CHAPITRE VII
mort. Voire éducation , mes enfants , m'avait fait sortir de ma retraite; nous étions établis dans le quartier Latin. En même temps j'avais été nommé membre du Comité d'État-Major, et chargé de présider les examens de l'Ecole de cette arme. Ces occupations, et d'autres encore , m'avaient distrait de mes travaux littéraires. Quant à mon livre, persévérant dans la pensée de ne Ta voir écrit que pour la Postérité, je l'avais, depuis 1822, laissé comme un legs dans mon portefeuille, sans? songer à le publier. Je sentais bien ma conscience d'auteur satisfaite, mais sans être sûr de ne m'étre point fait illusion. Jugez donc de mon étonnement quand, un matin, après deux ans d'un oubli complet de ce manuscrit, mon père m'apprit que, la veille , M. Daru était vertu lui en faire le plus grand éloge, qu'il lui en avait promis le succès, et m'en conseillait^ la publication! Dans ma surprise, je déclinai l'éloge , je refusai le conseil ; j'opposai d'une part le peu d'encouragement que, en ra'écoutant livre à livre, M. Daru m'avait donné; j'allég^jai d'autre part le but éloigné de mon ambition ; je répétai que je n'avais écrit qu'en vue du public à naitrè dans deux mille ans; je convins que j'avais foi dans cet avenir, espérant , pour le style , ne m'être point trompé , et comptant sur l'ineffaçable cachet de vérité dont j'étais sûr qu'il était empreint.
Mais nion père à ce beau raisonnement répondit : que d'abord je devais savoir combien peu M. Darn élait d'un naturel complimenteur; qu'il m'approuvait d'avoir pris Tacite pour modèle et d'avoir eu l'ambition de l'égaler; mais qu'alors je devais suivre
son exemple , et surtout ne point me figurer que sa renommée serait arrivée jusqu'à nous sans l'assen* liment , de ses contemporains , et sans leurs nombreuses copies de ses ouvrages ; que d'ailleurs , pour faire retentir le bruit d'un nom à travers tant de siècles , il n'y avait pas trop de toutes les voix et de toutes les acclamations de son propre siècle; qiia cette condition , aussi juste qu'indispensable pour une renommée aussi durable, il ne connaissait pas de liinidité ou d'orgueil d'auteur qui pût échapper ; qu'enfin , puisque je prétendais à la Postérité et qu'on n'y arrivait qu'à ce prix , il fallait me décider à compa^ mitre devant mes contemporains , et , me soumettant l\ leur jugement, encourir la chance!
Il n'y avait , à ce raisonnement , rien à répliquer, d'où vint que j'inventai, pour y échapper, mille réponses. Je me plaisais dans cette timide obscurité, lorsque, rencontrant M. Daru, il me demanda pourquoi je m obstinais à ne retirer aucun fruit d'un si long travail. « Mais , répondis-je , si le public n'en dit pas « plus que vous ne m'en avez dit vous-même , à quoi « bon le consulter, quand son silence me désolerait ce sans me convaincre, et qu'un demi-succès ne « pourrait me satisfaire. — Eh bien , en ce cas , re- « prit-il , vous en appelleriez à la Postérité ! — Ali « oui! comme tant d'autres! m'écriai-je. Mais je suis « bien décidé à n'en pas grossir le nombre ! » A cela M. Daru répliqua laconiquement, assez sèchement même, selon son usage : que je me trompais , que je me refusais à un succès certain ; et nous nous quittâmes.