CHAPITRE VIII
Ce devoir rempli, j'étais retourné à mes occupalions agricoles et littéraires. Mais j'oublie de \ous dire que, après vingt ans de grade de général de brigade, pendant lesquels je m'étais laissé recommander par quatre campagnes, par de nouvelles blessures, par des actions citées et quelques services rendus en temps de paix, le^nou veau Gouvernement, faisant droit à mon ancienneté, m'avait nommé, le 27 février i83i , général de division. Ainsi, parvenu au premier rang des deux carrières que j'avais tentées, et satisfait de ma position, je n'ambitionnais rien au delà. Un dernier vœu de mon père m'avait alors entraîné à ajouter un règne à son histoire de France inachevée. J'écrivais donc l'histoire de Charles VIII, lorsqu'un billet de Monta- Hvet vint m'arracher à ce travail. L'invitation était pressante. Je pars donc et j'arrive à Paris, où j'apprends qu'une promotion de Pairs est résolue; que j'y suis compris , et que , dans l'incertitude sur mon acceptation , Périer veut s'en assurer.
La précaution n'était pas de trop, car je refusai d'abord. Cette nouvelle carrière m'effaroucha. Vous vous souvenez que, dans mon adolescence, l'éducation publique , si utile pour nous faire connaître nos forces personnelles et relatives, et pour leur développement, m'avait manqué. Elevé, tout au contraire, dans la solitude, au milieu des proscriptions, dans l'infortune, et conséquem ment peu confiant, il m'en était resté , avec l'habitude de me replier sur moi plu-
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tôt que de me communiquer, un goût de relraile si vif, que, à présent même encore, je ne referme j.imais ma porte sur moi seul sans un sentiment de mieux-êlre inexprimable. Après avoir éié militaire, c'est-à-dire improvisateur d'actions et non de paroles, devenu historien , avec un penchant décidé pour une <;oncision pleine et claire, ce qui suppose un auteur laborieux d'œuvres longuement méditées et corrigées, plutôt qu'un écrivain de premier jet, rien ne m'avait préparé pour la Tribune.
Bien plus, le souvenir de mes angoisses, lorsqu'à celle du Corps Législatif j'avais présenté les drapeaux conquis en Espagne , me la faisait redouter. Jusquelà, sans doute, le nom que j'avais eu à soutenir et la passion de la renommée m'avaient fait surmonter, dans les Armes et dans les Lettres, cette défiance de moi-même. Mais j'avais cinquante et un ans; n'était-ce pas une raison de plus pour ne point aller m'aventurer dans une troisième carrière, contraire à mes habitudes, et où mon amour-propre souffrirait d'une impuissante et inévitable obscurité?
Pourtant, comme il y avait trop de personnalité dans ces motifs de refus, je n'opposai à Périer que ma santé et le peu d'utilité dont je lui serais. « Cela « ne se passera pas ainsi, me répondit-il. Vous n'i- « gnorez pas qu'il s'agit d'obtenir des Pairs , contre « leur hérédité, un vole pareil à celui de l'autre « Chambre. Si j'y ai souscrit malgré moi, vous savez « encore que votre opinion , tant sur le vœu du « pays que sur le fond de cette affaire , est entrée « pour quelque chose dans cette concession qui m'est
« Irès-pénible. — J'en conviens, lui répliquai-je. « Oui, celte hérédité, dont je ne conteste pas d'ailleurs (c tous les avantages, m'a toujours paru une anomalie ce contre tous nos principes établis en France de- « puis 1789. Ces principes, par des motifs bien autrece ment impérieux, admettent, il est vrai par excep- « tion , un Roi héréditaire , mais en lui imposant des « ministres responsables. Et vous voudriez que , plus <f privilégiés que le Roi lui-même , de simples citoyens « pussent naître Législateurs , sans conditions , sans <c responsabilité ! Mais c'est justement contre des préce tentions pareilles que, en dépit d'une longue possescc sion et d'illustrations brillantes, s'est soulevée la ce grande Révolution de la fin du dernier siècle. Ne ce voyez- vous pas que la Restauration, en rétablissant ce ce privilège d'hérédité, n'a créé qu'ime position ce sans défense aucune contre l'envie universelle ; que ce ce simulacre d'Aristocratie est sans racines, sans conee sistance ; que nos moeurs nouvelles le réprouvent ; ce qu'il est isolé au milieu de toutes nos institutions, ce qui lui sont contraires; qu'enfin il deviendra de ce plus en plus choquant et insupportable par un race crutement forcé de gens nouveaux, sans fortune, ce sans renommée, sans autorité suffisante, issus de ce la faveur ou des nécessités de ministres éphémères, ce et dont les noms inconnus révolteront par leur concc traste avec un aussi éclatant et aussi considérable ce privilège?
ce Mon Dieu! personne plus que moi ne regrette
et r Aristocratie. Cela seul a de la dignité, de la durée,
ce Mais son temps n'est plus. C'est une source tarie ,