‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 137 sur 302 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

à lavenir, 4.oute retournée dans ie passé qu^elle s'épuisail à refaire^ et enfin^ comme Prométhée sur son rocher, enchaipée au sommel de noire gloire perdue, où laigle de nos victoires, que nous avions rendues si vaines, ainsi qu'un remords la dévorait.

Dans mot! dépit contre le sort et conlre nousmêmes, je repris ma plume, et, par élans de colère, reprochant à nos fautes nos malheurs, je jetai, sans ordre sur feuilles volantes, en portraits ébauchés, en tableaux sans suite, mille récriminations amères; Vains cris de douleur! Ces pages détachées, que je croyais notre histoire, je les lisais à ma famille, lorsqu'une observatioD d'un enfant de dix ans m en fit apercevoir rinutilité. a C'est bien beau , mon frère! me dit-il (i), c( mais quand donc l'histoire que vous écrivez corn-* « mencora-t-elle ? »

Cette question naïve, critique pleine d'à-propos et d'autant plus frappante qu'elle était involontaire, m'arrêta tout court. Rentré en moi-même, je compris que j'épuisais ma verve en élans désordonnés. Dès ce moment je me décidai à les concentrer sur le récit de l'un des plus considérables épisodes de notre histoire récente. Je choisis donc le plus saillant, le plus décisif, celui qui rassemblait sous mes yeux notre plus grande armée et le plus grand nombre de nos chefs de guerre les plus célèbres; celui dont l'empreinte cruelle et toute vive encore, concordant avec les dispositions de mon esprit, était gravée dans ma mémoire par les dangers les plus pressants , par les plus poignantes

douleurs, et par le plus grand dé tous les désastres!

(i) M. le C*^ I^on de Liiçay, beau- frère de rniitcur.

Mais ce sujet, quelque inspirateur qu'il put être, ne suffisait pas à l'œuvré. Vous vous souvenez que, depuis Tâge de douze ans, malade, pauvre et proscrit , j'avais achevé seul, sans guides, sans maîtres, et bien imparfaitement , mon éducation ; que mes efforts , sous le Directoire, pour devenir prématurément homme de lettres , et vivre de ma plume ainsi que mon père, n'avaient pu suppléer à l'instruction qui me manquait; qu'enfin, engagé soldat depuis 1800 et à l'âge de dix-neuf ans , puis devenu officier de la République Consulaire et de l'Empire, pendant quinze ans de guerres mes retours à des travaux littéraires avaient été courts et sans cesse entrecoupés.

Comment donc me croire digne de mon entreprise? Comment ne pas m'apercevoir que j'allais m'imposer une double tache : celle de créer l'auteur autant que le livre? Et puis, au milieu de tant de grands hommes et de grandes actions, combien de fois j'avais remarqué l'influence réciproque des hommes sur les faits , des faits sur les hommes. Ne m'était-il. pas dès lors évident que , voulant non pas reproduire surabondamment une nomenclature de faits, mais écrire une véritable Histoire, il s'agissait, avant de la commencer, d'en préparer la partie la plus importante, le côté philosophique : c'est-à-dire le tableau fidèle de l'homme aux prises avec les événements, qu'il en soit maîtrisé ou qu'il les maîtrise !

Or, quelque témoin des faits que j'eusse été , pour réussir il y avait nécessité de revenir sur mes pas, de pénétrer le plus avant possible dans le secret des cœurs de nos contemporains, et pour cela d'aller frapper de porte en porte, depuis celle du soldat , de l'officier.

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