‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 64 sur 302 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le 28 , de grand matin , à son ordre tout se re* tourne, tout marche dans celte direction. Lui-même était prêt à quitter Saint-Dizier, lorsque des prison* niers, ramasses entre Langres et Nancy, lui sont amenés. Weissemberg, ambassadeur de Vienne à Londres, était parmi eux. Quant à TEmpereur d'Autriche , une fuite rapide, jusqu'à Dijon, seul, et sur un drochky découvert, l'avait sauvé! C'était un malheur de plus, car tout alors tournait contre nous : la dernière manœuvre de notre Empereur, en livrant le centre du Gouvernement aux plus acharnés des Princes ses ennemis, venait d'en séparer le seul intéressé à. la conservation du Trône Impérial.

Cette fâcheuse circonstance n'ébranla point, elle augmenta peut-être sa détermination. Il essaya d'en profiter en rendant la liberté à ces captifs, et en chargeant Weissemberg d'une dernière démarche près de l'Empereur son Beau-Père. Il part ensuite, et, quand la nuit du 28 au 39 l'arrête à Doulevent, loin d'y trouver quelque repos, des émissaires déguisés, venus de Paris, redoublent son inquiétude !

Le 29, avant le jour, il remonte à cheval , et vers deux heures il atteint, au pont dé Doulancourt, la grande route de Trôyes en Lorraine. Une troupe de courriers, chargés de nouvelles de Paris, y attendait son passage. Il y eut là une halte ; elle fut critique. Elle eut lieu dans un pré, et à découvert. L'Empereur y lut ces dépêches. Il se faisait rendre compte, ques-

€HAP1TRR 11. 128

tionnanty allant, venant, et dans une agitation cruelle!

k quelques pas de lui, pluisieurs de ses officiers les plus intimes, de qui je tiens ces détails , l'observaient avec anxiété. Qu'allait-il faire? Arrivé sur ce point slratégique, il pouvait une seconde fois choisir, se décider, et prendre la route, ou de Paris, ou de la Lorraine. Son premier pas, près de ce pont de Doulancourt, allait décider de tout. S'il le laissait à droite et tournait vers Bar, tout leur semblait sauvé! S'il le traversait au contraire, le retour sur Paris était résolu, et leiir perte, alors, leur semblait certaine! Ils se demandaient pourquoi l'on irait courir trop tard , et tout éperdu^ vers la capitale; pourquoi, lorsque l'ennemi profitait de son avantage , abandonner celui qui nous restait, accepter sa guerre, et renoncer à saper sa base quand il attaquait la nôtre? N'avions-nqus en France, comme lui, qu'une seule base d'opérations? Maîtres de nos mouvements sur celle des Coalisés , qu'importe l'occupation momentanée de la capitale ? Que l'ennemi y trouve sa perte ! Qu'il y expie son audace de s'être aventuré ainsi jusqu'au centre de notre Empire! Depuis l'ouverture de la campagne on n'a cessé de prévoir cette extrémité : pourquoi donc, quand on a dû se familiariser avec les résolutions qu'elle entraîne, quand il n'est plus temps de choisir, quand il n'y a plus ^qu'à persister, pourquoi changer, tout abandonner, et sacrifier au danger de Paris la seule ressource qui nous reste?

fl3 parlaient entre eux ainsi, et leurs regards, fixés sur.cjbacqn. des mouvements de l'Empereur, semhlfjient voi^^oir l'inspirer de l'élan qui les enflammait!

Us furent déçus. Aujourd'hui encore plusieurs d'entre eux disent^ leur désespoir, lorsqu'ils virent leuçChef infortuné traverser l'Aube, prendre précipitamment la route de Troyes, en ordonnant à tous ses corps d'enfouir les canons et les munitions qu'il faudrait abandonner, et de le suivre, jour et nuit, au pas de course !

C'était alors qu'il avait envoyé Dejean l'annoncer à Paris pour le lendemain* Dans Troyes, où il arrive au milieu de la nuit, pendant que ses chevaux soufflent et repaissent, il trace Tordre général de la marche de l'armée, qui ne doit le rejoindre sous Paris que le 2 avril. Pour lui, sans repos de corps ni d'esprit, il repart avant que le fatal soleil du 3o mars réclaire; il court jusqu'à Villeneuve-l'Archevêqiïe , et, rongé de soucis, écrasé de fatigue, il s'arrête quelques instants, seul avec Ney, dans une maison de peu d'apparence. Là, tous deux, assis près d'un foyer presqu'éteint, cherchaient à le ranimer, tout en échangeant de tristes paroles.* Au milieu de cet entretien il jette un regard autour de lui, et, le ramenant sur le maréchal : « Eh bien, Ney, lui dit-il, que pensez- vous de « cette chaumière et de notre position? Ne croyez- « vous pas qu'aujourd'hui nous serions bien heureux « d'être assurés, pour nos vieux jours, d'une retraite « semblable? ». ,

A cinq heures après midi, à Villeneuve-sur- Vannes, il se jeta dans une carriole de poste ; il traverse ainsi Moret, puis Fontainebleau. Aux divers relais, il apprend successivement, que l'Impératrice, que son Fils ont fui de Paris; qu'on se bat en vue des murs; que

Page 1