‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 28 sur 302 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

percevant dans le lointain que quelques cavaliers, il revint, plus que jamais persuade que le gros de 1 armée ennemie se retirait, qu'il n'avait en face qu'un corps détaché entre Troyes et lui, et aussitôt il en ordonna l'attaque.

Il était dix heures. Ney, Oudinot et Sébastiani, avec toute l'infanterie et la cavalerie, s'él>ranlèrent. En peu d'instants le rideau ennemi, qui couvrait les pentes, fut déchiré; mais, parvenus sur la crête, un spectacle imposant les consterna ! C'était toute l'armée Alliée, avec ses réserves et ses Souverains, plus de cent mille hommes ! Ils appelèrent l'Empereur. ?

Derrière une nuée de troupes légères, protégées par une artillerie formidable, leurs yeux exercés lui montrèrent, autour d'eux et de toutes parts, l'horizon chargé d'ennemis. C'était, de l'est à l'ouest, sur un vaste demi-cercle, une multitude de masses noires et mouvantes, d'où jaillissait, aux rayons du jour, le reflet des armes. D'instant en instant, ces têtes de colonnes profondes, marchant à grands espaces, et se rapprochant de plus en plus entre elles et de notre position, resserraient Tenceinte. Et néanmoins Napoléon, s'opiniâtrant encore, niait l'évidence. Il leur répondait : « Que c'était une vision! Que ce qu'ils a apercevaient à droite ne pouvait être que la cava- « lerie de Grouchy ! Ce mouvement, s'écria-t-il, se- « rait trop leste; c'est une manœuvre trop hardie « pour des Autrichiens! Je les connais; ils ne se lè- « vent pas si vite, et si matin ! »

C'était pourtant bien l'aile gauche de Schwartzenberg. Quant aux autres colonnes, se débattant contre

la réalité, il les traita « de troupes disloquées! de a corps en désordre! Ils se retiraient ! » Puis, appelant Ney : « Vous le voyez, ajouta-t-il, c'est une déroute ! « Ce sont des prisonniers ! Amenez-les moi ! » Ney, derrière lui, venait de dire : « Que ces points noirs (( isolés, qu'on apercevait à peine, allaient devenir des « colonnes, puis une armée, et qu'on verrait bien « tout à l'heure qui, d'eux ou dé nous, serait en « déroute! .» Mais, toujours subjugué par l'ascendant de l'Empereur, la seule réponse qu'il osa lui faire fut : « Oui , Sire ! » Et , faisant charger sans hésiter, il lui ramena bientôt plusieurs officiers autrichiens, qu'en effet il venait de prendre.

C'était, au reste, le meilleur moyen de l'éclairer. En ce moment l'Empereur avait mis pied à terre. 11 fit approcher ces Allemands. Maubourg, diplomate jusque-là, mais que son patriotisme venait d'attirer dans nos rangs, et Flahault, aide de camp de Napoléon, les interrogèrent. Leurs réponses furent accablantes. « Là, dirent-ils en étendant la main vers notre gau- « che, étaient les Bavarois; du côté opposé, les Wur- « tembergeois ; ici, les Russes, puis, les Aulrichiens; « plus loin , en troisième ligne , Schwartzenberg et les « réserves; enfin le Roi de Prusse, l'Empereur a Alexandre et toutes leurs Gardes. » A chacune de ces désignations. Napoléon, les interrompant, se récriait. 11 les accusait, ou d'êlre troublés et de ne savoir ce qu'ils disaient, ou d'imposture. Mais, intérieurement vaincu par l'évidence, par l'imminence du péril, à sa contenance, à ses regards, baissés vers' la terre qu'il fouettait précipitamment de sa cravache,

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