‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 108 sur 302 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il remporta ! il le força d'alténuer, par de chaudes boissons, ses vaines* douleurs; d*aider la nature à rejeter le venin qui le tourmentait; et l'Empereur, vaincu dans son dernier refuge, se laissa arracher à des souffrances dès lors sans but, et dont il était forcé de reconnaître Tinutilité.

Déjà d'ailleurs, et de toutes façons, le dénoûment qu'il avait choisi était devenu impossible» L'effroi, les cris, les mouvements précipités des valets de chambre, qui, dans les longs corridors du palais, s'étaient appelés, avaient répandu l'alarme : MM. de Turenne , de Vicence et le Grand Maréchal, avertis, étaient accourus! Le premier soutenait le front de Napoléon , que fatiguaient des crises fortes et successives. Dans leur intervalle, notre malheureux Empereur tantôt recommandait au Duc de Vicence quelques dernières dispositions, et tantôt se plaignait « de ce que tout, jusqu'à la mort, l'eût « trahi ! et d'être condamné à vivre encore ! »

Quant à Caulaincourt, si dévoué mais si peu écouté,. et d'un caractère si franc et si ferme , il détournait la léte et prononçait des mots pleins d'irritation. Bientôt Maret fut introduit. D'autres officiers se pressaient aux portes, interrogeant les sanglots qui s'échappaient de l'antichambre. Cette inquiète agitation se calmait enfin, lorsqu'ils virent Yvan sortir pâle, traverser leur groupe interdit, descendre précipitamment, et les cheveux en désordre, la tête nue, s'élancer sur un cheval attaché aux grilles, et s'éloigner éperdument. Lui-même m'a dit qu'après avoir mis la vie de son maître hors de danger, il n'avait plus voulu • en être

responsable. Il craignit qu*un odieux soupçon ne pesât sur luiy et perdit la tête. Son motif l'excuse. Plusieurs abandons^ moins excusables, avaient précédé; d'autres suivirent. Il y eut aussi des dévouements généreux, chacun, dans ces moments extrêmes, montrant la plus belle ou la plus triste des nudités , celle du cœur ! Et ici les moindres ne furent pas les moins fidèles.

Le secret sur cette vaine tentative de Napoléon pour échapper à sa destinée et à la nécessité de signer définitivement la chute de sa Dynastie^ fut convenu ; FEmpereur lui-même, par quelques mots, le recommanda. Ce secret fut longtemps bien gardé , tant la circonspection et la discrétion régnaient dans cet intérieur sévère. Le respect pour le malheur s'y joignit. Ce silence pouvait être un dernier devoir envers une si grande infortune. On craignit aussi, d'abord , que cet acte de désespoir ne parût une abdication de plus; on était d'ailleurs incertain sur le jugement que l'histoire en porterait. Cependant, après la mort de Napoléon , son secrétaire le plus intime ayant divulgué ce fait dans son livre intitulé Manuscrit de i8r4j j'ai cru, dès lors, devoir en donner les détails inconnus encore.

 une crise si violente , un long assoupissement , suivi d'une sueur abondante et d'un profond abattement, avait succédé. Vers dix heures du matin, Macdonald se présenta; il fut admis. L'Empereur, m'a-t-il dit , était assis près de sa cheminée , la tête penchée, et appuyée sur ses deux mains qui couvraient entièrement sa figure. Il demeura ainsi

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