‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 7 sur 302 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

distribuer aux Gardes. Rien ne pouvait me venir plus à propos : Sapinaud eut l'une d'elles. Au reste, si je lui tins aussi promptement parole, il tint également la sienne; car, dans cette journée même, et dans une mêlée furieuse, ce brave jeune homme se fit, à bout portant, briser son Étoile sur la poitrine par une balle russe , blessure dont il revint, niais qui le laissa pour mort sur le champ de ce combat, assez digne de mémoire.

Cette affaire fut glorieuse, mais trop sanglante. Notre situation venait de changer. Après avoir erré pendant vingt-quatre heures, ignorant le sort de notre Empereur et de Tarmée, nous venions de rencontrer le Duc de Raguse. Nous apprîmes que Napoléon , venant de Soissons, marchait derrière lui ; qu'il s'agissait de faire volte-face, de lui servir d'avantgarde, et, pour la troisième fois, d'arracher Reims aux armes Russes. Cette nouvelle anima les Gardes; ils aimaient cette ville, et, impatients de la revoir, quand pour marcher à sa délivrance il fallut des tirailleurs, tous se présentèrent.

L'ennemi, rencontré, tint mal ; il s'était laissé surprendre. Les exagérations de Blucher sur sa victoire inerte de Laon^ en inquiétant notre halte de la veille, avaient endormi la prudence du général Russe. II se reposait tranquillement dans sa conquête, après avoir dispersé ses troupes dans les villages environnants. La sécurité du chef avait été contagieuse : plusieurs de ses bataillons j aventurés vers Ormes et Rpsusiy, y dormaient paisiblement, couverts par quelques, escadrons^ que notre subite apparition repoussa,

sans coup férir, jusque sur Reims» Nous poursuivîmes cette cavalerie à travers champs, débordant son infanterie, et coupant ainsi la retraite ^ux bataillons qu'elle abandonnait. Nous laissâmes aux divisions Merlin et Bdrdesoulle, qui nons suivaient, le soin de leur faire mettre bas les armes. Un seul de ces bataillons échappa, mais, en fuyant, il passa à notre portée^ et le général Piquet, avec le i*' de Gardes d'Honneur et le lo^'^de hussards, le sabra et le prit en plaine. Ce premier mouvement fut heureux et . bien combiné, il affaiblit l'ennemi de deux mille hommes.

Cependant M. de Saint-Priest restait incrédule au rapport de ses fuyards : il persistait à nier la résurrection de l'armée Française, quand, de la colline de Sainte-Geneviève apercevant sur la grande route l'infanterie de Marmont, il vit, tout à la fois, nos es* cadrons déployés déboucher à droite dans la vallée de la Muire et, à gauche, couronner le plateau des Ormes. Ce dernier sommet nous montrait . Reims , dont l'aspect excitait nos Gardes. Nous jouissions 4^ la surprise du général ennemi, de la précipitation de ses mouvements : il repoussait contre nous sa cavalerie; il appelait à lui ses colonnes; elles sortirent de Reims , en toute hâte , par le faubourg qui mène à Soissons ; et lui ^ de plus en plus étonné , mais ne croyant pourtant encore qu'à une forte reconnais*, sance, il cherchait à nous opposer une ligne de ba* taille. Tinqueux en marqua la droite ; la gauche se prolongea en arrière de la haute Muire ; ses réserves s'ao cumulèrent sur le plateau de Sainte-Geneviève, où bientôt ses canons continrent l'ardeur des Gardes.

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Nos forces* croissaient, mais lentement. Vers trois heures et demie l'Empereur lui-même arriva , poussant, pressant Fattaque. Inquiet, sans doute, du secours que, par Berry-au-Bac, Blùcher pourrait porter à l'ennemi, il cherchait surtout à déborder Reims de ce côte. Mais la^ Vesle, dont les ponts de Saint- Brice étaient rompus , Tarrétait. En ce moment ma brigade appuyait sa gauche à k grande route. Un officier d'artillerie arrivait à cette hauteur. Il me cria qu'il mettrait en batterie si je promettais de le soutenir ; et, sur ma réponse, il ouvrit son feu. Il le dirigea isi juste, que dès les premiers coups on aperçut, au milieu du groupe ennemi le plus remarquable, d'abord une explosion d'obus, puis un mouvement d'efTroi et de dispersion, suivi d'un rapprochement précipité autour d'un cavalier renversé, dont le cheval libre venait de s'échapper dans la plaine.

Une manœuvre, qu'il me fallut alors faire à droite pour secourir la brigade Piquet, interrompit cette observation ; mais bientôt Laplace , oflicier d'ordonnance de Napoléon, passant et me reconnaissant au milieu des feux de nos tirailleurs, m'apprit que ce cavalier abattu était le général en chef lui-même. Un éclat di'obus lui avait brisé l'épaule : M. de Saint-Priest venait d'être emporté, mourant, du champ de bataille. L'Empereur était alors sur la gauche de la grande route , dont nous occupions la droite, et, du haut de la colline de Saint-Pierre, Berthier, témoin de cet événement, lui en avait fait remarquer les détails.

Quant à notre première brigade, repoussée d'abord

et que je venais de remplacer, je trouvai son général blessé légèrement d'un coup de lance, mais sérieusement irrité contre un autre chef qui s'était refusé à le secourir. Celui-ci commandait, derrière nous, quinze cents chevaux, restes de l'échauffourée noc*turne de Marmont sous les murs de Laon , et , soit découragement ou plutôt humeur des reproches amers de Napoléon, son ardeur accoutumée s'était refroidie. Ce mécontentement, qui venait d'exposer à une entière défaite notre première brigade , allait me devenir, à moi-même, plus fâcheux encore.

Trois semaines plus tard, lors de la défection à Essonne du corps de Marmont, malgré le contreordre de ce maréchal, on verra cette malheureuse disposition d'esprit du même général avoir des suites bien autrement déplorables !

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