‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 175 sur 302 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Ce n'est point charité, c'est justice bien ordonnée, qui doit commencer par soi-^méme. Or, dans ce discours, si je me montrais aussi exigeant sur lobserva-

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lion des règles de natre langue, j'en avais le droit. Je Ta vais acquis par mes efforts constants pour rendre mon style aussi correct qu'il m'était possible avec les irréparables défauts de ma première éducation- Ces efforts et mon respect pour le public m'avaient appris, sur ce point surtout, à me défier de 'moi-même. Je tenais à mes idées, à la forme de leur expression ; mais, quant aux règles, jamais je ne me serais permis la publication de la moindre page sans Tavoir soumise à un juge de la plus scrupuleuse sévérité. Ce juge était rarement mon père. L'abondante, l'inépuisable facilité avec laquelle il dictait, sans avoir besoin de corriger, lui donnait trop d'indulgence. Mais, près de vous, j'avais un professeur, un ami , dont la franchise , souvent rude, et l'inexorable dévouement ne me passaient pas la moindre faute. Je vais vous dire ce què^ je sais de l'origine de M. Gauthier, et comment nous fîmes connaissance.

Il était, ce que je n'ai su qu'après sa mort, tant il prenait soin de le cacher, juif de naissance. Un curé de village alsacien, soit charité, soit zèle apostolique, car ce prêtre le convertit , l'avait élevé. Surpris de l'intelligence de son néophyte, il lui donna des leçons dont cet enfant profita si bien, qu'il en sut bientôt plus que son. maître.

Celui-ci, quand son élève en grandissant lui devint à charge, s'en débarlrassa en le plaçant dans une Université de la rive droite du Rhin, où il ne put d'abord vivre et apprendre qu'en servant ses professeurs. Bientôt, pourtant, ce fut en les aidant comme répétiteur et en donnant en ville quelques leçons. Mais que

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de privations! que de souffrances! qaé» ^d'efforts de travail et d'intelligence ! Quel courage il Mlut à ce pauvre adolescent, mal payé, k demi »vétti, à peine nourri, pour lutter lionorablement contre ^misère! Que de mécomptes, combien de rebuts' il eut à subor ! Comnient au milieu de tant de cruelles , de tant dmdignes épreuves, eïi pul-îl sortir avec cette vigueur d'âme, cette supériorité d'esprit, cette fière élévation de caractère, cette noblesse, cette délicatesse de sentiments qui ont honoré toute sa carrière?

Il avait vingt-cinq ans, quand je ne sais quelle protection lui fit obtenir, à Mayence, im emploi modeste. Il s'y trouvait heureux , lorsque, en i8i4 , la France perdit Mayence, Napoléon son Empire, lui son emploi et l'arriéré d'appointements qu'on lui devait. Le voila retombé dans la misère. Toutefois il solde les avances qu'on lui a faites; puis avec dix francs, pour tonte ressource, il se met courageusement en route, et à pied, pour Paris, faisant dix lieues par jour, vivant de pain et de fromage, et couchant sur la paille des granges dont on lui permet l'entrée.

Arrivé enfin dans la capitale, malade, exténué, quelques leçons qu'il donne lui procurent un cliéli( logement, au sixième étage. Il vivait ainsi, mais bien misérablement , lorsque , à la recommandation d'un compatriote, un ministre le charge d'une traduction, qu'il met plusieurs nuits à achever, qu'on accepte avec éloge, et dont on oublie de lui payer le salaire.

Cependant plusieurs mois se sont écoulés, et ses vêtements usés l'empêchent de se présenter chez ses élèves. Bientôt il ne peut plus payer son loyer; bientôt

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