‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 107 sur 302 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

brûler ce qu'il venait d'écrire. Alors rémolion dont son maître était tourmenté sembla s'accroître. Sa marche, au travers de sa chambre, lui parut plus vive et plus rapide. Parfois, et tout à coup, elle était suspendue comme par une méditation plus intense. Enfin il l'entendit se rapprocher et s'arrêter près de sa commode.

C était sur ce meuble que son nécessaire était placé. L'habitude était de laisser là , au fond d'un verre , du sucre à demi fondu, prêt à recevoir l'eau qu'il lui arrivait souvent d'y verser. Cette fois ce détail avait été Oublié. Hubert se rappela cette négligence; il se relevait pour la réparer, lorsqu'il entendit et même entrevit Napoléon ouvrir ce nécessaire, en retirer un sachet noir, que chaque soir il y déposait, et qu'çn guerre, depuis sa campagne de Madrid, chaque matin il suspendait à son cou sous ses vêtements. Au bruit qui suivit , le valet de chambre comprit qu'il en jetait le contenu dans un verre où il versa de l'eau qu'il remua et but précipitamment. Après quoi il y eut un moment d'immobilité, puis quelques pas suivis d'un plus long silence : l'Empereur alors s'était recouché.

Hubert, incertain, pressentait quelque malheur; mais, n'osant intervenir, il resta près d'une demiheure immobile , plein d'anxiété, l'oreille au guet, tandis que Napoléon, étonné de vivre encore, attendait inipatiemment l'effet du poison qu'il venait de prendre. Il commençait sans doute à en soupçonner Imefficacité à de douloureux mais faibles symptômes. . On ne sait s'il eut alors recours à un autre moyen

pareil; mais il est sûr qu*un cachet (i), qiie^ dans les premiers jours de 1 8 1 2 , il avait destiné à renfermer le plus actif de tous les poisons, fut, ainsi que le sachet, trouvé, près de là, vide et ouvert! Tous aujourd'hui disent encore, et quelques-uns même de ces témoins ont écrit que sans doute le temps avait ou Irop endurci ou fait évaporer ces poisons, et celle opinion , l'incomplet effet qu'ils produisirent la confirme.

Enfm, n'ayant plus d'autre arme assez sûre contre lui-même , fatigué de souffrir sans finir, et sentant jusqu'à cette dernière ressource de son désespokr lui échapper, il demanda Yvan, son chirurgien particulier et le plus ancien de ses serviteurs. Yvan venu j après quelques mots prononcés par Napoléon avec effort, au milieu de plusieurs angoisses, une vive contestation s'éleva. Hubert entendit des exclamalions, des refus, d'amers reproches, où la voix du chirurgien dominait. Yvan rappelait l'Empereur à ce qu'il disait être son courage ; il se refusait à devenir son complice, lui reprochant de le compromettre : qu'il allait le faire passer pour un empoisonneur, stipendié par les ennemis de TEmpire et de sa Personne !

(1} M. de Turenne le lui avait fait faire par son ordre en 181 a. C'est pourquoi, n)*at-il dit lui-même, il fut frappe de revoir ce cachet ouvert et vide , près de TEmpereur, quand il vint le secourir. Tous croyent que le sachet renfermait une forte dose d'opium, et le cachet, un poison plus subtil, de la composition de Cabanis, et dont l'attouchement sur la langue devait, disaiton, tuer inslaniancment.

Page 1