‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 82 sur 302 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le 4 avril , vers onze heures du matin , Ney, Berllîier, Caulaincourt, Moncey, le Duc de fiassano et le maréchal Lefebvre, étaient réunis dans la salle à manger de TEmpereur. Ils y attendaient ses ordres. Napoléon parut; sa figure était chargée de soucis. « Restez! » leur dit-il d'une voix brève et encore impérieuse. Puis, sans proférer une parole de plus, il déjeuna précipitamment, rentra seul dans son salon, et y fît presqu 'aussitôt appeler ces mêmes personnages, acteurs ou témoins, excepté le Duc de Vicence , de la scène décisive qui avait eu lieu la vétille.

Là, comme aux autres levers, on se rangea en cercle, debout, et dans une attitude immobile, attentive et silencieuse. L'Empereur, au. contraire, dans une vive agitation, allait, venait, à grands pas, ses regards fixés à terre, se débattant intérieurement contre la nécessité, et ne pouvant s'arracher à luimême le cruel aveu de sa défaite!

Celte lutte muette était douloureuse ; elle dura trois minutes. Enfin, relevant brusquement la tête, il parcourut des yeux ces grands officiers, évita ceux de Ney, s'arrêta devant le maréchal Moncey, et, regar-

dant Caulaincourt : « Eb bien, oui, s'écria-t-il avec « effort, puisqu'ils ne veulent plus traiter avec moi; « puisque ma résistance serait cause d'une guerre « civile, je saurai me sacrifier au bonlieur de la « France : j'abdiquerai! »*

A ces mots , Moncey se précipita , saisit sa main , la baisa, et lui dit : « Ah! Sire, vous sauvez la France! « Recevez mon tribut d'admiration et de recdnnais- « sance! » Puis, comme l'Empereur le regardait avec surprise , il ajouta : « Ne vous y méprenez pas ; c'est « mon sentiment, Sire; mars ordonnez, et partout où a vous le voudrez, je n'en suis pas moins prêt à vous a suivre l » Ce second mouvement, digne du cœur de Moncey , frappa moins l'Empereur que le premier cri de ce marécbal. Il appela Fain, reçut de sa main^le projet d'abdication, et le remit au Duc de Vicence.

Ce ministre, après l'avoir lu, déclara, d'une voix triste et ferme, que cette abdication était insuffisante, quelesAlliéslarejetteraient; et il indiqua les conditions sans lesquelles il était inutile de la présenter à l'Empereur Alexandre. Napoléon les combattit; il se refusait d'y souscrire, lorsque Ney , silencieux jusque-là, mais l'œil ardent^ rentra dans son agitation delà veille, et s'écria : « Que le temps pressait, qu'il fallait se liâ- « ter! Qu'il n'y avait plus un instant à perdre! » L'Empereur céda : il s'approcha d'une console, modifia de sa main l'acte fatal et le remit à Fain pour le transcrire; le Duc de Vicence, l'ayant de nouveau parcouru , s'écria avec quelqu'impatience : « Que cela encore ne terminerait rien; qu'il ne voyait « là qu'une matière à des discussions nouvelles ! »

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