose d'autre que lui-même et de plus important.

Quelles sont, en effet, ces nécessités si pressantes, au nom desquelles on demande à bref délai le bouleversement du système de notre enseignem*ent secondaire ? J'entends bien que l'on me parle d'évolution

économique y d'intérêt social^ de professions productives et de professions improductives, quoi encore? mais qu'y a»i-U sous ces graads mots, et de quelle péaiUé sont-ils, non pas tant reipression peuV^tKe ^ue le déguisement iooffensif ou la parure décenle ? Tout est dans tout, sans doute, et la question de l'éducation touche à Mon d'autres. Un illustre saisant n'a-t-il pas établi que la fraudeur politique et la prospérité commerciale de TAngleterre dépendaient étroitement du nombre de vieilles filles que la cherté du mariage y entretient dans le célibat? On peut donc bien prétendre que, si le budget de la France, depuis quelques années, se solde en déficit, la faute en f st aux programmes de l'enseignoment secondaire} qn peut imputera Virgile les maux de la crise agriof^e ou à Thucydide la décadence de la marine marchand ; on peut accuser le baccalauréat de préparei^ ^^ns d'administrateurs pour les droits réunis que 4e recrues pour le socialisme. C'est seulement un argument dont il ne faut pas abuser. Sans une société moderne, organisme complexe, formé de tant de pièces, jointes entre elles par des ressorts si nombreux et si délicats, rien n'est plus arbitraire que de vouloir assigner un effet déterminé à une cause déterminée, parce qu'au fond il n'en est pas un qui ne soit le produit, ou la rencontre, si je puis ainsi dire, d'une infinité de causes.

En veut-on voir un exemple ? Si le latin, dit M. Frary, n'était pas l'unique base de notre enseignement secoa*

daire,ilyauraitinoinsde bacheliers, et, s'il y avait mom* de bacheliers, il y aurait moins de fonctionoaii^es d'une part, et moins de déclassés de l'autre. Je n'en sais rien du tout, ni moi, ni H. Fi^ry, si pers^fitte. Quel que mi le programme des examens qu'il omrfierme à TÉtat de placer à l'entrée des carrières publiques, il y auialoujours en France plus de concarreBfts que de places ; mais, dans l'examen du baccalauréat, si l'on subst^oe le bas-breton ou le madécasse au latin, pourquoi veut-on que le nombre des bachelieirs ^ soit diminué? M. Frary, dans son Irvre, comiBet perpétuellement le sophisme que l'école appelle caum pro nm causa; et, comme aucun de ses mérites réels n'a contribué davantage à faire le succès de sa Question du latin, il n'était pas superflu de noter que c'en est le principal défaut. Après cela, c'est aussi bien ce qui nous dispense d'insister davantage. De tous les raisonnements par où H. Frary s'efforce de lier à la snp* pression du latin nombre de coâséquenees qui n'ont que des rapports extrêmement éloignés avec elle, il wHen est heureusement pas un qui ne pèche gravement en quelque endroit. L'incorrection de ses déductions en tempère à tout coup la hardiesse.

Au fond et en réalité, ce que l'on attaque dans l'en* seignement secondaire classique, — je veux bien le dire à M. Frary, — ce qu'il y attaque lui-même, sans le vouloir ou sans le voir, ce n'^st ni ceci, ni cela, mai^ essentiellement ce que cet enseignement, tel qu'il eat, a, dans sa nature et dans sa canstitutioAi4e

nécessairement aristocratique. C'est une supériorité que de savoir le latin ou de l'avoir appris, si peu d'ailleurs que l'on en retienne, une supériorité certaine, pour toutes les raisons que nous avons dites, et supériorité d'autant plus importune qu'elle se fait sentir sans qu'on le veuille. On peut relèvera ce sujet, dans le livre de M. Frary, quelques phrases tristement instructives : « Il est temps de précipiter les inutiles du sommet où la Révolution française les a laissés, mais où l'évolution économique duxix* siècle doit enfin les atteindre... A-t-on le droit d'employer l'argent des contribuables laborieux à faire des parasites et des déclassés?... N'est-ce pas une injustice envers le commerce et l'industrie que d'écrémer la jeunesse au profit du barreau et de la bureaucratie?... Nous avons, par nos lois comme par nos mœurs, maintenu la fausse hiérarchie de l'ancien régime... Il est temps de remettre les gens à leur place, de glorifier le travail fécond, d'apprendre à la jeunesse que l'aristocratie des arts libéraux n'est plus de notre siècle. »

