CHAPITRE I
Paris, 1843.
Fatigué parTâge, fatigué surtout par le travail long, assidu, et par les pénibles émotions que m'avait coûté le tableau des derniers souvenirs du règne de Napoléon , je croyais avoir pour jamais déposé ma plume. Elle était devenue moins un appui qu^un fardeau à ma main sexagénaire. 11 me sembliBtit que la continuation du récit d'une vie privée, ou même quelque peu publique, séparée désormais d'une aussi grande mémoire, serait sans intérêt, sans utilité; et qu-'une simple biographie, tracée par une autre main, suffirait à ma famille. Pourtant, commie aux jours de l'abdication de Fontainebleau je n'avais que trente-trois ans, et que depuis, dans nos discordes civiles, mon nom, quelquefois prononcé , a pu être diversement jugé selon l'esprit des
partis qui nous divisent, je crois devoir céder aux sollicits^ions des miens. Je vais donc reprendre, pour vous surtout, mes enfants , et aussi brièvement qu'il convient , le fil de la seconde moitié d'une vie à laquelle des occupations littéraires, mêlées de quelques actes politiques , ne donneront plus que peu d'importance. La Restauration accomplie, celle de 18149 dès mon premier pas aux Tuileries pour la juger, je reconnus, à ceux qui étaient déjà accourus pour l'entourer et en profiter, la difficulté de la fusion de l'ancienne et de la nouvelle France. Tout en l'une insultait l'autre ! Les haines intestines, trop naturelles, il est vrai, après le bouleversement d'intérêts de 1789 et les horreurs, Conventionnelles et Directoriales , avaient pénétré au fond des cœurs jusqu'à des parties si sensibles, qu'il y avait peut-être moins loin de nousau^i^ Russes et aux Autrichiens^ forcés de respecter des ennemis vaincus et non épuisés, que de nous à un grand ilorabre de ces Français, ressuscites tout à cotip de l'autre siècle, et qui désavouaient le nôtre ! Nos ennemis étrangers avaient combattu la République et l'Empire, qu'ils venaient enfin de renverser; mais, du moins, leur vie, leur gloire et leurs travaux; leur histoire entière enfin, depuis un quart de siècle, se trouvait liée à la nôtre ; tandis que, à peu d'exceptions près, les plus sages étant là, comme partout, en petit nombref, ceux de nos compatriotes qui n^avaient point accepté la Révolution de 1789 ne reconnaissaient l'existence de ces souvenirs que par de l'aversion et des mépris. Ces dédains étaient si insultants, que, en dépit de la conduite plus prudente des Princes et de Louis XVIII, il nous eût fallu, pour vivre,