CHAPITRE VI
uns^ et d'abord celui qui venait d'ëcliapper avec moi aux mains des Russes. Mon tour vint; les coups de baïonnette étaient peu de chose; quant à mon bras, qu'un autre eût,coupé à Tinstant même, il hésita, quoiqu'il le crût d'abord sans ressource; mais, bien heureusement pour moi , il remit au lendemain pour en décider.
Cette blessure était des plus singulières. Tirée à bout portant, la balle russe, par l'efTet du plus heureux des hasards, avait frappé si juste sur l'intervalle des deux os qui forment la pointe du coude, que, en y pénétrant, elle les avait seulement écartés, et que, continuant ainsi, elle était ressortie de même, sans avoir brisé ni l'un ni l'autre.
En ce moment les Gardes d'Honneur, accourus de. leurs bivouacs , m'entouraient. Me voyant sans force, ils arrachèrent une porte, la couvrirent de leurs manteaux, m'étendirent dessus, et, guidés par leur chef d'escadron d'Ândlau, mon ami d'enfance, ils voulurent me porter au quartier qu'ils m'avaietit choisi. Dans ce trajet ils passèrent près de Napoléon. Je crois voir encore cette lueur du dernier bivouac , où, presqu'évanouî , j'entrevis notre malheureux Empereur! Mais lui, surpris de ce concours, demanda au général Bertrand quel était le blessé que ces Gardes transportaient : il me nomma, a Cela « est faux ! s'écria-t-il ; je viens de lui parler, et il « n'était pas plus blessé que vous et moi! » Bertrand avait entendu mes récits; il affirma, mais sans rien expliquer, croyant son chef instruit comme luimême; à quoi l'Empereur répliqua avec emporte-
ment, contrarié de cet accident de plus, qu'il faudrait annoncer le lendemain , et ne comprenant pas comment cela était arrivé. De son côté Bertrand, que mon apparent oubli de moi-même ,• fort naturel pourtant comme on Ta vu, avait touché, repartit avec amertume, et fit entrevoir à l'Empereur sa méprise.
Ce ne fut que vers deux heures du matin qu'il en revint complètement. A cette heure-là, Ëxelmans et les chevau-légers Polonais de là Garde avaient enfin franchi le pont de Saint-Brice, et coupé la route de Berry-au-Bac; ils s'étaient saisis d'un équipage de pont; dès lors l'arrière-garde ennemie, épouvantée, avait achevé de fuir en déroute. L'Empereur, debout encore et toujours impatient à son bivouac, atten- *dait ce moment; il voulut aussitôt prendre lui-même possession de la ville. Alors seulement, et en pénétrant dans le faubourg, il comprit pourquoi son premier mouvement d'irritaftion contre ma blessure avait étonné son Grand Maréchal. Dans ce trajet chacun de ses pas fut arrêté par les débris de notre charge. Ce terrain, jonché de lances, d'hommes, de chevaux abattus, de canons et de caissons ennemis, que les corps de nos malheureux Gardes semblaient lui garder encore, disait assez à Napoléon quel chemin ils lui avaient ouvert, et quel eût été le résultat plus prompt et plus complet de cette journée • s'ils eussent été secondés! Quel rapport eût valu de tels débris? Leur victoire, d'elle-même, se racontait!
Mais les faits ne parlèrent pas seuls à ses yeux, il put entendre un glorieux témoignage. Dans ce défilé il y eut entre les Gardes d'Honneur et la Vieille