CHAPITRE VI
trouvait des hommes «qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa , et bientôt des misérables crièrent : « Voilà les Cosaques! » Leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient , et d'augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les \ivres et les manteaux des hommes qui n'é- » talent pas sur leurs gardes.
Les gendarmes , qui revoyaôei^ celte armée pour la première foîs depuis son désastre , étonnés à l'aspect de tant de misère , effrayés d'une si grande confusion^ se découragèrent. On pénétra en tumulte sur celte rive alliée. Elle eût été livrée au pillage sans la Garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au Prince Eugène.
Napoléon' entra dans Orcha avec six mille Gardes, restes de trente-cinq mille ! Eugène , avec dix- huit tents soldats , restes de quarante-deux mille! Davout, avec quatre mille combattants , restes de soixante-dix mille !
Ce Maréchal lui-même avait tout perdu : il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain , qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit , et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure couverte de frimas. Il s'écriait : « Que ce des hommes de fer pouvaient seuls supporter de « pareilles épreuves; qu'il y avait impossibilité ma- « térielle d'y résister; que les forces humaines avaient « des bornes , qu'elles étaient toutes dépassées ! »
C'était lui qui , le premier, avait soutenu la retraite jusqu'à Yiaznia. On le voyait encore , suivant son habitude, s'arrêtera tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d'armée , renvoyant chacun à son rang , et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins on a accusé son génie méthodique et sévère , si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.
L'Empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul , on l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, sur cela même , il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer : « Que chacun eût à rentrer dans ses rangs; « que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades , « et aux soldats leur vie ! »
Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés , fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que W\\e telle qu'on la leur offrait.
Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril. A ses yeux , et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était toujours la Grande Armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y avait pas d'illusion dans cette apparente fermeté :