‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 285 sur 302 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

malencontreusement terminée par ce coup sanglant, porté à ceux-là mêmes qu'on était venu séduire , il n'y avait plus qu'à lâcher prise. Mais à défaut de soldats il restait le peuple , et les conjurés s'obstinèrent à espérer que, à l'apparition de Napoléon, on se soulèverait; qu'on leur livrerait la haute ville, le château , son arsenal et toutes ses- armes. Les voilà donc, malgré leur désappointement, qui marchent vers la ville haute, répandant leurs proclamations aux cris répétés de Vive V Empereur! dont ils s'étourdissaient pour s'encourager.

L'un d'eux, en tête, lient leur Aigle; il en frappe le sous-préfet accouru pour les arrêter, et tous arrivent aux portes qu'ils trouvent closes. Et d'abord ils s'épuisent, pour les rompre, en puérils et vains efforts. Alors , au temps qu'ils perdent , aux bruits qu'ils entendent, convaincus de leur impuissance, ayant échoué partout, rebutés enfin, dans leur effarouchement , soit délire de cerVeau encore échauffé de leurs libations nocturnes, soit désespoir et pour ennoblir une fm désormais inévitable, ils se détournent , ils se précipitent hors de la ville , ils gagnent le rivage , et, courant se presser au pied de la colonne élevée à la gloire de la Grande Armée impériale , ils tentent d'arborer leur Aigle à son sommet! Cette prise de possession est pour eux un dernier espoir : ce monument les protégera; ce souvenir du grand Empereur parlera enfin pour eux; à son ombre, son Héritier, du moins, deviendra inattaquable!

Vaine et dernière illusion , que, à la vue de toute la population civile et militaire accourant menaçante, il

leur faut abandonner! Évidemment, ainsi attaqués sur une plage découverte , toute fuite, était impossible, et il ne leur restait plus qu a se rendre ou à mourir. Mais il était écrit que tout serait insensé dans cette entreprise! Changeant donc encore de résolution, et laissant là, pour fuir, la colonne et leur drapeau , on les voit tout à coup se débander, se disperser, éperdus et à tout hasard, dans toutes les directions : les uns courent à travers champs; d'autres, vers la ville elle-même!

Quant au Prince, mieux avisé du moins, il gagne, avec cinq de ses conjurés , un canot qu'il s'efforce de pousser au large. Les cris de se rendre et les coups de feu ne l'arrêtent pas ! L'un des siens en est blessé, un second tué; un troisième se noie, ceux atteints ayant, en se débattant, fait chavirer la barque. Et pourtant Louis-Napoléon , avec les trois compagnons qui lui restent, ne désespère point encore! Il s'obstine à se livrer aux flots plutôt qu'à ses ennemis; l'infortuné s'efforçait de gagner à la nage son paquebot, quand une embarcation, lancée du port, est près de l'atteindre. En ce dernier moment, mécontent soit de lui-même, soit de sa fortune, on assure que, se voyant près d'être pris, il s'écria « qu'il valait c( mieux se laisser disparaître au fond des flots , que « de reparaître captif au sein de la France , » mais que Persigny le soutint de son bras, et que, par ce seul mot « et l'Empire donc ! » il le rendit à la vie, et à ce persévérant et si ^ngulier espoir qui venait un instant de l'abandonner. Ce fut alors que, arraché dq milieu des vagues, il fut ramené prisonnier dans cette

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