CHAPITRE III
Le lendemain matin, 17 mars, l'audacieuse colonne d attaque partit de Reims. Ses chefs étaient le maréchal Lefebvre , Sébastiani , Priant, Exelmans, Letort, Colbert et Berkheim. Tout ce qu'elle rencontra jusqu'à l'Aube fut culbuté; la poursuite hâta la marche. De fâcheuses nouvelles, reçues aux haltes d'Épernay le 17, et de Fère-Champenoise le r8, loin de décourager, excitèrent. A l'une , ce fut l'annonce de la défection de Bordeaux ; à l'autre , un dernier retour de Rumigny du Congrès de ChâtiUon dont il annonça la rupture. Mais de nouveaux renseignements faisaient encore croire Schwartzenberg en avant de, Troyes , les regards tournés vers la capitale, sans se douter que Napoléon arrivait derrière lui. L'ardeur et l'espoir en redoublèrent !
Le 19 mars cet espoir d'abord s'accrut, cette ardeur s'enflamma : le pont de Plancy, le gué de Charny sur les deux bras de l'Aube , l'intervalle de l'Aube à la Seine , la Seine elle-même , tout fut franchi , en dépit des feux ennemis, qu'on méprisa, et d'une vaine Canonnade. Le soir même, Letort et notre avant-garde avaient gagné Châtres et les Grès ; la grande route de
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Troyes à Paris était reprise ; le but paraissait, atteint; déjà même un équipage de pont et des prisonniers étaient tombés entre nos mains; TEmpereur triomphait; et cependant son but était manqué! Les réponses de ces prisonniers le lui apprirent.
En effet ,' ce n'était point sa confiance dans l'effroi qu'il inspirait qui venait de le décevoir. : cette terreur au contraire, encore plus rapide qu'il ne la jugeait, ne l'avait que trop devancé ! Wilson dit que, dans sa frayeur, l'Empereur Alexandre s'était écrié : « Qu'il <c fallait en finir! Que ses cheveux blanchissaient! cf Qu'il fallait la paix sur-le-champ , telle que i$i 4^- « mandait le Duc de Vicence ! » On parlait même de fuir jusqu'à Bar! La retraite précipitée de Schwartzenberg avait donc prévenu Napoléon , et cette masse énorme, qu'il avait cru surprendre à dos et enfermer entre lui et Paris , déjà toute retirée et agglon^érée entre Troyes et Lesmont, au lieu de prêter son flanc ou ses derrières à notre attaque , y faisait front.
Napoléon, déconcerté, retourneàPlancy; mais^ dans cette même nuit, fier de se voir encore si redouté, il n'abandonne point l'offensive : il envoie donc l'ordre à Macdonald, Oudinot, Gérard et Des Nouettes, de forcer de marche sur Arcis. Dès les premières lueurs du 20 mars, lui-même, par la rive. gauche, Sébastian^ en tête, Letort à l'arrière-garde, et le reste parla rive droite, il remonte l'Aube, et arrive à ce rendez- vous , où il trouve Ney venu de Châlons avec huit mille hommes.
Mais, pendant que cette marche, jusque-là si facile, et cette occupation d'Arcis trompaient Napoléon , et
qu'il ne voyait chez les Alliés que fuite et désordre, la veille au matin Wrede, n'ayant aperçu que noire cavalerie , venait de rassurer TEmpereur Alexandre et le Généralissime. Schwartzenberg avait donc rallié son armée, et il la poussait de Troyes sur Arcis, pour en chasser nos cavaliers , et les prendre ou les précipiter dans l'Aube.
De notre côté, à dix heures du mutin, Sébastiani, arrivé lef premier devant Arcis, s'était aperçu de ce dangei*. . Bientôt Ney l'avait rejoint de l'autre rive. Ces deux chçfs , dans leur vive inquiétude , avaient aussitôt pris position : l'un, avec l'infanterie, au grand Torcy, en travers de la route d' Arcis à Lesmont ; l'autre, avec sa cavalerie , à droite et à gauche du grand chemin d' Arcis à Troyes. Dès lors tout confirma leurs appréhensions : d'abord des rapports menaçants , et bientôt leurs propres regards. De moment en moment l'orage autour d'eux grossissait. Pourtant, vers une heure après midi, tout paraissait calme encore, lorsque Napoléon, arrivant, les interrogea.
Ils lui montrèrent, devant eux, Iç terrain vers Troyes et Lesmont s'élevanf graduellement, et tout hérissé d'ennemis qui les dominaient ; tandis que, en arrière d'eux, ils n'avaient sur l'Aube qu'un pont étroit, suivi d'une chaussée sur des marais , longue et entrecoupée de trois autres ponts, pour toute retraite. Comment donc, enlre ces deux dangers, oser demeurer, et risquer un combat avec moins de dix mille soldats et cavaliers contre cent mille hommes? Car on n'était réellement pas davantage. Une partie de notre cavalerie avait été , par erreur, laissée à Grès, et la Vieille
Garde, qu'on attendait, n'était point encore arrivée.
Le péril de cette position était incontestable ; mais l'Empereur, soit confiance dans son Étoile , soit mépris de ses adversaires , persistait dans son incrédulité, lorsqu'un officier d'ordonnance, revenant des avant-postes , prétendit n'y avoir vu que des Cosaques. Napoléon saisit avidement cette assertion; il se retourna vers Ney et Sébastiani , s' écriant : « Qu'ils le i< voyaient bien ! Qu'ils se laissaient effrayer! Que l'ar- « mée Alliée ne cherchait qu'à fuir ! et que Schwart- « zenberg ne faisait parader devant eux quelques « flanqueurs que pour leur dérober sa retraite ! »
Le génie de Ney, si audacieux et si tenace devant l'ennemi, fléchissait devant le génie de l'Empereur : quelque convaincu qu'il fût , il n'insista donc point. Mais Sébastiani, que la contradiction irritait, trop certain de l'imminence du danger et désespéré d'une telle illusion, poussa sur-le-champ au galop jusq^i'à ses tirailleurs. Il revint plus rapidement encore, annonçant l'attaque, et qu'on allait être écrasé surplace, ou jeté dans l'Aube! Alors seulement, Napoléon, enfin persuadé, remonta promptement à cheval, en appelant à lui ses quatre escadrons d'escorte.
11 n'y avait plus besoin de rapports ni de conjectures, les regards suffisaient. Une effroyable canonnade annonçait les charges! Les masses toutes noires de cavalerie ennemie croissaient à vue d'œil; des nuées d'escadrons se déployaient ! Bientôt Colbert fut culbuté , Exelmans lui-même ébranlé ; une multitude de fuyards revinrent, éperdus, sur l'Empereur, se précipitant vers le pont déjà encombré; Napoléon se