CHAPITRE X. 29a
Apparemment il était dans la destinée de ma famille (1 avoir son nom liéii celui de l'Empire Russe. La longue et brillante ambassade de mon père près de la grande Catherine, ses conversations pleines de ce souvenir, ma captivité dans ce pays, tout avait a^iré mes yeux sur cette nation. Il était donc arrivé tout naturellement que je m'étais mis à en étudier Thistoire.
Mon but avait été de me rendre une raison claire, nette, et suivie, des remarquables vicissitudes du développement de ce grand Empire. De 1809 a 18 12, après environ quatre ans de recherches, de méditations et de corrections, j'étais parvenu à me satisfaire. Je tenais à la concision du style , parce qu'à mon gré la pensée est , de sa nature , si vive , si prompte , si simple dans son immatérialité, que pour l'énoncer, moins on peut employer de mots, mieux on l'exprime. Il me semblait enfin avoir si bien^ renfermé dans mon manuscrit, copié et relié, le véritable esprit de toute l'histoire Russe jusqu'aux RomanofT, que, en 1812, j'avais emporté cet embarrassant in-folio jusque dans Moskou , d'où je l'avais soigneusement rapporté, au travers de tous les dangers de la retraite.
Quand donc, en 1826, devenu homme de Lettres, e voulus prouver que mes droits à ce titre n'étaient point fortuits , qu'ils étaient fondés sur- des travaux approfondis et de longue haleine, je repris ce manuscrit. Mais quinze ans de plus d'études littéraires, d'expe'fience, de contact avec les Russes , et la publication de plusieurs documents nouveaux sur leur histoire , me firent juger inçornplet mon premier travail. Il fallut^ sans en changer le plan et l'esprit , le nourrir
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de mille notions récemment publiées, et le remanier . de fond en comble.
Cela fait , je m'aperçus que , quelque substantielle qu'elle fût, car je doute qu'il soit possible de renfermer tant de choses en moins de mots, cette œuvre n^équivalait.qu'à environ un demi-volume; puis, qu'elle ^'arrêtait à l'instant le plus intéressant, au règne de Pierre. Je m'indignai de voir le caractère d'un aussi grand homme insuffisamment apprécié , sa constante , son inébranlable pensée imparfaitement définie. Je crus que pour mesurer, que pour bien comprendre ini homme aussi gigantesque , il fallait avoir vécu soimême près d'un colosse de même nature; et qu'enfin, même après VoUaire, cet avantage me donnait le droit d'entreprendre le tableau de ce grand règne. Je ne me rappelle pas sans un vif plaisir les trois ans que je cornsacrai à ce travail. Dans ce long contact avec le grand homme des Russes, en m'identifiant , en me mettant aux prises avec ce génie extraordinaire , il me semblait retrouver les habitudes de ma jeunesse, et recommencer mes premières années de ce siècle , passées au service intime du Premier Consul.
Ce laborieux ouvrage, en un gros volume, fait pour les hommes d'études sérieuses, ne pouvait obtenir d'un public restreint et choisi qu'un succès d*estiaie : on m'assura qu'il avait atteint ce but. Toutefois, quel auteur se contente de ces hommages d'élite, d'un grand poids sans doute, mais successifs, mais graves et isolés, dès lors sans bruit, et qui satisfont plus la conscience que l'amour-propre ? Ce sentiment me conduisit à remarquer que chacun, dans tout état et sur tout échelon,