‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 136 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

a mais que le premier corps, renversé sur le sien, « lavait forcé de rétrograder; qu'au reste Kulusof « suivait mollement son succès , et qu'il semblait ne « s'être présenté sur notre flanc , avec toute son arec niée, que pour contempler notre misère et ra- « masser nos débris. »

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traineurs impatients prirent les devants; tous dépassèrent Napoléon; ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s*nrrétant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alorâ il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.

Le soir on atteignit Dombrowna , ville de bois , et peuplée comme Lyadi; spectacle nouveau pour cette année, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie , hors de ces? déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit , le dégel commença , on reçut quelques vivres.

Ainsi l'hiver, l'ennemi , la solitude , et même, pour ({uelques-uns , les bivouacs et la famine , tout cessait à la fois ; mais il était trop tard. L'Empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Nev s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur! Cette nuit surtout on l'entendit eémir et

s'écrier, « que la misère de ses pauvres soldats lui dé- « chirait le cœur ! et pourtant qu'il ne pouvait les se- <( courir sans se fixer en quelque lieu ; mais où pou- <( voir se reposer, sans munitions de guerre ni de « bouche, et sans canons? Il n'était plus assez fort « pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus « vite possible. »

Il parlait ainsi , quand un ofïicier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk , son magasin , sa retraite , son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes! Tcliitcliakof y était entré le i6. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup. Puis, s' élevant en proportion de son danger, il reprit froidement : « Eh bien ! il ne nous reste « plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes! »

Mais pour joindre cç nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwarlzenberg , ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout , et pour échapper à Kutusof et à Wittgenstein il fallait traverser la Bérézina à Borizof. C'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna , ) à Doml^rowski l'ordre de ne plus songer à combattre Hœrlel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au Duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point , et de courir reprendre Minsk; le Duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s'affaisse.

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Le jour était encore loin de paraître , lorsqu'un bruit singulier le lira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mai^ qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités , et pour prendre leur place ; d'autres prétendent que , par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs où l'on s'appelait à grands cris , le nom de Hausanne^ d'un grenadier, ayant été tout à coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence , on crut entendre le cri d'alerte aux armes! qui annonce une surprise et l'ennemi.

Quoi qu'il en soit , tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques , et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui , sans s'émouvoir, dit à Rapp : « Allez voir; ce sont sans doute quelques « misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil ! » Mais bientôt ce fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui , se rencontrant dans les ténèbres , se prenaient pour ennemis.

Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé traversait la ville ; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé ; alors il court au pont , et lui-même fait passer promptement ses canons au delà de ce défilé.

Puis il revint à sa Vieille Garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon : a Grenadiers, leur dit-il, nous

u nous retirons sans avoir été vaincus par l'ennemi, a ne le soyons pas par nous-mêmes ! ik)nnons Texem- « pie à l'armée ! Parmi vous plusieurs ont déjà abana donné leurs Aigles , et même leurs armes ! Ce n'esl *( point aux lois militaires que je m'adresserai pour « arrêter ce désordre , mais à vous seuls ! Faites-vous «t justice entre vous ! C'est à votre honneur que je « confie votre (fiaripline ! »

Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers , qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation ; mais une heure après , quand on se remit en marche , ils étaient oubliés. Quant à son arrière^garde , s'en prenant surtout à elle d'une si cliaude alarme , il envoya porter à Davout des paroles de colère.

A Orcha on trouva des établissements de vivres assez abondants, un équipage de pont de soixante bateaux 9 avec tous ses agrès qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés , qui furent distribués entre Davout , Eugène et Maubourg.

On revit là , pour la première fois , des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traineurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces Aigles, qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures !

Déjà le désordre avait son organisation : il s'y

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