‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 294 sur 302 · CHAPITRE YIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIll

Alors, tout ayant été reconnu tel qu'au jour de Tinbumation, et les cercueils refermés pareillement, la translation commença. Elle s'accomplit, tant de la part des Anglais que de celle des Français , au milieu des plus grands honneurs civils, militaires et religieux.

Aussitôt la frégate, en deuil, chargée de son précieux fardeau, mit à la voile. Cette pompe funèbre traversa paisiblement le grand Océan, qui sembla la respecter ! Dans ce trajet le seul incident remarquable fut, à la fausse nouvelle d'une rupture avec l'Angleterre, l'héroïque inspiration du Prince de Joinville, partagée avec enthousiasme par son équipage entier. Il lui fit jurer de se faire sauter en pleine mer et de s'y engloutir plutôt que de laisser retomber prisonnière, en des mains anglaises , la relique glorieuse qui leur était confiée !

Cherbourg fut, le 8 décembre 1840, la première ville française qui revit les restes de Napoléon. Les jours suivants, au milieu d'honneurs croissant à chaque pas, et de toutes nos populations accourues sur son passage , le cercueil , après trois transbordements , arriva, par le Havre et Rouen, jusqu'à Courbevoie, où, le i4 décembre au soir, toujours escorté par les quatre cents marins de la 'Belle- Poule, il fut immédiatement débarqué.

Ce fut de là que le lendemain i5 , après vingt-cinq ans et demi d'exil , Napoléon rentra , mort , dans sa capitale, au milieu du plus solennel et sincère de tous les triomphes imaginables! L'imagination ne s'était même que trop ingéniée à créer un char funèbre et un catafalque assez grandioses pour convenir à la renommée colossale du grand homme dont ils ren-

SiO LIVRE QUATRIÈME.

fermaient les restes. Vains appareils matériels, sans rapports possibles avec le génie dont leurs proportions, puérilement gigantesques, semblaient prétendre représenter Fimmensité! Les cœurs, au contraire, avides de contempler ce qui leur restait de leur grand homme, s'irritaient contre ce lourd échafaudage, contre cet obstacle de plus à leurs efforts pour se figurer revoir cette tête si longtemps maîtresse des destins du monde, régénératrice de la France, et la plus grande de ses gloires!

Telles étaient nos pensées dans ce douloureux et mémorable jour, où, réuni au peu de généraux existant encore , jadis attachés au service le plus intime de Napoléon , je marchais immédiatement à la suite de ce char funèbre. Mais de combien d'autres sentiments ce retour, cette présence de ces restes sacrés pour nous, m'oppressaient! Avec quelle puissance ce corps, tout inanimé qu*il était, saisissait notre imagination ! Comme il la transportait tout entière dans notre jeune âge, au milieu de tant d'actes fameux que, depuis vingt-sept ans, je m'étais dévoué à retracer : actions célèbres , paroles , attitudes même, que cette présence, quoique morte, nous rendait si vivantes, qu'il me semblait le revoir tout animé de ces grandes émotions dont il nous avait exaltés!

J'étais tout plein encore de ces immortels souvenirs à notre entrée sous l'Arc de Triomphe des Champs- Elysées, bien moins triomphal que l'inexprimable spectacle de ces innombrables têtes, toutes découvertes, toutes respectueusement silencieuses, qui peuplaient les abords, les fenêtres, les arbres, jus-

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