LES TRAVAUX DE M. DE BROGLIE
dire la nouveauté, Tintérét, l'importance de Tune et l'autre publication. Nos historiens, cependant, comme si les Allemands n'écrivaient que pour rAUemagne, n'en persistaient pas moins à toujours jurer sur la parole deSismondi, d'Henri Martin, de Michelet. La grande erreur de Louis XV, ou plutôt son crime irrémissible, était toujours pour eux d'avoir repoussé la main loyale que lui tendait Frédéric; et, pour qualifier l'aveuglement ou la trahison même de ceux qui l'avaient jeté dans l'alliance autrichienne, les mois manquaient à notre indignation. Le vainqueur de Rosbach, mais l'ami de Voltaire et le protecteur de d'Alembert, continuait donc de faire ainsi des dupes parmi nous, quatre-vingts ans après sa mort. Les inoubliables leçons de l'année 1870 n'avaient pas eu cette vertu de nous ouvrir les yeux sur le passé. Et le duc de Broglie lui-même, dans le Secret du roi^ touchant incidemment aux causes de la guerre de sept ans, parlait encore du fameux billet de Mafie-Thérèse à madame de Pompadour, et n'osait qu'à peine plaider les circonstances atténuantes pour les inspirateurs de l'alliance autrichienne. On eût dit d'une légende qu'il fallait pieusement respecter, de peur d'être accusé de vouloir réhabiliter Louis XV, et, — qui sait? — peut-être l'ancien régime av6c lui.
Si le livre de M. d'Arneth, et peut-être surtout celui fie M. Droysen contenaient assez de quoi nous éclairer, et ramener l'opinioa vulgaire aune plus saine intelligence des faits, ce fut bien autre chose quand
(parurent les premiers volumes de la Correspondance politique de Frédéric le Grand. En effet, c'était ici Frédéric en personne qui revenait corriger une histoire dont ses écrits publics avaient jusqu'alors été la principale source. Mais nos historiens attendirent encore : ils n'avaient pas asse3 de documents. On sait d'ailleurs que, selon les principes de la nouvelle école, la vérité n'est jamais dans un livre imprimé, mais toujours dans un document inédit; — et il est évident qu'un document inédit cesse de l'être aussitôt qu'on l'a publié...
Nous en aurions long à dire sur ce point, si précisément la négligence ou l'incurie de ces fanatiques du document, leur heureuse paresse et leur louable incapacité n'avaient permis au duc de Broglie d'in* tervenir et de s'emparer, avant que personne l'eût gâté, d'un sujet que personne, et pour bien des raisons, n'eût sans doute pu traiter comme lui. Car, il faut bien le savoir, et ne pas nous lasser de leTépéter,nous manquons si peu de documents qu'au contraire, en quelque matière que ce soit, d'histoire politique ou d'histoire littéraire, nous en avons trop aujourd'hui qui nous sollicitent, et font ainsi dériver notre attention du principal vers l'accessoire, de l'essentiel vers l'inutile, du capital vers l'insignifiant. L'usage que M. de Broglie a su faire de ses documents dans ces quatre volumes n'en est pas ce qu'ils ont de moins remarquable ni ce qu'il importe le moins d'en signaler tout d'abord.