CHAPITRE V
Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvements qui se manifestaient autour de lui ne Tébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s avançant pour Tenvelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 1 5 au 1 6, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe, Tavait dépassé , et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.
Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre , il avait appelé Rapp, et s'était écrié : a Qu'il fallait partir sur- « le-champ, et, tout au travers de l'obscurité, courir 9 attaquer cette infanterie à la baïonnette ; que c'était a la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et « qu'il voulait l'en faire repentir de manière à ce « qu'elle n'osât plus approcher de si près de son quar- « tier général ! » Puis , rappelant aussitôt son aide de camp : a Mais non, avait-il repris. Que Roguet et « sa division marchent seuls ! Toi , reste ; je ne veux « pas que tu sois tué ici ; j'aurai besoin de toi pour c' Dantzick! »
Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son Chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick , dans une ville dont Thiver, deux autres armées ennemies, la famine, et cent quatre-vingts lieues le séparaient.
L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux : ils occupaient deux \illages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit , et le plus près possible de l'ennemi ; puis , au signal de charge , que lui-même va leur donner du centre , elles se précipiteront sur les Russes , sans tirer, et à coups de baïonnette.
Aussitôt les deux ailes de la Jeune Garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche , Roguet , avec sa colonne , se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci , divisés et en désordre , n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin , et de mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction. ^
Ce choc arrêta, pendant vingt-quatre heures, le mouvement de l'armée russe ; il donna à l'Empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé , et au Prince Eugène celle' de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce Prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davout.