LES TRAVAUX DE M. DE BROGLIK
avec encore plus de fierté que d'esprit: «Sire, je sais l'histoire de France. > C'est ainsi que, pour le duc de Broglie, toute une partie de l'histoire du xviii* siè cle se confond avec l'histoire même de sa famille. Et c'est ainsi qu'en un pareil sujet, à tout ce qu'il en pouvait apprendre, comme tout le mon de, dans les archives et dans les bibliothèques, s'est ajouté naturellement ce qu'il en connaissait d'avance, comme personne, par intuition et comme par droit d'hérédité. Qu'il accuse ou qu'il excuse, qu'il blâme ou qu'il approuve, qu'il condamne ou qu'il justifie, mais surtout quand il explique, on le sent partout dans son monde, ou plutôt dans son élément. La vérité des portraits qu'il trace n'a pas besoin de confirmatipn, elle se déclare d'elle-même j je reconnais Belle-Isle et je reconnais le maréchal de Broglie; c'est bien ainsi que devait être Noailles et c'est bien ainsi que devait être Maurice; voilà la reine de France, l'honnête, pieuse et effacée Marie Leczinska, et voilà la reine de Hongrie, la jeune, la belle, l'orgueilleuse Marie-Thérèse, pour qui tout un peuple s'est levé dans un élan d'enthousiasme et d'amour.
Il n'y a guère qu'un roué, comme Richelieu, ou un cynique couronné, tel que fut Frédéric, dont on puisse rouver que peut-être le duc de Broglie n'a pas atteint le fond. Est-ce une illusion, dont le théâtre et le roman seraient en partie responsables ? mais on voudrait, ce sen^ble, au personnage de Richelieu, dans le rôle équivoque où M. de Broglie nous le montre, quelques
8i HISTOIRE ET LITTÉRATURE.
louches de plus d'un héros de Crébilloa fils ou de l'auteur des Liaisons dangereuses y et, pour tout dire, une corrui/i/on de moins bonne compagnie. Mais, qnant à Frédéric, je crains bien que ce cynique mépris de l'humanité, dont il fait étalage à plaisir, ne soit pas chez lui de ces traits simples et irréductibles, au delà desquels il n'y a rien à chercher. Le Frédéric de M. de Broglie a quelque chose de trop intellectuel, si je puis ainsi dire, ou de tropspiritualisé; et un peu de physiologie, peut-être, n'eût pas été superflu pour l'achever de peindre.
Si vivante que soit, dans le livre de H. de Broglie, la vérité des portraits, je ne sais si la perspicacité de Thistorien poliiique ne s'y montre pas encore supérieure au coup d'oeil du peintre. Justement en raison du nombre, de la diversité, de la nature particulière aussi des documents diplomatiques, rien n'est si difficile, si délicat, si hasardeux surtout que de démêler l'échcveau d'une intrigue politique de quelque importance et de quelque durée. Ou plutôt, en pareille occurrence, les documents parfois servent si peu, qu'ils égarent non seulement les historiens novices, mais ceux même qui, vieillis dans l'étude de l'histoire, ont négligé d'étudier particulièrement les finesses, les subtilités, je puis bien dire les roueries de la langue et du style diplomatiques. Ici encore, ses traditions de race et sa prt pre expérience des affaires avaient comme prédestiné l'auteur de ce livre à traiter son sujet. Aussi est-ce un plaisir de l'espèce la plus rare, —