‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 10 sur 302 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

bourg; ils s'ofTraient de flanc à nos sabres; je fis pointer : un bon nombre périt, et le reste alla se heurter contre les canons et les caissons dont notre charge venait de précipiter la fuite.

Mais le retranchement qui traversait le faubourg avait arrêté la retraite de cette artillerie; les canons, les caissons accrochés , entassés péle-méle contre cet obstacle, formaient une masse confuse et sans mouvement : ils obstruaient complètement le passage. Les lanciers ennemis, poussés, culbutés sur cet encombrement^ perdirent la tête; il y eut là une scène de désespoir et d'effroi difficile à décrire. Les uns abandonnaient leurs armes et, tendant les mains, demandaient grâce; d'autres se retournaient et se défendaient en désespérés. Ceux que je remarquai parmi les nôtres furent • le lieutenant Vassal, de Nantes; Tadjudant-major Montigny, Puyraveau, Érambert, de la Charente-Inférieure ; Dudresnay, du Finistère; Savina,dela Mayenne; Bouhaut, des Deux- Sèvres ; d' Arîspe, des Basses- Pyrénées ; Legouaster, des Côles-du-Nord; Omasipp, de la Dordogne; Richard et Verdier, de Lot-et-Garonne; Pointis et Pauly, de TAiiége; Bunel, du Morbihan; Daguères de Tardetz. D'autres noms échappent à mon souvenir, mais non celui de leur chef d'escadron comte d'Andlau. Il y eut un moment où son cheval, presqu 'abattu, le livrait aux coups de plusieurs Russes; un Garde, de Lot-et-Garonne, le jeune Casabonne, para les coups qu'on lui portait. Ce fut là qu'une balle de pistolet renversa le lieutenant Sapinaud aux prises avec un officier Russe. L'un de ceux dont l'audace me frappa

le plus, fut un jeune Vendéen, le lieutenant Dulandreau. C'était l'un de nos plus beaux hommes de guerre ; il avait arraché une lance à l'ennemi, et, au milieu de ces désespérés, il hâtait et ensanglantait leur déroute.

En moins de dix minutes tous ceux de ces Russes qui ne s'étaient pas jetés à terre pour fuir, avaient succombé. Nous avions atteint, au travers de la foule de ses chevaux abandonnés, l'artillerie ennemie. Elle s'efforçait encore de nous échapper; je fis couper les traits, abattre les chevaux, et tuer les çanonniers sur leurs pièces. Ce fut encore là que Bousmann, ce brigadier déjà cité, mettant pied à terre, se jeta au milieu de cet encombrement ; il parvint à en gagner la tête. L'un des canons russes, que les artilleurs avaient dégagé , dépassait le retranchement ; Bousmann l'atteignit, tua l'un des conducteurs, et, s'élançant à la tête des chevaux, les arrêta. Mais, en dépit de ses efforts , les autres çanonniers frappant l'attelage , le firent passer sur le corps du malheureux brigadier, qui se laissa écraser plutôt que de lâcher prise. Il nous revint en soutenant de ses mains ses entrailles, qu'on réussit dans la soirée à remettre en place. On le jugeait perdu , mais il se rétablit si promptement, que, deux mois après, on fut forcé de le punir, à la suite d'une trop joyeuse journée de garnison qui lui avait fait oublier lappel.

Jusque-là tout allait au mieux. Toute la cavalerie ennemie était démontée, beaucoup de ses hommes, abattus; onze canons et tous leurs caissons, pris. Dans Reims la frayeur était si complète , qu'il y eut des

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Russes que leur déroute emporta par delà cette ville et le Rhin même, jusque sous les murs d'Erfurt. Le général d'Alton, commandant de cette place, saisit plusieurs^ de ces débandés ; ils avaient fui aussi loin sans tourner la tête, croyant tout perdu! D'Alton m'a souvent raconté ce fait , et que, bloqué depuis trois mois , c'était par eux qu'il avait enfin appris de nos nouvelles.

Maîtres du faubourg, il n'y avait plus qu'à s'y ouvrir un passage, à profiter de la frayeur de l'ennemi, à pousser notre chance, et reprendre Reims. Mais, depuis quelques moments, j'entendais des feux derrière moi, et passer sur nos têtes des volées de balles. Malgré leur direction, je crus tout plutôt que la vérité. Ces premières décharges portaient haut : aucun des miens d'abord n'en fut frappé. Je me figurai que c'étaient des balles françaises, et qu'on s'emparait derrière nous de l'arrière-garde ennemie : elle était attaquée en tête par Marmont et par l'Empereur sur la route de Fismes; la position où j'étais parvenu interceptait son retour dans Reims; nous avions laissé sur son flanc plus de deux mille sabres ; nous savions qu'il leur suffisait d'un élan pour arrêter la retraite de cette infanterie, coupée de la ville, mutilée de son artillerie, de sa cavalerie, et pour Ijui faire mettre bas les armes.

Mais au contraire, pendant que, tout entiers à notre combat, nous poussions notre avantage, les bataillons russes rentrèrent derrière nous dans le faubourg, sans en être empêchés, j'ignore pourquoi. Vainement le second de mes escadrons s'était avancé de lui-

même; trop faible, il avait été repoussé par l'infanterie Russe , et forcé de rentrer en ligne.

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