CHAPITRE XJI. 17î
« Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres ; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les cris de désespoir qui partaient des bois voisins j oii les grands convois de leurs blessés , inutilement traînés depuis Moscou , venaient d'être abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait! Qu'avaient-ils à gagner autour du drapeau? Pendant le jour c'étaient des travaux , des combats continuels , et la nuit , la famine ; jamais d'abris , des bivouacs encore plus meurtriers que les combats : la faim et le froid en repoussaient le sommeil , ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui devait refaire, achevait. Enfin l'Aigle ne protégeait « plus, il tuait!
« Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour « succomber par bataillon , par masse? Il valait mieux « se disperser ; et puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir, dis- « puter de vitesse ; alors ce ne seraient plus les meil- « leurs qui succomberaient ; derrière eux les lâches « ne dévoreraient plus les restes de la grande route! » Enfin, l'aide de camp devait dévoiler à l'Empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.
Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger* du reste. Les fuyards le dépassaient ; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'ar-
180 LIVJIE NEUVIÈME.
raée, partie par partie, en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc laide de camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots : « Colonel, je ne vous de- < mande pas ces détails! » Celui-ci se tut, comprenant que , dans ce désastre , désormais irrémédiable , et où il fallait à chacun toute sa force , TEmperèur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.
Il remarqua l'attitude de Napoléon , celle qu'il conserva pendant toute cette retraite : elle était grave , silencieuse et résignée ; souffrant moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et acceptant son malheur.
En ce moment le général Charpentier lui envoyait de Smolensk un convoi de vivres. Bessières voulut s'en emparer ; mais l'Empereur, les fit passer sur-lechamp au Prince de la Moskwa, en disant : « Que c'é- (( tait à ceux qui se battaient à manger avant les au- « très ! » En même temps il envoya recommander à Ney « de se défendre assez pour lui donner quelque « séjour à Smolensk , où l'armée mangerait, reposece rait , et se réorganiserait. »
Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime , et qu'il était désigné ; il se dévoua , acceptant tout entier un danger grand