‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 172 sur 302 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

ses derniers regards voyaient prendre à des esprits dont les brillants essais , dont la nombreuse clientèle et la généreuse audace faisaient assez reconnaître la supériorité. A leur langage, moins nouveau que renouvelé, il lui semblait apercevoir de hardis et jeunes lutteurs, qui, reculant trop dans un mauvais terrain pour prendre un plus grand élan , y demeurent comme engravés. *

« Il s'affligeait surtout d'entendre leur fière indépendance reprocher une servile immobilité au siècle de nos pères. Hé quoi! lorsque, dans le dix^huitième siècle , la République des Lettres fut si entreprenante, qu'on Taccusa d'avoir fini par donner momentanément à tout l'État cette forme républicaine de gou-. vernement qui la régissait elle-même, on entend dire que son génie poétique et dramatique ne marcha qu'entravé dans le génie du dix-septième siècle , si différent du sien! Ainsi, elle, qui d'une part mit tout en mouYcment , serait , de l'autre part, demeurée stationnaire ! Novatrice audacieuse en philosophie et en politique, elle n'aurait, en poésie et en art dramatique, rien osé sur elle-même! Maîtresse au dehors, elle serait restée captive au dedans! Les poètes du grand siècle, qui relevèrent si haut, seraient devenus ses dictateurs! et, telle que les États conquérants, vaincue par sa victoire, elle aurait trouvé, dans sa gloire , son esclavage !

« Eh! Messieurs, ce Voltaire, qui, dans le dix-huitième siècle , la représente , marcha-t-il donc enchaîné de si près au char de Racine? Sur quel modèle Ducis elDelille se sont-ils calqués? Collin-d'Harleville, Pi-

card, Beaumarchais 9 suivirent-ils humblement les traces de Molière ? Alride mourant parle-t-il le même langage que, jadis en Aulide, le Roi des Rois? Sur quelle route battue avons-nous donc enfin vu se traîner lé Génie des Martyrs et du Christianisme? Le poëme épique de Philippe-Auguste , les Vénitiens^ les Templiers y Marias, Pinto, et , après eux, Marie Stuart, Sjlla^ Marina Faliero, Tibère, enfin ces Méditations^ aussi sublimes par leur noble et pure expression , par leur rhythme racinien que par la pensée, ne sontils pas enfants de ce dix-huitième siècle; enfants posthumes, pour la plupart, il est vrai, mais reconnus par vous. Messieurs, qui en * représentez la gloire?

« Où sont dans leur forme , dans leur langage, les marques d'une aveugle sujétion? Et pourtant aujourd'hui ce siècle qui commence , sévère comme tout ce qui est jeune, condamnerait la vieillesse du siècle qui nous donna nos pères! Il accuserait sa poésie de s'être servilement renfermée dans les limites du grand siècle, qu'il appelle celui des grandes illusions, un siècle de convenances, de convention, modelé et comme pétri à main d'homme , le siècle de l'art enfin, tandis que lui , dit-il , veut être exclusivement celui de la nature 1

« Mais cette passion pour la nature non-' ferait-elle oublier qu'il est ici question d'un art fruit d'une civilisation avancée, et que l'art ne peut jamais être que l'imitation d'une nature plus ou moins choisie. Quelle sera donc la nôtre ? Sera-t-elle inculte ou civilisée? Tout lui sefa-t-il permis? Et, parce que tout est

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