‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 132 sur 232 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

un fort, auprès du grand chemin , servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldais. A leur droite , dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé , les restes de la cavalerie de la Garde, quelques canons, et les douze cents chevaux de Lalour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à Tarmée francaise.

L'artillerie du Duc de Trévise fut renforcée par une batterie commandée par Drouot, l'un de ces hommes doués de toute la force de la vertu , qui pensent que le devoir embrasse tout , et capables de faire simplement et sans efforts les plus nobles sacrifices !

Claparède resta dans Krasnoé : il y défendit , avec <[uelques soldats , les blessés, les bagages et la retraite. Le Prince Eugène continua à s^e retirer vers Lyadi. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'armée : ses divisions avaient encore quelque ensemble , mais pour se traîner, pour mourir,, et non pour combattre!

Cependant Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village , et s'étendait de plus en plus au delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors. Mais quelle bataille! Il n'y avait plus là pour l'Empereur d'illuminations sou-

riC LIVRE DIXIÈME.

daines, d'inspÎFalions subites, d'éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse , qui ravissent la fortune, arrachent la victoire , et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi , écrasé ses ennemis : tous leiurs pas étaient libres , tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre !

Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine; que c'est une force réelle et doublement puissante , par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris et par les timides précautions qu elle suggère à ceux qui osent lattaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant , sans manœuvres, sans feux même; leur masse suffisait ; ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe ; mais ils n'osèrent l'aborder ! L'aspect du conquérant de l'Egypte et de l'Europe leur imposa ! Les Pyramides , Marengo , Austerlitz , Friedland , une armée de victoires , semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes : on eut pu croire que , pour ces peuples soumis et superstitieux , une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la jugeaient hors de leur portée , et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette Vieille Garde , contre cette forteresse vivante , contre cette colonne de granit ^ comme son Chef l'avait appelée , les hommes étaient impuissants , et que des canons pouvaient seuls la démolir!

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