‹ Histoire et mémoires (volume 2)Chapitre 93 sur 302 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Marmont, il s'était adressé au général Souham ; mais ce fut en s'emportant sur l'absence du maréchal, si inconsidérément, si malencontreusement, que Souham, effrayé, crut la trahison découverte^ et que l'Empereur, à défaut de leur chef, allait les faire appeler pour les en punir.

Souham n'avait jamais aimé Napoléon, quiTestimait peu. A sa haine se joignit la peur; cette peur, il s'était hàtéde la communiquer à ses complices. Tous aussitôt s'étaient décidés. Leur terreur fut telle, que, retournant leurs avant-postes, ils s'étaient d'abord mis en défense contre Fontainebleau. En même temps ils avaient fait avertir les Alliés de leur ouvrir le passage. Puis, trompant leurs propres troupes, ils les avaient mises en mouvement sur Versailles. Vainement Fabvier leur avait protesté, m'a-t-il dit lui-même, qu'il allait crever son cheval pour rejoindre le maréchal, en les conjurant d'attendre ses ordres; mais dans leur frayeur, n'écoutant rien, ils avaient entraîné tout avec eux , se précipitant dans la honte de cette trahison pour en éviter la peine.

Fabvier, ainsi repoussé, n'en partit pas moins ; il espérait que leur maréchal pourrait les arrêter encore. Il le trouva, m'a-t-il dit, chez lui, seul, assis devant son feu, une glace en face, les coudes sur ses genoux, et la tête entre ses mains. Au bruit qu'il fit en entrant, le Duc, levant la tête et l'apercevant dans la glace, s'écria : « Quoi! vous, Fabvier! Ah! je suis « perdu ! » — Et déshonoré aussi ! >» ajouta Fabvier. « Que faire donc? )^ reprit Marmont. Fabvier repartit aussitôt : « Courir àS;os divisions, et en arrêter la

wc défection ! Vous en avez peut-être le temps en- « core! »-^Oui! oui! répondit le maréchal, mais « avant j'ai promis de retourner, avec mes collègues, « chez l'Empereur Alexandre; venez dans une heure, « avec mes chevaux, m'attendre-là. J'en sortirai « promptement, et nous partirons ensemble ! »

Ce fut alors que Marmont revint, éperdu, à ses collègues, parlant par exclamations, leur annonçant cette fatale nouvelle, et s'écriant : a Qu'il donnerait son a bras pour qu'elle ne fût point véritable! » — Dites « votre tète, repartit Ney, et ce ne serait point assez « encore ! » ,

Pendant qu'ils demeuraient consternés , l'infortuné, dans son désespoir, courut précipitamment au Quartier Impérial d'Alexandre. Il y entra pâle et hors d'haleine. Le comte de Paer venait d'y arriver à toute bride. Tout était consommé! Vers trois heures du matin, 5 avril, la colonne Française, Bordesoulle en tête, s'était avancée dans l'obscurité, marchant serrée, les armes prêtes, et dans un profond silence; les soldats, leurs ofQciers, tous convaincus qu'ils allaient combattre et qu'il s'agissait d'une surprise. Mais d'abord, au milieu des ombres, la marche parallèle des flanqueurs Bavarois entr'eux et les bivouacs ennemis les avait étonnés. A chaque pas leurs soupçons s'étaient accrus. Bientôt des rumeurs avaient parcouru les rangs. Enfin nos éclaireurs Polonais s'étaient écriés : « Qu'on les trompait! qu'on les livrait à « l'ennemi ! qu'ils ne voulaient point trahir l'Empe- « reur! » et, refusant d'obéir, ils avaient fait volteface, et ils étaient retournés, à toute bride, jusqu'à Et-

Page 1