CHAPITRE XI
Ce fut le ^28 mars i83o que les Académiciens se réunirent pour choisir un nouveau collègue. Pendant cette élection j'étais chez mon père, attendant mon sort. Il revient, et moi, d'un pas mal assuré, je vais au-devant de lui, songeant à lui plus qu'à moiméme, et osant à peine l'envisager. Mais lui, les yeux brillant de joie, les bras ouverts : « Viens! s'écrie-t-il, « viens, que j'embrasse mon Confrère, nomniéàTuna-
« ai mité, et le premier Académicien Français devenu ce collègue de son père ! »
J'étais dans ses bras, je me sentais mouille de ses larmes! Âh! mes enfants, que sont les satisfactions d'amour-propre en comparaison des joies du cœur? Combien celles-ci sont profondes et durables, quel charme elles répandent sur toute l'existence ! Jamais cet heureux moment ne sortira de ma mémoire. Quelle récompense pouvait être aussi douce que ce ravissement d'un père, une seconde fois couronné dans son fils! Mon père se plut à prolonger cet épanchement. Il y avait là quelques témoins : c< Mes amis , leur dit-il a en me présentant à eux, c'est mon confrère! Le « voilà arrivé au but d'une carrière commencée, il y a « bien trente-trois ans, sous le Directoire! J'ai là, « dans le cœur, un souvenir qui toujours me le rap- « pelle. Nous étions pauvres alors, nous vivions de « notre plume ; il avait dix-sept à dix-huit ans. Son « premier pas fut tin succès. Ce n'était qu'un vau- « deville. Cette bluette lui valut quinze cents francs. « C'était pour lui une fortune, mais il n'en voulut « rien garder : il me les apporta, j'en ai vécu ! » Et la voix de mon bon père s'entrecoupait d'émotion à ce souvenir, dont je m'empressai, en l'embrassant, d'interrompre le récit.
« Noblesse oblige ! » avait dit le Duc de Lévis, que je remplaçais à l'Académie Française. Oui, et Vie quelque espèce qu'elles soient, toutes obligent : quelle qu'en soit l'origine, scientifique, guerrière, artistiqueou littéraire. C'était ce sentiment qui m'avait poussé dans les Armes et dans les Lettres. Dans ces deux carrières, je m'étais