CHAPITRE XI. ilô
ture qu'en politique, il s'étonnait de cette inquiète agitation qui semble près de bouleverser la République des Lettres.
« Ce n'est pas qu'il blà^lât les auteurs nouveaux de prétendre, comme nos industriels, à des brevets d'invention. H approuvait même ces esprits fiers et indépendants, qui s'irritent d'avoir été devancés, qui s'indignent de rencontrer partout les traces de leurs prédécesseurs, et ne se plaisent que sur des routes toutes neuves ; mais, en aimant leur généreuse audace, plein de respect pour le langage reçu , il demandait : pourquoi des innovations presque matérielles? dans ce travail de l'esprit, pourquoi changer l'instrument? Alors , cette Tour, si fameuse dans l'Écriture , lui revenait à la mémoire , et quoiqu'il ne vit aucun édifice, d'une structure nouvelle , qui menaçât le Ciel par son élévation, il craignait une nouvelle confusion des langues.
<r II comprenait sans doute qu'une société toute jeune et toute neuve, issue, après un enfantement si douloureux, d'une sociétjé surannée, devait avoir de nouveaux besoins; mais, loin de lui promettre l'heureux génie qui devait y satisfaire , de pareilles tentatives semblaient lui annoncer plutôt le génie qui s'égare.
ce 11 pensait aussi que ce n'est pas en s'eflbrçant d'innover qu'on innove. Et en effet, Messieurs , si les grandes pensées viennent du cœur, fruit d'une inspiration et non d'un effort, elles en jaillissent involontairement, tout armées, avec leurs formes nettes et vigoureuses. C'est pourquoi le génie de ces grands
hommes, dont la voix sem})]e être le cri de tout un siècle, nous apparaît large, plein , facile, majestueux. C'est leur forme naturelle, leur manière d'être; ils sont grands sans le vouloir, et parfois sans le savoir, yoilà ce que furent ces innovateurs du grand siècle: ils travaillèrent en silence, se servirent du langage convenu, le perfectionnèrent, et ne s'annoncèrent que par leurs œuvres.
a De même ont successivement apparu ces BufTon, ces Montesquieu, et tant d'autres gloires du dix-huitième siècle! Siècle qu'on peut appeler, à tant de titres, celui de la pensée, de la pensée hardie, conquérante, et ornée de tout ce que l'éloquence et la poésie ont, dans toUs les genres, de plus persuasif et de plus profond : gloire littéraire si grande, que, lorsque les autres gloires s'endormaient au sein des voluptés, elle seule, soutenant la France à ce même degré d'élévation où l'avait portée le grand siècle, acheva la conquête de l'Europe.
a Et réellement. Messieurs, tandis que nos armes fléchissaient à Rosbach et à Dunkerque, voyez la Littérature Française, victorieuse , devancer d'un demisiècle nos armées conduites par le plus rapide et le plus redoutable des Capitaines; voyez-la pénétrer seule, avec son pur et noble langage, dans toutes les Capitales de l'Europe, s'y établir par la plus douce et la plus légitime des conquêtes , et régner, par d'Alembert et Diderot, par Rousseau et Voltaire, dans Berlin , au milieu même delà Pologne , et jusque dans Pétersbourg.
« Ici , Messieurs , dois-je craindre de m'égarer en ci-