Voilà les vrais griefs de la démocratie contre l'éducation classique ; et si, par hypothèse, au lieu du latin, c'était le tamoul ou le tartare mandchou qui en formât la base, vous voyez sans difficulté qu'il n'y aurait pas à changer un seul mot dans une seule de ces phrases. Mais il est vrai que le latin ne peut qu'entretenir, nous avons dit pourquoi, l'enseignement secondaire dans ses habitudes aristocratiques, et c'est aussi pourquoi l'on s'attaque au latin d'abord. De

telle sorte que si M. Frary dépense tant d'ardeur et même d'éloquence à démontrer la « stérilité » des études latines, c'est qu'il a lui-même conscience autant que personne de leur « fécondité ». C'est parce qu'il sait parfaitement qu'il y va de tout autre chose que « de casser laborieusement des noix vides», ou de « tourner la meule pour ne produire que du son >, qu'il s'évertue en mille manières à prouver la justesse de ces comparaisons. Et pour tout dire d'un mot, il aurait fait moins d'efforts contre la « routine » s'il ne s'avouait intérieurement tout ce que la routine a de titres et d'autorité légitime sous le nom de <K tradition ».

Nous touchons ici le fond de la question, en même temps que l'une des principales différences, la principale peut-être, de l'esprit aristocratique, et du démocratique. L'esprit d'aristocratie tend effectivement à continuer, perpétuer, consacrer d'âge en âge les inégalités naturelles ou acquises, souvent importunes, odieuses même parfois aux individus, presque toujours utiles à la conservation et au bien de la famille, de la nation, de la race, de l'espèce. Mais, réciproquement, l'esprit démocratique, de son côté, semble tendre à replacer chaque génération qui vient à la lumière dans un état chimérique d'égalité native où les intérêts supérieurs de l'espèce, de la race, de la nation et de la famille s'effacent ou s'anéantissent devant le droit de l'individu. Autant donc il importe à l'esprit aristocratique d'entretenir le respect des

traditions, et, tu besoin, de les créer poar les imposer au respect, autant il importe su démocrstique de les renverser à mesure, et avant qu'elles aient le temps de se consolider. Ce qmi parait injuste à la démocratie, ce n>st pas qu'il y ait des millioonaires, — elle s'en accommode aussi bien que raristocratie, — c'est qu'il y ait (tes fils éè millionnaires et qu'ils aient sur les autres, dès en entrant dans la vie, la supériorité de leurs millions. Ce qui parait injuste à la démocratie, ce n'est pas qu'il y ait des distinctio&s entre les hommes, — tournez platôt vos yeux ducôtéde l'Amérique, —c'est que ces distinctions s'héritent, et ainsi constituent un avantage à celui qui les trouve dans son berceau. Ce qui parait injuste «afin à la démocratie, ce n'est pas qu'il y ait des hommes cultivés, e'est qu'une Certaine culture en fasse les successeurs d'un long passé, et que, grâce à eux, ce passé continue de vivre dans le présent. L'idéal actuel de nos démocraties serait que ni le nom, ni la fortune, ni l'éducation, ni la culture, ni quoi que ce soit enfin ne se transmit d*un bomaie à un autre homme, du père à son fils, des ancêtres à leurs neveux, d'un maître à ses élèves, et qu'ainsi chaque génération qui entre dans la vie eût sa destinée tout entière à refaire. On en veut aux traditions de ce qu'elles sont les traditions, comme à l'antiquité d'être l'antiquité, parce que te temps, qui fait l'antiquité comme les traditions, est presque la seule chose dont la démocratie soit bien obligée de s'avouer qu'elle ne dispose pas.

LA QUESTION BV LATui. 35i

Dieu s;arâe la durée et nous laisse l'espace, Noas pouvons sur la terre avoir toute la place...

Mais nout ne prendrons pas demain à rÉtemel ;

ei eneore moins lui reprendcons-uous hier.

