CHAPITRE VI
une demi-heure, immobile, étranger à tout ce qui se passait autour de lui, soit qu'il ne fût point encore résigné à vivre, soit épuisement. Le maréchal, étonné, se crut oublié , ou que l'Empereur ignorait sa présence. Caulaincourt enfin l'ayant nommé , Napoléon souleva lentement et péniblement sa tête. Sa figure livide était entièrement décomposée. Elle émut Macdonald, qui en ignorait la cause ; il se récria de saisissement. L'Empereur convint : « Qu'en effet il avait (( souffert, mais qu'il était mieux. » Puis, continuant avec effort, « il le remercia de ses soins pour ses der- « niers intérêts, regrettant d'avoir reconnu si tard sa «. loyauté, son attachement, et qu'il ne lui restât « plus que des paroles pour lui témoigner sa recon- (( naissance! » Macdonald répondit : v Qu'en aucun « cas il n'en aurait accepté d'autres gages , et que « ces soins portaient avec eux leur récompense ! »
Mais déjà l'Empereur, sans paraître l'entendre , éiait retombé dans son premier engourdissement. Il fallut l'en arracher. Ce fut alors que, congédiant Macdonald, il lui dit : « Qu'il lui réservait un témoi- « gnage de gratitude , que sa délicatesse ne refuse- « rait pas. » Et, se faisant apporter un sabre turc qu'il lui remit de sa main, il ajouta : ce Que c'était celui de « Mourad-Bey ; que lui-même l'avait porté au cornet bat du montThabor; et qu'entre eux cette arme « serait un souvenir ! »
Ainsi finit leur dernière entrevue. L'effort qu'elle lui coûta sembla l'avoir rappelé à l'existence. Dès lors , du moins , ses pensées prirent un autre cours. Après quelques instants de réflexion , on le vit se ra-
nimer ; on l'entendit s'écrier : « Dieu ne le veut pas ! » Alors , domptant ses dernières souffrances et reprenant son calme habituel, il cédaenfin, et ratifiant le traité, il le revêtit de sa signature. On comprit que , se résignant à de nouvelles destinées , il s'abandonnait à la Providence !