CHAPITRE V
ceux qui m'entouraient d'achever Tartillerie Russe. Mais, presqu'aussitôt , l'apparition des fantassins ennemis autour de nous força les Gardes de lâcher prise. Le commandement, je l'avoue, m'en fut impossible; je laissai faire, m'obstinant à tort sans doute. Cette opiniâtreté eut deux résultats, mais trop cher achetés : la mort de quelques ennemis de plus, et la certitude que leur artillerite, entièrement désemparée, resterait, du moins, à notre avant-garde.
En ce moment mon cheval avait les pieds pris dans une prolonge; un canonnier russe, tout effaré, se jeta à sa tête; je levai le sabre pour m'en débarrasser, mais le malheureux, sans armes et déjà plus mort que vif, me fit pitié : je lui fis* signe d'aller se <5acher sous sa pièce, ce qu'il fit sans hésiter.
Notre résistance, pourtant, touchait à son terme. En un instant tout avait changé. Ce n'étaient plus les débris Russes qui me retenaient, c'étaient les nôtres. Autour de moi. Desbrosses, de Périgueux, sept fois blessé, ne pouvait plus se défendre; l'aspirant de marine Lanneau, alors maréchal des logis, aujourd'hui colonel, un genou en terre, et atteint de onze coups de baïonnette, luttait encore; le capitaine Legoùt Duplessis "venait d'être abattu ; à côté de lui expirait le lieutenant ***, qu'un remords avait, dit-on, jeté dans nos rangs, et qui peut-être, en ce moment, expiait un crime! Plus loin, c'était l'infortuné Gouffier, sous-officier instructeur, plein d'espérance, que • j'avais décoré le matin, et dont le brevet d'officier devait être siigné ce jour-là même; enfin, le colonel O* de firiançon-Belmont. Son ardeur l'avait en-
2i LIVRE HUITIÈME.
traii^ë, sans mon ordre, dans notre charge ; un coup de feu venait de le renverser, et le maréchal des logis Fresneau défendait, avec un dévouement remarquable, ses derniers moments.
Déjà plus de quarante des nôtres , sur cent , succombaient ainsi, ou ^périssaient dans les eaux bourbeuses de la Yesle que plusieurs n'avaient pu franchir. Quant à moi, seul encore intact, debout et désespéré, on comprendra que j'aie hésité d'abord à renoncer à notre victoire, puis, que je n'aie pu me décider à abandonner à cette fin cruelle mes malheureux compagnons d'armes.
f Mais mon tour était venu. Plusieurs grenadiers Russes, du régiment de Rezan, m'entouraient. La balle de l'un me perça le coude et le bras gauche;. celle d'un autre traversa la tête de mon cheval. Le pauvre animal, en se cabrant de douleur, para le coup de baïonnette qu'un troisième me portait à la poitrine. Ce coup, sans pénétrer, me désarçonna, et me jeta sur le bord du large et profond fossé qui marquait alors, en regardant la ville, le côté gauche du faubourg. Relevé presque aussitôt, et m'appuyant à la roue d'un canon , je cherchais à me défendre , quand un autre coup de baïonnette , m'atteignant aux reins , m'abattit une seconde fois. Cette dernière atteinte me sauva : en m'étendant dans le fossé, il me fit disparaître aux yeux des Russes , que mon cheval et sa housse dorée ' attirèrent. Cela me donna le temps de reprendre haleine, de me relever et de me traîner vers la ville, puis, remontant sur la route, de m'abriter au milieu des caissons et canons ennemis qui la couvraient.