On oublie seulement, dans cette guerre aux tradi- )Ians, que Thumanité, selon le beau mot du philosophe, se compose en réalité de plus de morts que de vivants ; que la solidarité des générations à travers les âges de l'histoire est le lien même des sociétés^ si yeutrètre elle n'en est la cause; et que la civilisation ne diffère de labarbarie par rien tant que par Fétendue^ la nature, et l'antiquité des traditions qu elle représente et qu'elle continue. Oui, sans doute, il est vrai, la culture et l'éducation ne peuvent avoir d'autre objet que d'entretenir le respect, l'amour méme^ si l'on veuty et l'amour aveugle de ces traditions; mais il faut faire bien attention qu'en dehors de ces traditions ou de ces préjugés,s'il peut encore se former des compagnies d'assurances ou des syndicats d'intérêts, il n'y a plus, il n'y a pas, il n'y a jamais eu de société. Car les sociétés n'existent qu'autant que les hommes mettent en commun quelque chose de plus que leurs besoins physiologiques, dont les besoins industriels ou commerciaux ne sont au total que le prolongement; et ce quelque chose de plus, de quelque nom que l'on le nomme, — religion, idéal, patrie, gloire, honneur, plaisir même, — c'est tout ce qui s'enveloppe sous le nom de traditions. CTest autour d'une tradition

que se sont groupés et formés les hommes en corps de nations; ce sont leurs traditions qui empêchent léb peuples^ à chaque moment de leur vie collective, de se désagréger pour se disperser en poussière; c'est le prix qu'ils attachent à leurs traditions qui est pour eux le seul gage d'avenir et leur unique promesse de durée. Bien loin donc d'en affaiblir la force ou le prestige, entretenons-en plutôt le culte, et, s'il le faut, jusqu'aux préjugés. Tous les maux, en effet, sont moindres pour un peuple que la perte de ses traditions. Et, quant aux individus, c'est vraiment alors que l'existence ne vaudrait pas la peine d'être vécue, si elle était enfermée tout entière entre l'instant de la mort et celui de la naissance, n'ayant de raison d'être, d'objet, et de fin qu'elle même.

Ces considérations, qu'il serait trop facile de développer à l'infini, ne paraîtront, je l'espère, déplacées ni oiseuses à aucun des lecteurs du livre de M. Frary. En effet, c'est son sujet même, et peu importe qu'il ait essayé de poser autrement la question ; c'est ainsi qu'elle doit être posée, parce que c'est ainsi qu'en réalité elle se pose d'elle-même. Il s'agit de savoir si la meilleure préparation de l'avenir est l'ignorance ou le mépris du passé; voilà tout le problème de l'éducation, et voilà la Question du latin. Après avoir détruit en France toutes les autres aristocraties, croîton qu'il soit urgent de détruire à son tour celle de l'intelligence? On le peut; çlle n'a rien en soi de plus respectable que les autres, ou de plus légitime; et h

l'homme d'État qui voudra s'illustrer dans celte glorieuse entreprise^ Je livre de M. Frary en offre d'assez bons moyens. Il n'y a pas de doute qu'à défaut de tous ceux que Ton s'en est promis, celui-ci soit le premier effet du bouleversement de l'enseignement classique et de la suppression du latin.

Mais si l'on pense, au contraire, que les démocraties, dans le siècle où nous sommes, tendent assez d'elles-mêmes, et sans qu'on les y aide, à établir sur terre le règne de la médiocrité ; que la destruction de toutes les autres est justement une raison de favoriser d'autant la seule aristocratie qui nous reste; et qu'une éducation fondée tout entière sur le culte des traditions en est le meilleur et le plus sûr moyen, on se gardera de commettre la prodigieuse maladresse que réclament d'imprudents novateurs. Et la démocratie nous en remerciera un jour, parce que l'homme, ni surtout les sociétés ne vivent uniquement de produits manufacturés, parce qu'une civilisation purement industrielle et scientifique ne serait en réalité qu'une barbarie plus affreuse que l'ancienne, et parce qu'enfin nous lui aurons conservé tout ce qui fera, dans l'avenir comme dans le passé, le seul prix de la vie. — Tout cela, dira-t-on peut-être, dans la question du latin?— Oui bien, puisque M. Frary l'y a mis, et que nous ne pouvions utilement lui répondre qu'en le suivant lui-même sur le terrain où il s'était placé.

15 décembre 1885.

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