CHAPITRE m. n
partout qu'il est vainqueur. Il trompe Moscou , Pétersbourg, et jusqu'aux commandants des autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses Alliés. On le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler d'honneur et d'argent l'armée et la famille de ce chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le Ciel et nommer Kutusof Feld-Maréchal pour cette défaite.
La plupart des Russes affirment que leur Empereur fat grossièrement abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle audace, qui valut à Kutusof d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne lui retira pas ; puis , dit-on , des menaces terribles qui restèrent sans exécution.
Si Ton doit en croire plusieurs de ses compatriotes , qui peut-être furent ses ennemis , il parait qu'il eut deux motifs : d'abord de ne point affaiblir, par une fâcheuse nouvelle , le peu de caractère qu'en Russie on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre ; puis, comme il se hâta pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son Souverain , on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.
Mais à Moscou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion des grands coups de la Fortune, qu'on a vus se faire ressentir, presque au même instant, à d'énormes distances.
n LIVRE HUITIÈME.
Toutefois les discours des chefs y les seuls qui osassent parler^ restèrent toujours fiers et menaçants; beaucoup d'habitants y crurent et demeurèrent encore ; mais chaque jour ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle anxiété. On les voyait, presque à la fois j transportés de fureur, exaltés d'espoir, et abattus d'effroi !
Dans un de ces moments, où, prosternés, soit au pied des autels, soit chez eux devant les images de leurs Saints, ils n'avaient plus d'espérance que dans le Ciel , tout à coup des cris d'allégresse retentirent ! On se précipite aussitôt sur les places et dans les rues pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule , ivre de joie , et ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient , et il y' demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une grande attente augmentait la superstition naturelle : ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer Napoléon !
Rostopchin s'emparait de tous ces mouvements,, qu'il excitait ou comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les monytrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue deleur-faiblesse. £t cependant il vidait Moscou de fournitures de toute espèce , pour nourrir les vaincus et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile , Moscou ne