CHAPITRE X. 30r
a son chef-d'œuvre. Dans la carrière des Lettres» surtout, quelle que soit l'excitation que fait éprouver un premier et grand succès , quelqu'encouragenient qu'on en reçoive , c'est un fait que, presque jamais , on n'en remporte un second d'un éclat aussi brillant. Quelque soin qu'il donne à de nouveaux ouvrages , il est rare que l'auleur ne s'étonne pas de les voir accueillis avec un enthousiasme moins vif, moins universel, et que, mécontent, il ne se soit pas senti jaloux pour ces nouveau-nés de ce qu'il croit être pour leur aîné une injuste préférence.
Ce mécompte, à quoi l'attribuer? à qui s'en prendre? Est-ce épuisement? Est-ce négligence du lauréat, trop pressé de jouir encore, ou déjà gâté par le succès? L'attente publique, excitée, est-elle devenue plus • exigeante? Le nouveau sujet, mpins heureusem/ent choisi, a-t-il moins d'à-propos , moins d'intérêt? N'estil à la portée que d'une classe de lecteurs? Enfin, l'auteur applaudi s'imite-t-il trop désormais lui-même , d'où vient que ses autres ouvrages, reflets du premier, n'ont plus cette originalité naïve d'une première et libre inspiration , et ne sont plus, en quelque sorte , que les copies parfois exagérées d'un premier modèle?
Mais, indépendamment de toutes ces causes de mécomptes dans l'espoir d'un second triomphe égal au premier, il en est une autre dont l'influence, moins remarquée, est pourtant à peu près inévitable. Cette autre cause tient au changement, nécessairement survenu, dans la position de ce lauréat. S'il ne se surpasse plus , s'il ne s'égale même plus lui-même , c'est
que généralement, lorsqu'il travaillait inconnu, obscur, isolé, il pouvait, sans distraction, tout entier dévoué à son œuvre, tout y rapporter. C'est qu'alors , plus indépendant , plus libre de se reployer, de se concentrer en lui-même, il recevait bien plus de ces vigoureuses,, de ces originales et profondes inspirations qu'enfante et nourrit la solitude.
Et en effet, quelle transformation soudaine que ce passage d'une existence jusque-là modeste et inaperçue, au rayonnement de l'auréole dont une renommée^ plus ou moins méritée , tout à coup vous environne ! Dès lors, combien de soins divers , de liens privés ou publics, de distractions, d'obligations mondaines naissent aussitôt d'un changement de situation aussi complet : jouissances et préoccupations nouvelles qui arrachent, bon gré, mal gré, à cette vie d'habitudes simples et laborieuses , d'études . longues , consciencieuses et réfléchies; à ce tête-à-tête enfin , si intime et si attrayant, d'un auteur avec son chef-d'œuvre! C'était comme un de ces mystérieux, un de ces heureux, entiers et premiers amours, toujours si regrettés , dont l'esprit s'efforce vainement de retrouver tous les charmes : on n'en éprouve plus d'aussi sincère, d'aussi pur, d'aussi exclusif et dévoué.
Dans ces conditions moindres, qu'on ne s'étonne donc plus s'il réussit moins.
Ces observations ne me paraissaient applicables à mon histoire de Russie et de Pierre-le-Grand que pour le sujet; mais l'on a vu que le choix m'en avait été dicté. Quant au temps , au soin , à l'application exclusive, quoique ma position intime et sociale eût