‹ Histoire et littérature, Volume 3Chapitre 6 sur 27 · LES TRAVAUX DE M. DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LES TRAVAUX DE M. DE BROGLIE

On aime assez aujourd'hui les comparaisons qui tendraient à Caire de l'histoire une science naturelle, et nous n'y verrions pas, nous non plus, un grand mal si seulement on savait les choisir. De même donc qu'une seule expérience, pourvu qu'elle soit bien faite et que l'on en ait savamment écarté toutes les causes d'erreur, suffit en physique ou en physiologie; de même en histoire, nous n'avons pas besoin de tant de documents, et tout le problème est de savoir discerner, entre des milliers de pièces, la pièce unique ou les deux ou trois pièces qui lèvent les doutes, résolvent les difficultés, et fmalement tranchent les questions. Yeul-on suivre la comparaison? De même donc encore que la découverte scientifique, malgré les prétendus exemples que l'on en donne quelquefois, ne dépend pas du hasard de l'expérience, et de même qu'il n'y a d'expériences dignes de ce nom que celles que l'on institue pour y chercher la confirmation ou la démonstration d'une idée préconçue ; tout de même en histoire, les plus précieux documents n'ont d'intérêt et par conséquent d'importance que celle qu'ils tirent de la justesse et de rétendue de l'idée générale qu'ils servent à établir, appuyer, et consolider.

Ceux qui voudront voir comment la justesse de l'idée générale détermine le choix même des documents et en règle la distribution, pourront se reporter du livre de M. de Broglie aux documents, et d'abord aux livres dont il s'est servi : celui de M. d'Arneth, celui do M. Droysen, la Correspondance polUique de Frédéric,

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Içs Mémoires du duc de Luynes, ceux de Barbier, ceux de d'Argenson. Mais ils le verront mieux encore, pourvu qu'ils aient seulement quelque sens de Thistoire, s'ils consid('îrent comment, en toute occasion, les renseignements inédits dont ces quatre volumes abondent viennent d'eux-mômes s'y mettre en place, de telle sorte qu'ils paraissent faits pour que le duc de Broglie s'en servît un jour, et non pas le duc de Broglie pour avoir besoin d'eux, si par hasard ils lui eussent manqué.

Parmi ces documents, imprimés ou inédits, à côté de ceux dont M. de Broglie a fait usage, dans la mesure heureuse et savante que nous venons d'indiquer, il faut encore lui compter ceux dont il a eu Thabileté, le tact, et le bon goût de ne pas se servir. En effet, dans un récit où les principaux acteurs sont un Frédéric et un Louis XV, et en débrouillant des intrigues de cour et d'alcôve où se trouvent mêlés des Voltaire, des Richelieu, des Châteauroux, rien n'était si difficile que de ne faire que sa juste part à l'anecdote galante et au scandale inédit. C'est malheureusement une habitude prise, nous l'avons constaté plus d'une fois, et une fâcheuse habitude, aussitôt qu'il s'agit du xviii*' siècle, de donner pour ainsi dire le pas à l'historiette sur l'histoire. Et, si j'ignore ce que le duc de Broglie a pu trouver en ce genre aux archivés des affaires étrangères ou au Record Office, tout le monde sait qu'il n'eût eu qu'à puiser à mains p^eines dans les Mémoires ou pamphlets du temps :

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les Mémoires de Richeliea^par exemple, once fameux Chansonnier Maurepas. Mais il n'a cru devoir le faire qu*avec une extrême modération, et pour autant seulement qu'il était impossible ici de les négliger, puisqu'enfm la fortune a voulu que madame de GhV teauroux fût un moment maîtresse des destinées de la France, c Ces recueils de chansons que Ton réimprime aujourd'hui sont des documents dont on doit se servir avec une grande réserve, car ils sont aussi dépourvus (ce qui n'est pas peu dire) de valeur historique que de décence et de mérite poétique. )> De combien de mémoires et de correspondances vantés, de combien de journaux et de recueils de c nouvelles à la main > conviendrait-il d'en dire autant ? U n'est pas de calomnies, plates ou odieuses, qu'avec de pareils garants on ne puisse introduire dans l'histoire. Et, quand une fois elles y sont, la malignité naturelle du lecteur y trouve trop bien son compte pour qu'elles n'y restent pas.

Quelques-uns croient donner ainsi ce qu*ils appellent de l'animation ou de la vie au récit, mais ce n'est qu'une animation factice, une vaine apparence de vie , et les vrais mobiles des actes sont plus loin et plus profondément cachés. C'est ce que M.de Broglie a si clairement démontré pour madame de Chàteauroux. Oui, sans doute, les destinées de la France furent un moment entre ses mains, et c'était Louis XV qui les y avait remises; mais il y avait tout un parti derrière madame de Ch&teauroux, et, dans ce parti, Richeliai,

Noailles, Frédéric même, c'est-à-dire des projets, des desseias, des ambitions, toute une politique, bien autre chose enûn que ce que les chansonniers et les pamphlétaires du temps y ont cru voir. On cite souvent, et il le mérite, parce qu'il est joli, le mot de la duchesse de Bourgogne, que, sous les rois, ce sont les femmes qui gouvernent. N'est-ce pas toutefois à la condition de ne pas oublier que ces femmes, — une Montespan, une de Prie, une Châteauroux, une Pompadour, une Du Barry, — sont elles-mêmes gouvernées par des hommes, et qu'elles n'ont qu'à ce titre leurs entrées dans l'histoire? Madame de Châteauroux, dans l'histoire de la guerre de la succession d'Autriche, c'est Noailles et Tencin, comme madame de Pompadour, dans l'histoire de la guerre de Sept ans, c'est Bernis et Choiseul. Elles jouent le rôle sur la scène, et on les siflle ou on les applaudit; mais ce rôle est appris ; et sans compter le souffleur qui les suit de l'oreille et des yeux, il y a l'auteur, dans la coulisse, qui le leur a dicté.

Ce qui donne vraiment la vie à l'histoire, c'est la connaissance des mobiles derniers qui font agir les hommes, et voilà peut-être la principale utilité des documents, si même ce n'en est pas la seule. Je ne craindrai pas de dire qu'à ce point de vue le livre de M. de Broglie est lui-même un document sans prix. « Savez-vous Tbistoire des Montmorency, madame la maréchale? » demandait un jour Louis XV à la maréchale de Luxembourg, et la maréchale de lui répondre.

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